‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 24 sur 42 · CONSTANTIN ET LES DEUX RECRUES · texte numérisé non relu

CONSTANTIN ET LES DEUX RECRUES

L'anecdote qu*on va tire pie fut racontée par le prince

Grégoire Wolkonsky, l'un (l«\s fils, — le plus joimo, jo crois, .du feld-mar<^chal prince Pierro \Vt>lk»n8ky, rainîsire de la maison de IVmperewr, emporté, en 4Rrâ, par lîi gangfrèno, dans le palais do Péterhoff, où je l'ai vu, à la dernière heure, sous la main môme de la mort, s' occupant avec um abnégation stoïque des devoirs de sa charge et des détails multipliés de son administration. (Voir la note N). '

18i LB TZAR NltOLÀS .

Le prince Grégoire a été, un moment» curateur de

runiversité do Saint-Pétersbourg. C'est uu des hommes qui ont le plus appris» le plus retenu et le moins classé ;

— bourré de ffree, de latin, d'histoire, de philosophie, de métaphysique, d algèbre ; — ayant tout commeucé, rien fini; — sachant plus qu'il ne faut pour être «avant, et beaucoup moins qu'il ue faiii pour parvenir ; — exemple frappant des dangers de la diffusion intellectuelle ;

— imbu, (lu reste, d*i(]»''r»s libérabs ; — probité recouiun' et causeur charmant, auquel Tempereur est, assure-t on /je donne l'assertion sons toutes reserves), redevable de ce surnom qui a fait fortuu«' : Nicolas-nwrbus.

Le prince Grégoire fut, )e Tai dit, élevé én France. Il a clos, avec le prince Demidoff, l'ère des éducations accomplies au dehors ; éducations dont Tinconvénient essentiel (ilail de former des hommes trop européens pour les liusses, et trop russes pour les Européens ^

On attribue à cette éducation française et à une facilité d'éJooiilion non exempte d'intempérance, la disgrâce constante du prinee^Grégoire. Rien, à la cour de Nicolas, nVst plus dangereux que Tesprit. Le prince Menschikoff, qui soulieiU actuellement en Crimée Ihonneur des armes russes, si difficilement maintenu devant les admirables soldats de l'Occident, en a fait personnel lemeut 1 épreuve.

* Cette pensée troiiTer» tout le déTeloppcment qu'elle comporte dans un ouvrage que nous puliKerons prochaîneniait sous . ce titre :

« Un Russe civiliité. »

* Malgré sa roideur hautaine, le prince Menschikoff aime à pairler, et parle bien. Cette faculté lui coûta la faveur. Il la reconquit à force d'adresse. On Tiniprovisa amiral, comme autrefois Alexis Orloff. Le tzar, semblable à Dieu, dont il est Téroanation, dit : «Que la lumière se fasse. » Et la lumière se fait^ — ou ne se fail ^oint. Ce système, du reste, n'offre pas de graves dangers, les incapacités de la fortune étant ordinairement doubh'es par les capacités de la pratique. A dés hommes de cour comme le prince Menschikoff; on associe des ^^ens du métier comme le baron Ostcu-Sacken et le général Liprandi : — Osten- Sacken, Allemand de naissance, luthérien depeligion, mais corrigeant ces deux vices d'origine, par T imitation des manières moscovites et sa persévérance à chanter Toffice avec les diacres; — Liprandi, ancien lieutenant do piébitsch dans la campagne de 1828 contre les Turcs, — connaissant le métier et le terrain, -~ mais redouté et haï du soldat pour sa brutalité quinteusc.

Dès mon arrivée à Pétersbourg (1846), j'avais manifesté le désir de visiter le palais d'hiver et le musée de TErmitage; le prince Grégoire offrit obligeamment de me servir de cicérone. ' . Je me rendis au palais, avec M. Cipriani, jeune Toscan qui, en 1848, honora son patriotisme dans la guerre de rindépcudance italienne. Nous nous présentâmes en redingote, n'imaginant point que, pour visiter une demeure alors absolument privée de ses hôtes, un autre costume fût nécessaire. Le prince Grégoire se montra stupéfait de

186 L£ TZAE NICOLAS,

ce la is&ei -aller occidental. Il nous prévint que la solennité du lieu ne permettait pas qu'on y parût autrement ijn'en frac, el comme il est la hmXi" faite liomino, il nous conduisil dans son appartement, situé dans lé palais mdme, el nous affubla de dèux de ses habits, dans l'un desquels M. Cipriani et moi aurions pu tenir parfaitement à l'aise.

lie palais d'hiver s'élève au bord de la Newa, — c<' foptus de mer aux inondations terribles. — Comme toutes 1rs constructions officielles en Russie, c'est un édirnv tri*s-grand, trèî^riclie, très-froid, ou rien ne manque, — < qu'une seule ehose, un rien, une abstraction, l'art.

lie musco de 1 Ermitage se relie, jtar une galerie, au palais d*hiver. Un y respire un parfum encyclopédique. Tout y 1 appelle C'^tlierine. les tableaux, les bronzis. les inscriptions, Tameublement, le styje. Cette collection serait, du reste, l'une des plus belles de l'Europe, si l'on y eût dep<'nse autant de goût que d'argent. A travers la confusion des alliages profanes , brillent de prëcieui^<s pages, de \rais cliefs-d œuvre. L'école hollandaise y esi magnifiquement représentée. Vous quittes un portrait de Mi«M is pour une étude microscopir|uo de Gérard Dow; — les gros^ fèmmes blanches en satin de JMetzu, pour les grands bois, à feuillap^es d'automne d'Hobbéma, ou les claires-voies mouillées de Ruisdaël; — les magots sublimes de Teniers confinent aux vivantes kennésses d'Ostade; — à une chaude marine de Berghem succède une perspective infinie d* Albert Cujrp ; — les chevaux à

croupe rebondie 4» Wouwemans regardent les vaches ruminantes de Paul Potier; — le coloris spleudide de Rubena tranche sur les magnificences anatomiques et la

sombre |>oë2Ûc de Rembrandt. On traverse, de la sorte, Tart 80V9 toutes ses- faces, dans sa simplicité, dans son éclat et daiiiv sa force. L'idéal suprême de Raphaël apparaît aussi à i'Ërmitage; mais le peintre d'Urbin y semble pleurer Tltalie : ses toiles grelottent, ainsi que toutes les médiucrités de la même école, qu'une ignorance, pleine de candeur, attribue à cet immortel pinceau.

— "Vous voyez ici, me dit le prince Wolkonskv , 1 iwstinct du beau, en lutte avec le mauvais goût, inhérent ù une ignorance qui se transforme.

Nous entrâmes dans la galerie des portraits.

La laideur humaine atteint là les bornes d'Hercule : Paul I ', laideur grotesque; — Constantin, laideur ignoble. liCs ravages de la nature, étaient si profonds sur oo dernier visage, que les artistes charg(''S de le fixer sur la toile, — par pudeur, — n osèrent 1 y représenter que de iroLs quarts. Paul P% par un motif analogue, n'avait pas permis qu on plaçât, pendant son règne, sou efûgie sur l.es monnaies.

("ionstantin avait, — rapporte l' historiographe de la famille, Schnitzler, — cette même physionomie.un peu kaluiouque, qui avait donné lieu à de si étranges commentaires dans sa jeunesse. Sonnez, presque sans liaison avec le fi\>nt, le défigurait. Ses yeux bleus se cachaient sous d'épais sourcils, dont les longs poils d'une blan-

188 LE TZAK NICOLAS.

cheur de chanvre, élaieat toujours en mouTement, et qui

tranchaient sur le fond rouge de son visage hâ4é.

— Lo ci'»saréviteh, reprit le prince, passai! dans son château de Varsovi«^ Finspeietion d*un corps de recrues. Ces jeunes soldau, arrachés à leurs familles, paraissaient pour la plupartcoa^ternés; les visages étaient .pâles, les. yeux rougis par les larmes; Tuu deux ne pouvait retenir ses sanglots.

(lonstaulin n'aimait pas les pleurs sous l'uniforme, parce que cela gâte les habits et centriste le maintien. Il appela l'ollicier. et lui ordonna de faire administi*er ;iu pleureur viugt-ciuq coups de knout.

L'officier ouvrit son carnet, inscrivit le nom du cou* pable, le nombre de coups et retourna à son rang.

Constantin continua rinspiT^tion : la recrue qui fermait la ligne, était un garcj^n robuste, à figure ouverte et insouciante.

Le grand -duc s arrêta :

— A la bonne beurel grommela-t-il d'un air satisfait,

voilà un gaillard qui prend gaiement sa fortune.

— Oh ! ce n'est pas pour cela que je ris, dit le jeune soldat, eloiiifaiit avec peine, entre ses dents crispées, un rire'convulsif.

— Pounjiiui donc?

— Pardon, je ris.....

— EU bien?... dit Constantin.

— De ta Oguré. Jamais je n'en vis de plus drôle. Si tu

LE TZAU NICOLAS. 189

avais la bonté (le te voir^ ta ne pourrais pas toi-m^^me

tVmpêcher de rire *.

Une colère épileptique, peu durable, mais effrayante, eût été, en toute autre circonstance, la conséquence de ces paroles. Cette fois, le césarévitch u uiait pas en veine de férocité. I) prit la plaisanterie en homme d'esprit qu'il n'était pas: les éclats du rire le plus franc ébranlèrent les voûtes étonnées de ce palais de la terreur silencieuse. — La naïveté du jeune soldat décida de sa forlun»»; Il lut incorporé dans la^ garde du grand-duc, et reçut autant de roubles argent que son camarade de coups de knout.

Uuand le feu ne brûle pas, il réchauile.

* La langue russe , rnalgré sa richesse, se ressent profondément de

la serviliido du peuple, lin serf, paiiaiil île son seigneur, dira : (( Il a la complaisance de peiMer, il a ht honte de dormir. » Le tu, nénéralement usité, n'implique aucune idée de familiarité, ni d'éfcaliti^. Le moupk dît tu au noble, comme il Te dit an liar.

NICOLAS ET LE DOCTEUR lANDT.

L»'s hommes onl los qnaliU's do leurs défauts. Le izar ne fait pas oxception à la règle. J ai annoncé des exem* filf»s de sa force d'Ame. Les Voiei. On se repose, nn instant, il penser et à faire peiiser aux nuties quelque bieu (U^ celui dont on ne peut prononcer le nom sans y attacher aussi lùi mut idiM* malfaisante.

En 1859, lorsque fut agitée la question du voyage du

LE TZAR iNICOLA:^. - MUI

giaud-duc liéiilLLT en Angleterre , l'ambassadeur tic Russie H Londres, M. PozxoKli-Boi^o, s'éleva contre cette [>cnséc, par crainte d'un çoiuplot ourdi,, soupconnail-il, * contre la vie de ce prince, par les^ membres de l*émigralion jmlonaisc, alors fort nuuibreux en Angleti'rro. Le tzar, ayant parcouru * la dépêche de son ministre, lii venir le comte Orloff, et, pour tonte réponse, lui enjoignit de partir sur-le-champ pour Londres, avec le Césarëvitdi.

t^a conduite, lors de la terrible insurrection du 26 décembre 4825, qui faillit emporter le trône et Ini-môme,

et pendant le soulèvement redoutable des colonies militaires S en 1832, est connue. Deux écrivains ont donné

à ce sujet des indications précieuses, V. Schnitzier dans

' Les colonies inilituircs fui'cnt l'çettvre du comte AraklclicïciT, l'iin diiriic lavori trAlcxandre, — ce prince trop vanté qui ne sut l'aire ni le bien ni le nnal, qui vécut d'à-peo*prè8, devint despote avec rège» et que Napeléon ippelait» non sans jusleaae et sans j[iiatîcc, un Crée du Bat^Empirê. Par rétablissement des colonies militaires, 1c gouvci ncnicnl essayait de fondre un cerlaiiï nontbre de régiments avec les paysans scriis de la couronne ; — ' de donner des bras ttouveaux à l'aj^riculUiro en assurant des bras innombrable a Tannée. — C'était le pi'cmier pas dans une voie qui devait faire de la Russie entière un soldaL On échoua. Les paysans, qui délesteiil le métier des armes cl ont en répulsion prolondc les habitudes militaires, protestèrent de toutes parts. De terribles insurrections eurent lieu. La terreur, le knout^ le bâton, les tortures» la mort, rien n'y fit. Le pla^ d'ArakicbéïelT fut, ainsi, éfonflé êp gehne, et TEurope préservée d'une nouvelle inondation dfe barbares ^ disciplinés et vëtttS à neuropéennc I

tn Lk; TZAR iMCOLÂS.

son Histoire iittime de Id Russie, et N. deCustine dans a's Lettres sur lu iiussie en 1 859 .

Le Uar u'a peut«êire pa$ le courage [tliysiquc de l'hoamie indiffèrent devant le péril ; mais il est doué, à mn degré éminent^ du courage moral qui poijtt à Je bra* VIT, malgré les agitations du sang et \m troubles intérieurs de la chair.

Sur la place dismc? où se passa le combal du 9%^dé^ KemhiHf il se montra très-pàle, mais inviaôiblement résolu a kie quitter la place que vajiiqueur ou mort.

Il s'avaiira vers le régiment (li^ gardes à cheval:

— Enfants, leur dit-il, vous voyez une troupe de sujet** en révolte contre leur souverain légitime. Sous prétexte de rester Mdèles au g^and-duc Constantin, ils poursuivent de mauvais desseins. Je compte sur vous, et suis sur <le ne pas me tromper.

... ^ MarctiBz À notre tétel répondireni tes soldats. En

avant' Hourra pour Nicolas!

2^i, dans cette circoastaoce décisive, le tzar eût fait, un *seul instant, défaut i «i fortune, il était perdu. Il fut . présent partout, et ne quitta le champ de bataille qu a- * près que rinsunicticm, ressemie sur la plaee d'Isaac.

derrière le bronze de taiconuei, eut été sabrée par la.

cavalerie ai balayée par la mitraille. •

Un derniiU' ijiit, — tiout munc.

La iii«yiéure garantie qu'il me soit donné de * four-

iiix' de sou authenticité^ est de dire 4|u'ii fut raconté,

LE TZAU NICOLAS. ' ' 11»:»

moi présent, à Bn^slau, en 1852, par le doeteur Mandt, l'un des acteurs de cette petite scène d'intérieur.

M. Mandt est le médecin particulier de l'empereur. Sa .réputation scientifique, quoique solidement établie, n'é- •

• gale pas, à beaucoup près, sa réputation d'babilett'. Ses. confrères allopatlies lui reprochent d'avoir exagéré la*

, doctrine (rilahuemann, en inventant la médecine atomis-

• ti(|ue. Quoi qu'il en soit, M. Mandt, comme praticien, oa parce qu'il possède l'oreille du tzar, est, à Pétersbourg, une individualité importante. Comme homme, il a quelque!^ chose de la physionomie prêtée à Faust : c'est un ♦

y [)ersonnage très-froid, très-grave, très-dédaigneux, aux •* traits lins, aux joues maigres, au regard profond, — une de ces personnalités dont l'attitude, le langage, révèlent une force cachée, — celle du bien ou ca'IIc du mal. Je déclare que, dans ma conviction, la force du docteur Mandt décrive exclusivement du [premier j^»rincipe, ^ et, cela dit, je lui cède la paroh'.

. « Le peu ff^nlluence que m ont acquise auprès dii maître ma position et des rapports de chaque jour, a naturellement soulevé Tenvie, Ma nationalité étrangère, ^ mon ('ducation prussienne, les idées avancé'es (|u'on m'attribue, servent de point de départ aux machinations lie mes ennemis. Ces intrigues constituent un état de ^ . lutte permaneat, et les honteux ressorts qu'elles mettent en jeu augmenteraient encore, s'il était possible, Tim-

DigitizcL , , . .oogle

104 LE TZAH NICOLAS.

iiicnse iiH>pris (fue je hsissens pour Tespèce bumaine. »

Je roouucc à peiaUi'c le mouvement de lèvres du docteur on prononçant cette dernière phrase.

« La coiislilulion «le reiiipeiTur est excrllenle, ajoutat*i( r mais, comme il la traite en ennemie, et nes'inlerdit, malirrésnn auenn excès, il parvient as&ez souvent à ('branler ce magnilique cditice.

' « A rëpo({ue dont je parle; Fempereur souffrait d'une iudtspo:>itiuii tduace, dont la cause restait inconnue : — f causa rerum^ » — le désespoir du médecin comme du pliilosoplM\ rélernel problème! — Mes enuciuis, mes amis, et, avant tout, mes confrères, en profitèrent pour m^accuser d'imprëvofanoe, puis d'ignorance, puis d*e|npoisonnement.

« La rumeur fut grande; elle monta jusiiu'au maître.

« Je n'ignorai <^ ni la ms^rclie, ui les progrès de Tassassinat moral pwpéta* sur ma personne ; mais le rétablisseincnl de remporeiii était la seul»* réponso (juc jo pusse opposer à la calomnie. Ualheureusement, IctatdeSa Majesté éloignait de plus en plus ce genre de justification.

(y Dans ce moment criùque, ua ordre de la grandeduchesse Hélène ' m'appela près d'elle.

« La princesse me recul d'un air froid, sévère, où la menace peirçait sotts une réserve hautaine. Elle me demanda, pour la forme, des iiouveiles de Tempereur, et,

' Fille du prince 1 aui de \\ url^^mbeijj, uiaiicc au grund-duc Midiui,

LE TZAU NICOLAS. lo:.

sftns attendre quo jVussé répliqué, elle ajouta qu'elle

t'iait prévenue, quelle veillait, et quelle n'ahiiudouiierait cette santé auguste» ni à Hgmoranee* s'il n*y avait

qii'ignoiarice, ni à la trahison s'il y avait Iraliison ! Kilo me congédia ensuite, — me laissant dans la double

anxiété du soupçon qu'elle venait d'émettre, et de l'ex-

pliratiou qu'elle refusait d'enteiKln'.

tf Unprdre semblable à celui qui m'avait oondiiit clier la i^raude-ducliesse uratlendait chez moi. .réiais mande riiez son époux, le grand-duc Micliel.

H Je consultai ma montre, elle marquait neuf henros, Ci'était rin^tant où, chaque matin, depuis quinze ans. j'avais invariablement pris une tasse de café au lait, avec i\m\ tartines de pain grillé.

€ Je me dis qu'au point où if^n étaient les choses ] allais être probahlement soumis à une rude épreuve, qu'il n'était passage de s'y exposer Testomac vide, que l'équilibre physique entretient rééquilibre moral, et que de cette pondération dépend la présence d'esprit, d'où dépend souvent le salut.

*( Je nie Os apporter mon caf»', mes tartines i^^rillées, et j'employai à ce repas le quart d'heure que j'y consaerais chaque jour. Je me rendis ensnile chez legrand- «luc. Sun agitation était extrême.

« En m'apercevant, il s'élança vers moi.

¥ Je restai immobile, à demi incliné^ le chapeau à la main.

. n Mon calme l'impressionna sans nul doute; ^''^^^ au

Vu'U m'i'trangler comme je m'y attendais se conii'fiin (lo I1H3 |)ortor le poing au visage en s'écrianl : — '« Traître î )»

'( Je priai respectueusement le prince de vouloir hien nn^ fournir les moyens de repousser une qualiliration odieuse, en me révélant l'erreur qui la motivait.

^ — Vous faites le vertueux, reprit \o grand-duc. — vous jouez au philosophe, au sloïque : — mais je ne nie laisserai pas tromper par ces jongleries. — La santé ile l'empereur est entre vos mains, vous m'en répondez • • »•

* Le p;rand-duc Michel avait des analo^ries marquées de caraclt're avec son Irère Constantin, sans l'égaler toutefois dans ses excenlricih's, ni dans ses fureurs, n poussait comme lui le puritanisme militaire juNqu'au ianatisme. Malheur à rui'ficier ou au soldat dont la tenue nVtait pas irn'prochahle ! La plus légiTc infraction était punie ' comme un crime d'P^lal.

Il était naturellement fac»'lieux. — facétieux sombre ou îrrolcsque: — facétieux somhre quand, impatienté des discours hardis qu'un prisonnier de décembre tenait devant le tzar, il s'écriait: « // faut lui faire rentrer ses paroles dans la gorge avec une baïonnette; i* — facétieux grotesque quand, voulant passer d'un côté d'une rue à Tautre, sans se mouiller les pie<ts, dans les ruisseaux, îrrossis par la pluie ou le dé^el, il faisait 8i«rne au premier passant d'approcher, se jetait sur son dos et effectuait ainsi, commodément, la traversée : — facétieux grotesque encore quand, faisant appeler un juil, il lui deniamlait s'il aimait le punch, et que, sur la réponse aflirmativr «le riiumble et chélive créature, il ordonnait d\ipt)orter sur un plateau (lu rhum, du sucre, des citrons et une carafe d'eau chaude, forçait le juif à consommer isolément chaque aliment, et lui demandait en- . suite : o Comment trouves-tu le punch? »

SUT' votre vie. Le jour où celte précieuse santé serait

compromiso, votre savante tête ne tiendrait plus que par un û\ à vos épaules..

« Je voulus répliquer. Le grand-duc ne m'en laissa pas le temps.

« — Pas un mot, monsieur; comprenez et sortez !

« Je me retirai, poursuivi par ses menaces.

« Je n*avais pas épuisé les émotions de celte jouriK o fiévreuse. En mou absence, Tempereur m'avait fait appeler ; un aide de camp m'attendait. Je me hâtai de me

rendre à ses ordres.

«I L'empereur était seul, étendu dans un fauteuil à la Voltaire. Sa tête de lion se courbait, affaissée par la souffrance; il avait le teint plombé, lair sombice.

(( Il jeta sur inoi un regard pénétrant, et, après quelques minutes d'un silence glacé, me demanda commént je le trouvais .

fl Je tâtai le pouls, il était fort Qt agité, —. la langue mauvaise, 1 état général alarmant.

c — Eb bien, monsieur! me dit Tempereur.

« 11 m'appelait toujours par mon nom. Cette variant^ était assurément de mauvais auguré.

« —Sire, Votre Majesté a do l'oppression, «le la lièvre; il conviendrait de prendre un vomitif.

« A ce mot de vomitif, — auquel, pour bien comprendre l'effet qu'il devait produire sur Tesprit du maître, il fout rattadier les bruits d'empoisonnement en circula*

Oigitized

tion depuis deux jours, l'empereur releva brusquement la tête: V

« — Un vomitif! vous ne m'en avez jamais ordonné !

ff — C'est vrai) mais.la belle santé deyotre Majesté en a toujours rendu l'emploi inutile.

« — Et vous jugez devoir faire «aujourd'hui eet essai pour la première foifs?

ff — Oui, sire.

« L'empereur m'ordonna de pn'parer le remède,

passai dans le laboratoire contigu à son cabinet, et ne tardai pas à en revenir, un verre à la main. — Sa.Ma-

jesli* le prit, regarda le contenu d'abord, moi eusuili;, vi but.

n L'aeiion du médicament ne tarda pas h se faire siniiir; mais la nalui e des expectorations ne me salislit point. . •

H lin autre vomitif me parut nécessaire.

f L'empereor prit la seconde potion comme la pn*> mière, après un court moment d'hésitation, dominé par un puissant effort de volonté.

<r l)e nouvelles expectorations eurent lieu.

a t^puise par cette double lutte phy.sique et morale, rempereur souleva sa tète pâlie, et me dit d'un ton dé >ouide colère :

<f — Est-ceûuit

ff — Non< sire, car il me faut de la bile.

« — ty est-à-dire qu'il vous faut mes entrailles ; soit. Mais retenez bien ceci : Je vem.:, i

< La manière dont ce piot fut accentaé rendait sa signification saisissante.

(t — Je veux que celui-ci fasse de t effet!.

« Bien que parfaitement calme en apparence, et en réalilé maître de moi, je n'en avais pas moins conseiene^.^ de Textrême gravité de la situation. Il finllait. ou guérir le tzar, ou eonlii mer d'ahoininahles soupçons, auxquels le genre de traitement adopté ne manquerait, pas de donner une autorite formidable . faire ce que je commençaîs à croire impossible, ou perdre I bonneur. — Je ne parle pas de la vie, qui lie vaut pas la peine qu'on In défende. — Pénétré du péril et de la responsabilité, je triplai, à tous risques, les doses, dams la dernière pn»paralion, — celle qui devait faire de l'effet, SimsjH*iue de nwréf et la présentai à l'empereur:

« Les vomissements furent immédiats, complets.

« Le maître s'enquit si j étais content.

<{ — Votre Majesté est iiuisde loul danger, répondis-je.

H Nous nous séparâmes.

(( Le lendemain je trouvai l'empereur debout, plein de force.

«f — Savez vous, Mandt, me, dit-il, qu'hier, tandis que vous me traitiez, je croyais à un empoisonnemeni ?

« — Je le savais, sire I

c — Vous le .saviez !... et vous ayez ost* me conseiller des vomitifs?

« — L'état de Votre Majesté l'exigeait.

200 LE TZAR I^IQOLÂS.

• — Mais, s'ils eussent mal opén», qu'auraient dit vos ennemis? — car vous en avez, et beaucoup...

f — Ils auraient affirmé après ce' qu'ils ont insinué avant: on m'aurait appelé Maudt Tempoisonneur.

• — Et cette pensée <Ae vous a point arrêté ? « — C'était mon devoir.

M L*empereur me tendit la main. »

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