ASSASSINAT DU PRINCE NICOLAS GAGARIN
Dan$ le cours du uioU d'août 1842, le bruit circula, a $aint->Pétersbourg, que le prince Nicolas Gagarin venait d'être assasî;in(\ Cette rumeur ne tarda pas à acquérir le caractère d'un fait certain, et, malgré robscurité sysicmaiiciue dont le gouvernemeiU a soin d'envelopper ii ^ malbeurs publics ou privés, les détails et les causes du meurtre ne restèrent pas longtemps ignorés.
Le prince Gagarin jouissait à la cour impériale d un crédit mérité, disait-on, par de r^res talents et de grands
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services. Peu d iioiiuncs, d uilleurs, j>assaioiil pour aussi s(*vâres. On sut qu'un de ses paysans de Finlande, ap* |»el«' Reimann, molesté el pers 'cuté par un iiUemlanl, s'était enfui des environs d'Helsinglors, et, jeûnani une partie du temps, mendiant Tautre, avait parcouru d'immenses espaces, alleint Pctersbourg, et, se présentant soudain au prince Gâgarin, lui avait demandé pitié ri justice.
Le prince Nicolas Gagarin fut d'abord ému de compas^ sion, en songeant à tout ce qu'il avait fallu à ce paysan ih; douleur et de résolution pour venir, à de telles distances, lui présenter une telle requête ; mais le cœur de I homme lit bientôt place à celui du maître: il repoussa durement le moujik, et lui annonça qu*il le ferait conduire an siège, s'il ne retournait promptemeni vn Finlande, en bénissant Dieu que son insubordination n eût pas d^autre châtiment.
Reimann insista, supplia, pleura, puis menaça.
Étonné d'une audace qu il était loin de prévoir, le prince Gagarin le contempla lixernenl, et crut lire dans son immobilité un dessein sinistre. Toutefois son orgueil fit face au danger. Sans crainte pour lui-même, il ,so serait laissé attendrir, peut-être ; —r menacé, il lut inflexible. Mais, tandis que, la tête jè demi tournée vers la muraille, il saisissait le cordon d'une sonnet le pour appeler ses gens, le paysan, par un mouvement rapide, tira un pistolet de la poche de sa touloupe, l'arma, et lâcha la- détente. Le coup partit, et les morceaux de
fer <H de plomb, doul ce pistolet éuil chargé, faisant balle, atteigoirent le prioce derrière Toreille. Il s'affaissa * snr lui-niôtno et roula aux piods de son assassin.
Ueimann n'essaya pas de s enfuir; il se livra, sans émotion a[)paivni.', au\ domesli(jues et aux soldats que ie bruit de la détonation avait attires.
Le pistolet était tombé, fumant encore, de la main du iiieui irier. On le janiassa, et eu l'examinant avec attention, on put lire sur la culasse ces trois mots, inégalement tracés, avec la pointe d'un couteau : u C e^i mon espoir. »
Cinq jours s écoulèrent sans que rien transpirât à Pétmbourg, du lieu où avait été renfermé lleimahn,d^es interrogatoires qu il avait pu subir et du sort qu'on lui réservait. Mais le matin du sixième jour, lebruit du tambour
retentissant dans les différents quartiers de la ville, un mouvement inaccoutumé, — le grand nombre de qmrtamiks qui sillonnaient la rue aux Pois, — les allées et venues des Cosaques de la garde, — avaieutdunué l'éveil et attiré une foule considérable sur la place Semenovskv, où se trouvaient échelonnés deu.\ regiuienls.d'infantcrie Mangés sur une seule ligne et munis de baguettes longues, polies et flexibles, ces soldats, à runifornie sombre et au visage de bronze, gardaient la même impassibilité que s*il se fût agi d*iine parade au Champ-de-Mars ^
1 rn'îvenu par lui aNcitiî^ï^t'miînt otiictel du général Gorgoli, UMi frère lut témoin de l'exécution. 11 en a consigne les détails dans la Gasetie âe$ Tribunavis,
lie comte Kssen caracolait au centre de la ligne, et.
rliosc triste à dire! on nMiiorqiunl sur la place plusieurs dames rusiies en voilure découverte, et un essaim de I paysannes blondes, le front enveloppé d*un mouchoir jaune ou rouge, el les seins rejelés, — suivant la coulame, — vers Testomac.
Un sdurd ruuleinenl de tambours se lil enlendrc; à lextrëmité rientale de la place apparut une sorte de «•hariot, conduit par quatre soldats, qui y étaient, pour ainsi dire, attelés; puis derrière cette petite voilure, assez semblable aux chars dont on se servait autrefois, les mains liics à la barre transversale du train de derrière, de manière à en suivre toutes les impulsions, le corps nu jusqu'à la ceinture, la tète, les lèvres el le menton rasés, — Reimann, lassassin du prince Gagarin.
Vu ainsi, sans barbe et sans chevelure, cet homme pa-
raiss<)it d une extrême jeunesse. Aucune trace de pâleur ' ne se remarquait sur son visage, soit qu'il dftt cette force au.\ exeitalion:^ de la fièvre, ou à uu courage véritablement extraordinaire.
IjQS premiers coups de baguette, dont la trace re>la inarqut^ sur ses chairs, comme lempreinte d'un pied sur le sable, ne lui arrachèrent pas un cri de douleur. Ou put même remarquer, dans l'attitude de sa tète, uiic expression de fierté qui semblait défier la douleur. Les veines gonilécs de son cou et re\[>ression cunvul^ive de ses mâchoires indiquaient seules la lutte du corps et do l à me.
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Des frissons couraient parmi i^a foule : les mougiks, — la plupart du moins, — détournaient la tête avec dégoût» pour ne pas voir Içs longues baguettes hianchei» des soldats s*ineliner, s*arrondir, fouetter l'air et sillonner le§ épaules du paysan : plusieurs mêmes ne pouvaient retenir leurs larmes ; 4'autres encore conteiçplaient l'exécution tl un œil atlentîf, — avec un plaisir laroucke. Ces iigures-là étaient, hideuses. Déjà, en 1831, — à Tépoque du choléra*, — on les avait vues a%'ec effroi l'iier clans ïv> l ues de Pélersbourg, comme des cliftcals qu'attireJn^faort. On les retrouvera sur los marches du palais d'hiver, à l'iieurc des révolutions!
Le duiq^^^^utefois, n'eut pas, ce jour-là, son dénoûmentiReimanu tomba évanoui, avant d'avoir atteint lo chiffre de six mille coups de haguettt' prescrits par la sentence impériale, et les chirurgiens déclarèrent la ntort imminente, si Ton ne suspendait i\)Xicution.
liO paysan finnois fut, en conséquence, transporté à la raserne Semenovski, où l'on s't'fforça, par tous les moyensr qn offre la science, de le mettre promptement en état de recevoir les trois mille six c^'nts coups de baguette dont il étail redevable à la justice et à lempereur. A la vérité, la force humaine ne saurait, en aucun cas, aller jusquelà, — et c'est ici Torcasion de remarquer le mensonge d'une législation d*où la peine capitale est abolie S tan^ dis qu'il arrive journellement qu*un condamné expire
* OetU peine disparut par la volonté de rimpératrice Éliaabeth Pé-
Oigitized
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sous les baguettes, et que la vie ou la^iort ne dépendent
(jue du caprice du juge ou de l'habiletô des bourreaux. H Commencez par décréter la permission de vivre, vcms raffinerex ensuite sur le* Code pénal, » a dit avec raison M. deCusliuc. Mais, ûniib Tintervalle de l'exéculioa accomplie et de celle qui se préparait, Reimann fut, à propos, saisi d'une licvn' cliaiide, résultat d'à ff relises souf- Crances sioiqiiement supportées, et mourut insolvable. L*empereur pensionna la veuve.
Irowna, (illede Piem» 1", âiirnomitiéc la Clémente. Ses successeurs ne la réhthlirenl psis virluellement comme loi de l'Êtali mais ils ne cessèrait de l'appliquer, en bit, sur une immense éciii^Ue. Le knont, les verges et la Sibérie, ont très arantageosement, pour la mort, reml»lac^ le mode de décapilation par la hache. Ce dernier ne tuait que les liommes jusîés «lignes île périr ; les autres permcllent tle se défaire sans bruil de ceux que la jusUce pourrait trouver dignes de vivre.
AfFENDICe.
(Pape 15.) ORIGINE DU SERVAGE.
L'origine du servage, en Russie même, est, en général, mal connue. Cette servitude que le neuvième siècle vit naître, qui se développa et s*affermit durant les dixième et onzième siècles, se forma, il'abord, de captifs que les hasards de la guerre firent tomber <aux mains des Slavons, — • d'esclaves aclielés à prix d'or aux nations voisines (Kholapiyf ou decrimûieis privés par les lois, — eux et leur deseendanoe, — de droits civils.
Les propriétaires nobles, — les hauts dignitaires de rÊtat, attiraient» d'ailleurs, dans leurs domaines des agriculteurs libres, leur iuiposant des conditions qui
limitaient, à des degrés plus ou moins 'complets, leur liberté naturelle.
Ceux des paysans auxquels le propriétaire concédait une terre, dans la zone de ses -possessions^ s'engageaient, par contrat, à restera tout jamais attachés, ainsi que leurs enfant«, à la personne du seigneur et à sa postérité.
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Dans cet ensemble de conditions, d'engagements et d'aliénations qui constituèrent originellement le servage, il se trouva des paysans qui, pour une somme déterminée, vu céréales ou en argent, affermaient une terre, en conservant, le terme échu, la facilité de l'abandonner et d'aller chercher ailleurs d'autres sources d»' profits et d'exploitation.
Ces dé'placements libres offraient plus d'un inconvénient : la richesse, appelant à elle la pauvreté, accroissait, par ce moyen, des fortunes déjà colossales. En effet, les seigneurs opulents, par l'appât d'un salaire plus élev('', embauchaient les i»a\ sans au service de propriétaires peu aisi's qui, (brc<''s de maintenir, — plus.ou moins, — leurs terres incultes, faute de Ivras, arrivaient promptement à la détresse et à l'impossibilité d'acquitter leur quotepart dans h\s impôts dont vivait l'État.
Boris Godounof, frappé de" cette situation, et, peu scrupuleux sur le choix des remèdes à lui appliquer, interdit aux paysans toute mutation, cl les attachant indis.solublemiMil h leurs maîtres, il les vendit fermes à la terre ( Krephi).
(le jniir-là, le servage général, — le servage russe, — la propriété' irréfragable de la chair et du sang, — fut ci iMM'. Ct'jM'mlant, de telles institutions n'entrent pas toul d'une pièce dans les mœurs et les sentiments d'un pays. Le règlement de Boris Godounof souffrit des modifica- . lions nombreuses, des interprétations diverses, des restrictions importantes, et pendant une longue série d'an-
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nées servit de niolif à une foule de réclamatioos et de ' procès.
Mais cette résistance fut vaine ! Le temps cimenta Tinslilution ; elle lut déiiuitiveiucnt acceptée dans toute sa teneur, et la différence primitive entre les serfs proprement (lits et les gens en servage cessa d'exister.
Les adversaires de Témaneipation ont rappelé ces faits, les 4>nt eonunentés, et en ont tiré cette triple conséquenee :
Que les seris actuels des particuliers n'ont jamais été eux-mêmes possesseurs, qu'ils n'eurent, en aucun temps, de terre propre; et que cette (erre, — sur laquelle ils vivent, comme (Jes vég('ialions naturelles, sans pouvoir ni ia quitter, ni s* en défaire, — est dès lors Tinalit'nahh' et légitime propriété des nobles ;
T Que les paysans, serfs: d'origine, sont également le bien légal des seigneurs, et ne sauraient être personnôlloment libérés, sans que les propriétaires tûucbent de l'Éiul une rémunération équivalente;
r>' Que les agriculteurs libres, affermes par DorLs Godounof, peuvent «seuls , d'après 1 équité, reconquérir leur liberté |jriniitive.
lis .ajoutent qu il y aurait impuissance absolue, pour le législateur et l'État, de remonter à ces différentes ori« gines, d'opérer ce triage ei de débrouiller ce chaos.
Ces raisons ont semblé convaincante. Les tsars sont . restes vacillants devant ce mirage de propriété b*gitimc. Ils n'ont pu 8*élever, — mème'ceux qui, comme Alexan-
m APPENDICE.
dre, ont fait, juir boutades, du libéralisme, — à un senlimeiil philosophique assez complet, pour comprendre que la rliair liiimaino n est jamais vendable, par conséqueol acquërable , — que i aliénation de l'homme à rbomme e^^t nulle en soi, — qu*il est un droit naturel, supérieur à toutes les. transactions civiles, - et qu en revendiquer victorieusement Vapplfcation, contre la coalition des iutérèu» sordides, eût été, non consacrer une spoliation, mais travailler au règne de Dieu, — flaire de Torthodoxie et du christianisme.