‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 6 sur 42 · POUCHKINE ET L'EMPEREUR ALEXANDRE · texte numérisé non relu

POUCHKINE ET L'EMPEREUR ALEXANDRE

Les tzars ont traité la pensée comme ils traitent toutes les forces de leur empire, — en esclave. Ils l'ont menacée, muselée, opprimée, déportée, emprisonnée, achetée, et en sont venus jusqu'à la tolérer, faute de pouvoir la détruire. On suivra ce mouvement ascensionnel de, hi pensée russe dans les exemples que nous allons citer, et qui appartiennent à ces diverses phases de son histoire; on peut nier Tidée; on peut' Tamener 'aussi à se nier ellemême, cela s'est vu et se verra tant qu'il y aura des

hommes, e*e8t-à«direde6lmes défaillantes, mais elien^en existe pas moins, elle n'en suit pas moins dans l'ombre sa marche nécessairement victorieuse.

Des plumes françaises ont fait Téloge d Alexandre c'était relativement un prince doux et humain ; on lui prêta même des tendances libérales pendant la première partie de sa vie. Voici pourtant de quelle manière il ré* primait dans ses États les écarts ou plutôt les franchises de la pensée.

Pouchkine, à peine entré dans le monde littéraire, publia une ode où se révélaient d'admirables instincts poétiques, mais qui se rattachait par quelques côtés à la politique. Peu de jours après, il reçut l'ordre de se rendre chez le gouverneur général de Pétersbourg, Milo* radowitch

Jamais homme n'aborda sans émotion ce centre mystérieux auquel viennent aboutir avec les quarante-deux

sièges et les nombreux quartals de la ville les ramifications éparses et insaisissables d'une police qui a élevé à un point qu'il n'est plus donné de dépasser l'immoralité de Tespionnage, le zèle de robéissance et la brutalité silencieuse de la répression.

< La fênéral Hilonidowitdi s'était ilhulré par ses prooeaset dnniit

les guerres de 1 F.mpire. C'était un officier d'une extrême bravoure ; on rayait surnommé le Murât rtuie. — Du reste, sans connaissances mi- Htairet ni talents «dniinbtratHs. U fut tué pendant l'insarrection de 18^. Kakeaki loi tira ft bout portant on coup de pistolet. Le dernier regret qu'il exprima de mourir d*une balle russe.

LA SAINTË RUSSIB. 50

Le cœur du poëte battait fort quand il pénétra chez le gouvenieur ; mais l'air souriant de ce dernier le rassura.

— Vous êtes bien M. Alexandre Pouchkine? lui demanda Hiloradowitcb.

Le po('te s'inclina. - - , '

— £t cette pièce vous est conuue t .

Même signe affinnatif.

— Vous vous en reconnaissez l'auteur ï

— Oui, Excellence.

— Très-bien. Ces vers ont du nerf, de l'éclat j ils cou* tiennent plus qu'une promesse. Vous avez du talent, monsieur Pouchkine, et ne devez point en rester là. Chantes les bouleaux pleureurs et les mélèzes embaumés des îles, nos nuits transparentes, qui rivalisent avec le soleil ; les clairs de lune sur les hauts clochers d'Isaac, les flots bleus de la Baltique, les effets de neige dans les steppes, les mœurs patriarcales des isba, l'immortelle gloire des armées xusses ; ce sont la des motifs féconds^ inépuisables pour votre muse. Quant à la politique, sachez» jeune homme, qu'elle ne regarde pas les poëtes, que le pouvoir est la source de toute perfection. Sa Majesté a lu vos vers. Elle pouvait, dans sa justice, vous traiter en «ariminel d!État, elle ne Ta pas voulu; vous en serez quitte pour une légère correction.

— » Une ccNrrection 1-répéta le poëte consterné.

— Oh! moins que rien, dit le gouverneur, une pénitence de jeu^e fille : trente coups de verges.

— Hais la honte !

— Jeuuo boiaïue, reprit sév^reiuem Miloradowitch» il ne peut y avoir de honte à se soumettre aax ordres de

IVmjKieur.

Et, prenant le bras du poëte, il le mena vers une porte

pratiquée au fond son cabinet.

— Entrez, lui dit-il, et tranquillisei-vous ; ce sera Taffiiiré d'un instant.

Pouchkine penqUra dans une salle h^sse, étroite, à demi éeiairëe par une lucarne pratiquée au plafond. Un lauteuil à bascule occupait le centre de la salle; deux soldats, deux muets, deux brutes, se tenaient de chaque côtë du fauteuil, roides, immobiles et armés de longues baguettes pliantes, qui, sans avoir l'effet prompt et meurtrier du kUbut, peuvent i la rigueur, au moyen d'une simple multiplication, tuer comme lui.

fin tiDoî^me individu, {lortant les insignes de caporal, semblait présider à Topc'ratlon.

Ce dernier gosai la main sur l'épaule de Pouchkine, qui frissonna à ce contact. Sa redingote». son gilet, lui furent «successivement enlevés, et Texécuteur abaissa le pantalon jusqu'à la hauteur des bottes.

Mais Pouchkine, saisi d'une idée subite, repoussa vivement le caporal, releva son pantalon, et s'enfuit dans le bureau du bon ordre.

— Pardon, Excellence I s'écria Pouchkine; mais vous n'avez pas dit s'il était spéciRé dans Parrét de Sa Majesté que l'exécution se ferait avrc ou sans le pantalon.

— Qu'importef dit le ministre.

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LA SAIML HlSSiE. 61 .

^ Cela peut volte âyre ibrl indifféreut, mais cela

m'importe beaucoup, à moi.

La question causa quelque embarras à Miloradowitcb, car les instructions impériales n'avaient pas prévu le cas; mais la logique russe lui vint en aide.

— L'empereur, répondil-il, a ordonné de frapper fort et Je faire mal; donc, c'est sans le pantalon.

Et il reconduisit une seconde fois, et toujours avec la même politesse, Pouchkine, plus mort que vif, jusqu'à la porte du cabinet. Puis, ayant jeté un regard mécon- i tent sur les trois hommes, il se retira. * ,

Les soldats comprirent Texpression de ce regard. Ils se ruèrent sur le poëte comme sur une proie ; m un instant il fut déshabillé, assis et renversé par la Ij^cule.

Le jeune poète n'endura pas son supplice avec le Mme d'un stoïcien ; il ne se souvint en ce moment ni de la goutte de Posidonius ni des douze livres de Narc-Aurèle. Il plènrait à chaudes larmes et poussait des cria horribles* Les exécuteurs, courroucés de ses délicatesses, se montrèrent sans pitié.""

Un Anglais, victime d'un acte arbitraire, disait à l'officier chargé de Texécuter : c Mm ami, que je vous plains d'être Ru^se ! »

POUCHKINi ET LE TZAR NICOLAS

L'acte arbitraire dont il avait été vtctÎDie se grava dans leêfxik 4e Pouchkine , et Timpression qu'elle y laissa exerça dur la direction de ses travaux une influence décisive. Il renonça complètement aux questions politiques et sociales, et en même temps à cette indépendance individuelle de Tesprit qui avait été le rêve de sa jeunesse. Il se condamna ainsi à un néant volontaire, et passa sa vie à lutter contre sa propre pensée. Plus d*une fois le

(loëta fut teuié de rentrer dans ses voies normales ; mais la force lui manqua toujours. Semlilable à l'aigle dont on a coupé les ailes, il se résigna à voleter prés de.terre au Heu de planer sur les hautes eimes les- océans.

Cette cliute profonde, dont ni les émotions effrénées du jeu, ni les sombres joies des orgies loctiimes, ne pu* reut effacor le sentiment, remplit d'amertume sa courte carrière. (Voir la note 1.)

* « Il pleure, dit Midrtéwicz, parc^^ que la jeunesse Ta trompé, parce qu'il a vu tous les rêves de ses beaux jours détruits, le rêve de Tamour, le féve ^ la liberté, le réve de la gloire; et il s'écrie enfin : « Je ne vois pas ff de but devant moi. t

Pouchkine, après sa mésaventure, avait été relégué dans les provinces méridionales de l'empire. Ce fut là, dans les nëditations de reoiil et les triatesses de la solitudo, qu'il composa ses poésies lyriques: houstan et IjêdmiUa, le Prisonmer éu Oancoie, BaktchiesBaraiS'kaja Fontanna (la Fontaim de Baktcheh-saraï), et prépara VOnéguineei Boris Gadaunoff^ ses cfaels-d'œuvre.

Onéguine n'est pas un simple héros de roman ou de poëme, c'est un type, un homme doué de la puissance du monvement, et qui ne peut marcher ; doué d'entendement, et qui ne peut penser; doué desor|[anes de Tarticulation, et qui ne peut parler; un homme que la soif dévore et qui ne peut boire. C est le Russe intellectuel, c*est Pouchkine. Onéguine explique le poëte dans sa vie . «^t dans sa mort.

64 LA SAINTB RUSSIE.

Le pAcheur d'Arkliangel, Lojnonosoff, le liirza latar, Gabriel Derjavin, Joukowsky, reflet d< romaBlisme allemand, comme Batiuchkow le fut du romantisme, espa-. guol et italien, et Viazemski, du romantisme français/ tons ces poëtes,— lot deux premiers franchement nationaux, lestroisautres complètement imitateurs, — avaient^ par de brillants essais, qui ne furent pourtant que des làlonnemenls heureux, préparé le travail de formation de la pensée russe. Pouchkine ilonna un coifs i ces aspirations v agues ; il rt'unit dans un même foyer ces rayons épars, et deoe foyer jaillit la langue rusée actuelle. Tune des belles langues de l'Europe. Il fit pour illc ce que Corneille avait fait pour la sienne, et marqua, en la résumant, une phas^^ans l'histoire du fjléveloppement de la littérature nationale de son pays ^

L'abnégation mimle du poil», son détachement du mouvement social, son dédain affecté des intérêts humanitaires, avaient. port^ leuis fruits. Il rentra en grâce en 1885, et fut nommé hilloriograpbe -du tiaret gentilhomme de la chambre. Nicolas, par une dernière ironie, le chargea d'écrire l'histoire de Pierre I*'. de ce taar

' La littératare raite' en compte trou : k premi^, qui eom»

mence à T introduction du christinnisirn» el de la liturgie slave, sous le rëgue de Wladimir (988) et se prolonu c jusqu'à Pierre l"; la seconde, qm va de Pierre I" jusqu'à la fiodu dix-huitième siècle; la troisième, jrésiimée ea Pouchkine.

(Voir VBthnograpèie dê$ piupUi tfoMt, par le sayant proféaseor tchèke, P.-4. Schafarik.)

LA SAINTE BUSSIfi. 65

qui avait mutilé la pensée russe, dont lui, Pouchkine, s*était {ait le restaurateur. Mais la mort ne permit pas à cette œuvre de s*aeeomplir. La balle de Danthés * épargna ce supplice à Pouelikine.

On a raconté de différentes manières et èbmmemé diversement les causes de cet événement, sur lequel plane encore u A voile de mystère. Nous sommes en mesure de donner ici, avec la version exacte, quelques détails complètement nouveaux.

Des précédents décisifs attestent que Pouchkine en fut le provocateur. Longtemps avant le duel, il avait déclaré à madame Élisa Hitroff, qui lui reprochait l'injure de ses soupçons contre sa femmes qu'il n avait encore uuenne preuve de sa trahison, mais qù'il ne pouvait sup* porter la pensée que son âme était déjà vacillante. Des dénonciations anonymes accélérèrent ta catastrophe. Pouchkine reçut le vême jour, par la poste, dix-huit lettres contenant des patentes de mari trompé. Ces lettres étaient signées par Tex-grand veneur Narisihkin, et contresignées par le comte Zouboff, célèbres tous deui^ par leurs désastres matrimoniaux.

Toutes les ardeurs du sang arabe qu'il tenait de sa mère ^ s'enflammèrent à cette leeture. U courut chez Danthés, et, lui montrant les lèktres, exigea une répara-

* Otîicier aux gardes, fils adoptif ^ baron Uoechkereii, minUire da. BoUande.

« PetHe-fille du ^gie Aniribal, anrari de Pî«m I-*» et général, ■lort presque centanaire sons Gadieriiie II.

66 LA âAWTB RUS&IE.

tioB. Celin-c^ pour toute réponse, lui demanda la mai»

de mademoiselle Gantchareff, sœur aînée de madame Pouchkine. Le mariage se fit, mais de nouvelles dénonciations éveillèrent de nouveaux doutes. Pouehkine poussa la brutalité envers Danthès jusqu a 1 outrage et rendit une rencontre inévitable.

Le duel eut lieu dans un buis de bouleaux, à quelques werstes de Pétersbourg, derrite le village neuf (Novoï Drevnïa).

Dantbèsiit feu le premier. Pouchkine, quoique blessé mortellement, eut la force de se relever et de tirer à son tour. Danthès, atteint à Tepaule gauche, tomba. Pouchkine crut l'avoir tué. Il lui jeta son pistolet à la téta, c Je pensais, dit-il, que la mort de cet homme me feiaii plus de plaisir. »

On le ramena en ville dans le traîneau de Danthès. Sur son lit de mort, il écrivit au tzar en lui recommandant sa famille. Nicolas lui dépêeha Joukowsky le poëte, pour l'engager à détruire ce que ses manuscrits pouvaient contenir de compromettant. Il lui fit remettre en môme temps, par le docteur Areudt, le billet suivant, écrit de sa main, au crayon :

9 Si la Providence a décidé que nous ne pourrions plus t nous revoir, je vous déclare ([ue je wm pardonne, et, «( si vous avez le désir de me témoigner de l'affection, « vous suivrez en mourant les préceptes de la religion « et d'un bon chrétien, comme-moi j'jiurai soin de votre « femme et de vos enfants. »

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Ce qui signifiait, sous les réserves du langage officiel : < Vous détruirez tout ce que vous avez pu écrire^ dans le secret et la liberté de l'intelligence, contre mon gouvernement et ma personne; vous jetterez au feu la vérité; vous éteindrez la lumière que vous avez faite, et, à ces conditions, je donnerai du pain à votre veuve, et à vos enfants. »

Pouchkine, sur lequel planait Tesprit de la mort, n*était plus maître du choix ; il accepta le marché e.t livra sa pensée en otage:

Ce suprôme effort accompli, il retomba sur sa couche eu disant:

— C'est fini !

— Quoit lui demanda une personne agenouillée au pied du lit.

— La vie I réponditriL C'était le 2 janvier 1858.

La maison du poëte n'avaii pas cessé, pendant Tagonie, d'être entourée d'une foule immense. Les salons élaient encombres; et, comme il se présentait sans cesse de nouveaux visiteurs, les domestiques déclarèrent qu'ils ne permettraient l'entrée qu'aux amis du moribond.

— Laissez-nous donc passer, dirent ces hommes ; la Russie entière est l'amie de Pouchkine.

Le poëte logeait à deux pas du palais d'Hiver, a L'em* pereur, rapporte un écrivain russe, put, de ses fenêtres, contempler la foule ; il en conçut de la jalousie, et confisqua au public les funérailles. On transporta furtive-

ment, par une nuit glaciate, le corps de Pouchkine, en-

lourc (le j^'ondarmes, dans une autre é^^'llse que celle de la paroisse. Là un prêtre lut Mtivement la messe des morts; un traîneau conduisit le oorp» dii poëte dans un couvent du gouvernement de Pskow» où se trouvaient ses terres. Lorsque la foule trompée se porta à Téglise, la neige avait déjà effacé toute trac€ du convoi. »

Nicolas accorda six mille roubles de pension à la veuve, et quinze cents roubles à chacun des enfants de Pouchkine. U paya ses dettes, et se oluirgea de Timpression de ses œuvres complètes.

Œuvres incomplètes toutefois, malgn^ leur titre menteur, où le génie ne se révèle qu'à cMé des défiaillances du cœur. Pouchkine avait laissé son àme dans sa correspondance et ses manuscrits secrets; il la vendit sur son • lit d'agonie, et n'emporta pasmt^mela consolation, — la seule qui soutienne le penseur opprimé par les4iommes et par les temps, — d'être vengé de sa vie par sa mort.

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LfRIONTOFF.

Lu poëte aussi, uq peDseiir sombs^qui nlaecAptala société ni dans le fait, ni pour la forme, oomme Tavait

fait le chantre d'Omguiney qui ne sacrifia aucune conviction an désir de la paix, resta lui-même jusqu'au bout, dur, atrabilaire, inflexible, et dont la courte vie fut une bataille perdue, l'auteur du Héros de nos jours, Lermontoff, plongé dans le marasme du dégoût, fut réveillé en sursaut par cette mort. H osa parler d*expia-

70 LA SAIMTË Russie. ;

tioQ, demander que justice fût faite des dénonciateurs, les mis meurtriers de Pouchkine. « Ytmgeancê^ mfereur! » s'écria-t-il. Au mot vengeance, le gadusar (grand juge), le batiouschka (petit père), répondit par le mot exil. Lermontoff fut déporté au Caucase. Il y mourut en 1 841 , frappé en duel . comme Pouchkine lavait été. Triste refuge de ces têtes pensantes! Us se jettent devant une balle pour en finir; ils donnent leur vie pour rien, parce qu'ils n'y attachent aucun prix et qu'en réalité elle ne vaut rien pour eux.

On creusa la fosse de Lermontoff dans la même terre qui venait de dévorer un autre proscrit, un condamné du 14 décembre, le prince Odoiefisky, terre qui en a dévoré et qui en dévorera bien d'autres : le Caucase 1 succursale de la Sibérie, — deux ossuaires I .. .

POLEVOI ET

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