EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER
Les spéculations forestières peuvent être dirigées sur la superficie seulement ou bien sur le fonds et la superficie réunis.
Le premier cas est trop connu et trop souvent pratiqué pour nous y attarder. Les marchands de bois, qui connaissent et appliquent bien le débit des arbres dans le sens de leur plus avantageuse utilisation industrielle^ arrivent sûrement à des bénéfices énormes.
Maintes grandes fortunes tirent leur origine du commerce des bois et particulièrement du commerce des bois d'industrie et de travail, dont le débit exige une plus grande somme de connaissances et un œil plus exercé que l'exploitation
monotone et fort simple des bois de chauffage.
La spéculation forestière la plus sûre et la plus rarement pratiquée est celle qu'un capitaliste entreprend en reboisant un terrain stérile pour l'agriculture.
Trop de gens ignorent encore qu'il y a en France, au cœur même de la France, des terres à bon marché, presque à vil prix.
Dans la plupart des cas, les terrains sont très divisés, difficiles à acquérir parce qu'ils appartiennent à des communes doât les habitants s'adonnent à l'élevage des moutons et sont hostiles aux plantations.
Toutefois, dans la Lozère on trouve aisément à 1,000 mètres d'altitude des terrains aisément boisables pour '100 et 180 fr. l'hectare ; l'accès en est difficile il est vrai, mais la nature granitique du sol est très favorable à l'établissement des sapinières.
Dans le Morvan, autre région granitique et porphyrique, on trouve aisément pour un prix un peu plus élevé des terrains faciles à boiser en châtaigniers et en épicéas.
Dans certains cas, comme cela arrive dans l'arrondissement de Puget-Théniers, le reboisement serait fort onéreux par suite des travaux que nécessitent le relief du sol et le manque de terre végétale. D'ailleurs, en y supposant le reboisement effectué, l'exploitation et la vidange seraient
très difficiles sur des terrains dont les pentes moyennes sont de- SO à 70 p. o/o : dans cette situation, les bois sur pied ont bien peu de valeur.
Dans d'autres cas ; à certaines altitudes notamment, la lenteur de la végétation rend problématique le résultat cherché. Parfois encore il arrive que les forêts restent indivises entre plusieurs propriétaires, ce qui crée des difficultés onéreuses pour l'acheteur.
Dans risère, arrondissement de Grenoble, et en général sur les premiers contreforts des Alpes, à une altitude de 1,000 mètres, on trouve des terrains de 100 à 150 fr. l'hectare. En s'élevant à 1,500 mètres, ces terrains descendent à 75 fr. l'hectare ; le sol y est généralement calcaire et très apte au reboisement en résineux, en pins noirs principalement.
Les voies de communication sont actuellement assez nombreuses dans cette région, et elles sont appelées à s'accroître considérablement dans un temps rapproché.
Les premiers plateaux de la Côte-d'Or, de Dijon à Beaune, sont d'ime nudité complète et valent environ 100 fr. l'hectare. Aux expositions fraîches, le reboisement en pin noir. d'Autriche y a quelque chance de succès ; mais un particulier ferait œuvre folle de chercher à reboiser quelques parcelles de ces plateaux inféconds presque aussi désolés que le pays des Causses où la même
constitution géologique se complique encore des ardeurs d'un soleil méridional.
a n'en est pas de même à Is-sur-Tille et à Selongey (Côte-d'Or) où les terrains en Mche, faciles à reboiser, se vendent environ SOO fr . l'hectare; et en Sologne, aux portes de Paris, on trouve des terres à reboiser pour ce même prix.
Dans le département du Cantal et en Auvergne en général, sur les sols granitiques, les semis de pin sont un placement de 45 à 20 o/o réalisable en bloc au bout de 40 à SO ans ; toutefois l'altitude de ces terrains ne doit pas dépasser 1,100 à 1,200 mètres ; car, au-delà, le pin d'Auvergne (sorte de variété intermédiaire entre le pin sylvestre et le pin à crochets) ne prospère plus. Plus haut, il faudrait recourir aux pins des Alpes, aux sapins ou aux hêtres qui nécessiteraient des travaux loAgs et ruineux pour arriver à des résultats souvent incomplets.
Le pin d'Au^fe^gne se sème à la volée sur des friches, sur des bruyères fauchées ou brûlées ou suffisamment courtes pour ne pas ombrager le jeune plant : celte espèce doit être à découvert et en plein soleil.
100 hectares de bruyères à 200 fr. l'un, vaudraient 20,000 fr. Au bout de 40 ou 50 ans, semés en pins, ils vaudraient 3,000 fr. l'hectare, soit 300,000 fr.
Nous livrons à chacun le soin de faire le calcul du revenu, dans chaque cas particulier.
Toutefois, nous croyons être utile en établissant le bilan de. la production d'une plantation de pins sylvestres, dans des conditions moyennes.
La plantation est de 8,000 brins à Thectare.
A 20 ans, il y a 4,000 —
A 35 ans, il y a 680 brins à l'hectare.
On coupe successivement durant cette période de quarante ans.
A 20 ans,on coupe 2,000 pins à0fr.50,soitl,000fr. A25 — 1,000 -^ àlfr. 11, -^ 1,000
A30 ^ 380) à2fr.», )^^
A 35 — 150 ) en moyenne ) '
A 40 — SOOpins à 8 fr.», soi t 4,000
Total... 7,000 fr.
Le maire de Saint-Rachon, en CharoUais, nous a montré un terrain de 40 mesures (il en faut 7 pour un hectare) que la commune de Varennesur-Dun a vendu à Tétat inculte, il y a environ 10 ans, pour un prix total de 1,200 fr. L'acheteur l'a immédiatement reboisé en pins sylvestres qui ont fort bien réussi, et les gens du pays estiment que ce jeune bois vaut actuellement 6,000 fr., soit plus de 1,000 fr. l'hectare.
Qu'on veuille bien calculer le taux de capitalisation de cette opération !
On en conclura que le propriétaire qui consentirait en dehors de toute société, et pour son propre compte, à placer ainsi ses capitaux, ferait une magnifique spéculation.
Les montagnes du CharoUais se composent de porphyre et de granits ccmmuQS. On le trouve sur toute la chaîne du Nord au Sud,
En raison de la nature friable de la roche, qui se désagrège aisément sous Taçtion de Tatmosphère, ces terrains se prêtent facilement à Férosion et au ravinement. Dans beaucoup d'endroits, on trouve disséminés des blocs de roches qui, par de fortes pentes et des ravins, rendent la culture 1
agricole impossible ou très difficile et à peine rémunératrice. Aussi la plupart de ces terrains sont-ils incultes, ou plutôt cultivés en désespoir de cause : on préfère en retirer un revenu minime pMôt que de les laisser en friches. La propriété en est généralement très divisée, et la routine du pays empêche le paysan de bien comprendre l'intérêt du reboisement.
Ces terrains valent 250 fr. l'hectare, quoique les héritages d'à côté, dépourvus de roches et de ravins, et d'ailleurs de même qualité, dépassent aisément le chiffre de 800 fr. par hectare : la végétation forestière n'a pas à tenir compte de ces conditions particulières qui sont un obstacle ii\-
surmont able pour la culture agricole.
•D'ailleurs, le relief des sols valant 280 fr. l'hectare n'est pas assez prononcé pour créer de {rentables difficultés de vidange : l'altitude de ces montagnes varie en effet de 450 à 600 mètres. La hauteur moyenne inférieure du granit est de 300 mètres et l'altitude moyenne des terrains à reboiser serait de 400. mètres environ.
Dans ces montagnes, il y a de bonnes routes auxquelles on arrive en descendant par des chemins de desserte, toujours en bon état, à cause de la résistance du sol. Selon les prévisions les plus certaines, ces chemins sont appelés à se multiplier dans un avenir très rapproché.
Il est d'ailleurs facile de prouver au capitaliste l'intérêt énorme qu'il peut retirer du boisement de pareils terrains en bois résineux.
Les acacias ne conviendraient pas sur ces plateaux ou sommets trop exposés aux vents : le climat nous oblige d'exclure le pin maritime, et comme nous ne sommes point dans la région du mélèze, nous sèmerons du pin sylvestre qui, à 30 ans, vaudra 3,000 fr. l'hectare*
En effet, si nous supposons les sujets espacés entre eux de 1 mètre 28, il y aura 6,400 pins environ par hectare, qui, à 30 ans, auront m. 30 détour au milieu, et 9 mètres de hauteur, soit autotaie 430 m. cube ou 692 stères à 8 fr. l'un sur pied, soit 3,460 fr. Négligeons le produit deséclaircies, et'
pour frais de garde et autres, abandonnons 460 fr: Reste net 3,000 fr.
D'ailleurs des perches de 30 ans, soit qu'on les emploie en barricades pour près d'embouches ou qu'on en tire de petits étais ou du chauffage ne valent pas moins de fr. 50 pièce : ce qui donne 3,200 fr. par hectare, c'est-à-dire sensiblement le même résultat. Donc 280 fr. placés en nature de tels bois à intérêts composés pendant 30 ans rapportent 3,000 fr. : le capital a donc fonctionné au taux de 7 o/o. Encore avons-nous raisonné sur la base de 30 ans d'âge, et il est hors de doute que le terme de Texploitabilité commerciale dans la région ne sera atteint qu'à l'âge de 40 à 50 ans, au moment où l'on peut faire de gros étais de mine, de la potite charpente et du sciage.
Les capitalistes qui entreprendront ce genre d'opération n'oublieront pas que la loi leur concède une exonération d'impôt pendant trente ans, et que l'Etat et le département accordent le plus souvent des subventions importantes en nature ou en argent. Sans doute le capitaliste travaillera beaucoup plus dans l'intérêt de ses descendants que pour son intérêt propre, en ce faisant ; car, si théoriquement ce terrain boisé est négociable comme tous les autres biens, il Test plutôt d'après sa valeur vénale du moment que d'après sa valeur d'avenir ; d'où il faut conclure *que l'achat déjeunes bois ou de reboisements déjà
opérés mais non encore arrivés au terme de Texploitabililé commerciale et désormais exempts de Taléa de la réussite, est préférable, comme spéculation, au boisement de terrains dénudés. Le reboisement des sols nus n'en reste pas moins pour un jeune père de famille le plus sûr moyen de constituer à peu de frais de magnifiques dots à ses enfants, de sorte que le fait suivant subsiste :
Un hectare de reboisement qui a coûté 250 fr. , au bout de 30 ans vaut 3,000 fr.
Cent hectares de reboisement qui ont coûté 25,000 fr., au bout de 30 ans deviennent 300,000
francs.
Mille hectares de reboisement qui ont coûté 250,000 fr., au bout de 30 ans deviennent 3 millions!!!
Ces chiffres parlent trop eux-mêmes pour qu'il soit nécessaire d'insister!
Mais, dira-t-on, un propriétaire se soucie peu de placer des sommes à intérêts composés, même à un taux fort élevé, pour n'en recueillir le bénéfice qu'après un grand nombre d'années, et peutêtre pour laisser à ses héritiers ce bénéfice, né de ses privations.
La réponse est facile.
Quel est le bon père de famille qui n'économise chaque année une partie de ses revenus, en rapport avec sa fortune, pour doter plus tard ses enfants et augmenter Jeur patrimoine ?
Au lieu de placer dans des spéculations aventureuses les sommes péniblement acquises, ne vaudrait-il pas mieux entreprendre cette spéculation au grand jour, foncièrement vraie et profitable à la fois au bien-être général et à l'accroissement de la fortune particulière ? La spéculation du boisement profite surtout aux générations suivantes qui, dès lors, contractent avec celles qui les précèdent une dette de reconnaissance, gage d'union, plus étroite encore entre les ancêtres et leurs descendants.
Sous cette forme, Tépargne est plus fructueuse et plus mol*ale; elle se lie plus étroitement à Tidée de famille ; elle est particulièrement profitable à l'intérêt général, et c'est pourquoi nous lui accordons toutes nos préférences.
Jusqu'à quelles limites peut être poussée la spéculation du boisement ?
On sait qu'une somme d'argent placée à intérêts composés, au taux de 5 o/o, est doublée en l'espace de quatorze ans, et quadruplée par conséquent en l'espace de vingt-huit ans. Or, la propriété rurale ne donne jamais à celui qui la possède un revenu calculé sur cette base. On admet généralement que le taux de placement en biens ruraux est de 3 à 3 1/2 p. o/o. Mais raisonnons un instant sur la base exagérée de 5 o/o.
Un hectare de terrain valant SOO fr., 600 fr., 700 fr., 800 fr., donnera au bout de 28 an3 un
produit net de plus de 3,000 fr., par la vente de la superficie boisée.
Ces çliverses sommes placées à intérêts com* posés, au taux de S o/o, deviendront respectivement 2,000 fr., 2,400 fr., 2,800 fr., 3,200 fr. au bout de 28 ans.
Si Ton ne considère que le résultat matériel, on aura intérêt à boiser les terrains eux-mêmes gui valent 700 fr. l'hectare. Mais si Ton compte pour quelque chose les agréments de la propriété boisée, la sécurité absolue du placement et le renchérissement certain des bois dans un avenir rapproché, on aura encore intérêt à boiser les sols d'une valeur de 800 fr. par hectare.
Mais d'autre part, si Ton raisonne sur le véritable taux de placement en biens ruraux, qui est de 3 à 3fr. SOp. o/o, on reconnaîtra par un calcul analogue et en tenant compte du temps nécessaire pour le doublement du capital, que les terrains d'une valeur de 1,000 fr. à l'hectare sont eux-mêmes fort avantageux à boiser. On irait plus loin encore si Ton faisait entrer en ligne de compte les désagréments des régies de biens ruraux, (réparations de bâtiments, plaintes des fermiers, retards con-» tinuels dans les échéances des termes, visites des lieux au départ du fermier, estimation des cheptels, accidents climatériques, épuisement des terres, etc.) et les facilités de jouissance qu'offrent les tois, ainsi que les plaisirs qu'ils procu-
rent à ceux qui ont le bonheur de les connaître et de les aimer.
Aux spéculateurs qui craindraient de ne pas exécuter le boisement dans les meilleures conditions possibles, nous proposerons Tachât de forêts mal aménagées et sur lesquelles les propriétaires se livrent à des coupes abusives.
Un exemple suffira pour fixer le lecteur.
En Morvan, un bois-taillis de 300 hectares a été vendu récemment pour la somme de 100,000 fr., tous frais payés.
L'hectare a donc coûté 333 fp.
Ce taillis était composé de chênes et hêtres mélangés ; les bois blancs y abondaient ainsi que les vides. La coupe la plus âgée avait quinze ans et rage moyen de ce bois, sur la superficie totale, était de huit ans environ. Le taillis est bon dans son ensemble et des mains habiles en tireraient aisément dix mille francs de rente ; soit un placement de 10 o/o.
Chaque année le propriétaire coupera dix hectares seulement en adoptant la révolution de 30 ans. Les premières années, le revenu ne dépassera guère 3,000 fr. ; soit encore un placement du capital d'achat au taux de 3 o/o (taux de place-^ ment moyen en biens ruraux).
Mais ce revenu s'élèvera progressivement et les 10 hectares de bois coupés à Fàge de trente ans, vaudront plus de mille francs l'hectare.
Une telle forêt, bien aménagée et intelligemment conduite, peut, en moins d'une demi-révolution, donner le revenu annoncé de 10.000 francs.
Il est facile d'acheter des bois dans de pareilles conditions : les occasions de ce genre sont fréquentes, et l'ignorance des questions forestières, la cupidité de Thomme et le désir des jouissances rapides et mal raisonnées y pourvoieront longtemps encore — toujours.
On ne saurait assigner aucune région spéciale, en France, à ce genre de spéculations. Les occasions se présentent fréquemment sur tous les points du territoire français.
Quant aux spéculations de boisement, les capitalistes doivent spécialement fixer leur attention sur les régions dites < ancieilnes » au point de vue géologique, c'est-à-dire l'Auvergne, la Creuse et le Limousin, et en général le plateau central de la France, quelque peu la Bretagne et les Ardennes, les Maures et l'Esterel, les premiers contreforts des Pyrénées et des Alpes, le CharoUais, le Forez et le Morvan, les régions calcaires des Gausses et de la Champagne pouilleuse, la Sologne et la Brenne ; les dunes et les Landes de la Charente ainsi que celles du Boulonnais et de Dunkerque.
Le reboisement des étangs desséchés et impropres à être transformés en pâturages, le repeuplement des grèves sableuses des rivières et
les plantations des limites des héritages seront toujours des opérations avantageuses pour ceux qui les entreprendront.
Certaines plantations à courtes révolutions sont plus fructueuses encore, à condition qu'elles soient faites dans des terrains de qualité supérieure. Telles sont les oseraies, les saulsaies, les plantations de bourdaines et de peupliers. Chaque pied de cette dernière essence rapporte net 1 fr. par an.
Quant aux oseraies, on trouvera dans le cours de ce volume des chiffres qui parleront assez par eux-mêmes pour édifier le lecteur.
Avant de rechercher les ressources nombreuses et puissantes qu'un pays encore mal connu :
l'Espagne, pourrait offrir aux spéculations forestières, nous passerons en Corse, où une vaste région, occupée par les maquis, fié\Teuse et marécageuse, serait boisée avec avantage à l'instar de laMétidjah, en Eucalyptus globulus.
11 y a quelques années, la spéculation pouvait se donner libre cours en Corse, en traitant les riches massifs forestiers qu'elle renfermait alors. Aujourd'hui, on s'est aperçu que les forêts inépuisables de cette île étaient à peu près épuisées. Aussi restreint-on tous les ans les e:^ploitations dans de larges proportions.
En raison de la configuration de Tile, qui affecte à peu près le forme d'un tronc de cône, tous les
produits s'écaulent du centre vers le point le plus rapproché de la circonférence II en résulte qu'il n'est pas possible de rassembler sur un endroit donné du littoral un approvisionnement quelque peu considérable de bois; Le volume qu'on pourrait réunir, serait au maximum de 5,000 mètres cubes en grume. L'éparpillement, joint à la difficulté des exploitations, rendent au^jourd'hui très aléatoires toutes spéculations sur les bois de pins laricios, les seuls qui soient propres aux grandes constructions civiles et navales et qui offrent par conséquent quelque intérêt.
En Corse, les plantations d'Eucalyptus ne présentent pas autant de chances de réussite qu'on pourrait le croire. Les exigences de ce végétal sont nombreuses. Il lui faut, pour bien prospérer, certaines conditions de sol, d'exposition, de voisinage d'eau courante qui se trouvent fort rarement réunies. Son introduction sur la côte orientale de la Corse ou sévit chaque année la malaria avec une intensité redoutable, serait un grand bienfait pour la population de cette partie .de l'île ; mais les essais qu'on a tentés jusqu'ici ont été fort onéreux, et une plantation de cette essence, exécutée récemn^ent par les soins de l'Inspecteur des Forêts de Bastia, a coûté deux francs par plant réussi î Toutefois les résultats hygiéniques obtenus n'ont pas été douteux. La vallée du Fango qu'habitaient des gardes forestiers avec leur
famille, a cessé dès lors d*6tre éprouvée par la malàiHa victorieusement combattue par l'Eucalyptus.
Quant aux buis, abondants naguère dans cette île, il n'en reste plus aujourd'hui. Les délinquants et les petits industriels leur ont fait une guerre d'extermination, et cependant ils ne les vendaient que 12 à 13 fr. les 100 kilos, rendus à Marseille.
Actuellement la spéculation est tournée, en Corse, vers les plantations de vigne, et quoique ce placement ne soit point forestier, nous dirons que l'ardeur de la spéculation est justifiée par les bénéfices considérables qu'elle permet de réaliser à coup sûr et à bref délai.
Un hectare de vigne en plein rendement donne annuellement un revenu net de 1,000 fr. par hectare. Nous ajouterons que le terrain est bon marché en Corse et qu'on trouve, non loin des rivages de la mer, des sols bien exposés à trois cents francs l'hectare !
L'Espagne, où nous allons fixer Un instant nos regards, possède environ trois millions d'hectares de forêts, et nous rappelons en passant que la France en possède neuf millions.
L'Espagne achète ses bois à l'étranger et ceuxci entrent dans le pays principalement par la voie de mer. Ils proviennent d'Amérique, de Portugal, de France, de Finlande, de Suède, de Norwège et
de Hongrie. Le prix du fret de 1 mètre cube de bois équarri, des Etats-Unis à Cadix^ est de 25 fr. environ, tandis qu'il n'est que de 43 à IS fr. pour les bois de construction provenant des Etats du Nord de l'Europe (Suède, Finlande et Russie). Les transports sont si cher à l'intérieur du pays et la pénuerie des gros bois de chêne est tellement grande, que le mètre cube de cette dernière essence, destiné à la confection des voitures de chemins de fer, vaut 280 fr. environ.
D'autre part, tandis que les traverses chêne se vendent, rendues sur la voie, au prix de 5 fr, 80 ; les traverses de pin, injectées à la créosote par le procédé en vase clos, valent 3 fr. 80 seulement.
Le bassin houiller du Sud-Ouest de l'Espagne achète ses bois de mine en Portugal. Ils valent au mètre courant pour les bois de :
"*. 12 au moins, de diamètre au petit bout, Of. 37 0—18 — 44
Ils doivent, pour ces prix respectifs, être rendus sur wagons et en gare de destination.
En tenant compte du transport et de la douane, il y a 48 fr. de frais par mètre cube.
Aux mines de Linarès, on se sert des bois de pin de la Sierra de Segura qui descendent par le lit du Guadalquivir.
Comme l'accroissement des étais de mine doit augmenter en raison du développement des
exploitations minières, il est intéressant de savoir que le grand bassin houiller du Sud-Ouest de TEspagne produit annuellement 2,600 tonnes de houille et 600 tonnes de plomb. Ce métal se rencontre à Linarès, Berlanga, Vereda, sur le chemin d'Almorchon à Ciudal-Real, Almeria et Carthagène.
La houille est à Belmez ; près de Séville ; à Murcie, à Almeria, en Estramadure, dans les Asturies et les provinces de Ciudal-Real et Cordoue, le fer enfin à Pedrozzo.
Si les blés se transportent dans des sacs, la presque totalité des autres produits importants de la péninsule hispanique exigent de grandes quantités de bois pour leurs transports. Les oranges, les citrons et les mandarines demandent des caisses ;. (elles en consomment annuellement deux cents millions) les huiles d*olive et les vins, des tonneaux.
Les oliviers donnent environ par hectare et par an douze hectolitres d'olive pouvant fournir 1 hectolitre 74 litres d'huile, et la vigne produit en moyenne 20 hectolitres de vin par hectare. Si Ton tient compte de la superficie considérable qu'occupent ces deux cultures, on arrivera à connaître les exigences de l'Espagne en bois de travail !
La pénurie des bois, dans ce pays, ou plutôt la difficulté de leurs transports, par l'absence de voies carrossabbes, peut éveiller chez les spécula-
teurs forestiers Tîdée d'approvisionner TEspagne.
La spéculation peut encore s'exercer utilement à d'autres points de vue sur ce sol si riche de l'Espagne, sous ce beau climat qui développe les sucs des arbres.
Les. pins maritimes ne sont résinés qu'à l'état d'exception. En Galicie, les forêts de cette essence abondent et les concessions du droit de gemmer s'y trouvent aisément à vil prix. L'essence de térébenthine s'y vend 1 fr. le litre, et chaque pin qu'on résine produit annuellement 3 kilos de gemme environ !
Les plantations d'Eucalyptus, en Andalousie, feraient encore l'objet d'une riche entreprise. Nous avons pu nous en convaincre en visitant les tentatives d'introduction de cette essence faites aux environs de Malaga. Des Eucalyptus âgés de quatre ans et mesurant m. 20 de diamètre, bordent la voie ferrée I
Pour obtenir un chêne de cette dimension, dans notre pays, il faut attendre quarante ans ! Donc la production en matière et en argent, sera dix fois plus grande et de qualité au moins égale si non supérieure.
Avis à ceux qui consentiraient à s'expatrier pour acquérir une fortune que le hasard de la naissance leur a refusée !
Tout le liège produit en Espagne et qui est de qualité supérieure à celui de l'Algérie mais infé-
rieure à celui de la France, est exporté chez nous pour être tranformé en bouchons que TEspagne nous demande.
Pourquoi n*îrions-nous pas fabriquer les bouchons en Espagne même et profiter des droits de douane qu'encaisse le Trésor espagnol ?
Un grand nombre d'objets de fantaisie, d'articles de Paris, très recherchés aujourd'hui et d'un prix fort élevé, tels qu'ustensiles de bureau, petites boites de luxe etc, se fabriquent en olivier et en buis. Or, ceux-ci abondent dans les Pyrénées, non loin de Pampelune. Quant aux oliviers, ceux qui deviennent impropres à la production, par leur âge ou les accidents climatérîques, sont employés dans le pays comme bois de brûle. Il serait fort avantageux de se rendre acquéreur des billes saines de ce bois précieux, qu'on achèterait à vil prix et qu'on transporterait par bateaux, jusqu'en France, les transports par terre étant fort onéreux. Il serait donc indispensable de choisir son centre d'approvisionnement dans un faible rayon des rivages d'un fleuve navigable ou flottable. D'ailleurs, l'ouvrier espagnol est intelligent et travailleur, quoiqu'on ait souvent affirmé le contraire, et la fabrication des menus objets en olivier connus sous le nom d' « Articles de Paris > serait une opération intelligente et fructueuse.
Une spéculation qui, sans être entièrement
relative aux bois s*y rattache cependant, est celle des palmiers -nains ou chamerops humilis qui abondent aux environs de Tortosa, dans de grandes plaines désertes et incultes, que traverse la voie ferrée de Barcelone à Valence. Le commerce de ces végétaux, qui se vendent fort cher dans. nos grandes villes françaises et ne coûte* raient guère que les frais d'extraction et de transporty serait sans contredit très avantageux.
En résumé, les spéculations forestières présentent un bel avenir dans ce beau pays qui s'approvisionne à l'étranger de tous les bois d'œuvre et de travail dont il a besoin. Aussi» et pour les encourager, avons-nous consigné dans ce chapitre les chiffres statistiques qui nous ont été livrés consciencieusement en Espagne même par les consuls français, et aussi par les ingénieurs des forêts espagnoles.
Dans toutes les parties du monde, les spéculations forestières sont fructueuses.
En Russie notamment, le boisement des steppes méridionales a donné des résultats merveilleux. On y a planté des acacias blancs et le peuplement d'une déciatine a coûté 200 fr. Le produit annuel est de 100 fr. !
Il suffit de parcourir le monde dépouillé de verdure pour y trouver l'espace, la lumière et les éléments nécessaires à la végétation.
Le sol n'est pas cultivé partout, et si la France
elle même possède sept millions d'hectares actuellement en friches et impropres à toute autre production qu'à celle du bois, quels espaces sans cultures ne trouverait-on pas à travers le reste du monde !
Mais la terre est rudement détenue, en France : elle coûte geoiéralement fort cher, et pour cette raison les repeuplements forestiers y sont une spéculation moins avantageuse qu'à l'étranger. Cependant il est inutile de continuer plus loin notre voyage de spéculation ; l'amour du pays natal nous y retient invinciblement attaché et trop peu consentiraient à acquérir la fortune, au prix d'un long exil.
Nous terminerons ce chapitre par quelques notes sur la coyistiruction des scieries^ qui constituent parfois un genre de spéculation forestière très avantageuse.
• Pour qu'il y ait avantage à créer une scierie en un lieu donné,, il faut que le pays soit boisé, les communications faciles et le chemin do fer très voisin.
Si la situation est avantageuse et l'approvisionnement aisé, le constructeur aura soin de proportionner exactement la force motrice au cube probable de bois à scier.
A cet égard, les chiffres suivants pourront être de quelque utilité.
Dans .€aône-et-Loire, nous connaissons une
scierie composée d'une scie verticale alternative, d'une scie circulaire et d'une scie à ruban, La force motrice, d'ailleurs bien employée, est de 18 chevaux-vapeur. La scierie débite par jour 400 m. q. de planches d'une épaisseur de m. 025 (y compris le trait de scie), soit 10 m. c. de bois par jour et 3,000 m. c. par an.
Nous ajouterons en outre que les bonnes machines ne fournissent guère qu'un travail effectif égal à la moitié du travail nominal.
D'autre part, l'expérience démontre que pour scier un mètre carré de bois dur, il faut une force effective de 43,343 kilos et cinq minutes au moins.
Le déchet des scies alternatives est de SO o/o, tandis que celui des scies circulaires et des scies -à ruban est de 25 o/o seulement.
Dans les calculs que nécessite l'établissement d'une scierie, on aura soin de ne compter que trois cents jours de travail annuel et dix heures par jour. Le temps perdu pour la mise en place des bois, les réparations de la machine et les cas imprévus absorbent une partie du temps, en sorte que la surface totale sciée par jour de douze heures, n'est égale qu'à dix fois la surface sciée par heure. Il est à remarquer encore qu'une scie verticale alternative comprenant deux lames dépense moins de force motrice que deux scies alternatives distinctes. ^
Dans une fort belle usine que nous avt)ns pu
visiter à l'étranger, la sciure et les déchets du sciage sufiBsaient à ralimentation de la chaudière mais le fait est exceptionnel.
Enfin, il peut y avoir avantage à utiliser la force motrice d'un ruisseau ou d'un étang, au lieu d'employer^a force de la vapeur.
Dans ce cas, il sera intéressant de savoir que le débit annuel de trois scieries que nous avons visitées dans les Vosges est le suivant :
40,000 planches pour une scierie qui a coûté 10,000 fr. (Récepteur hydraulique : Roue Ganson).
45,000 planches pour une scierie qui a coûté 12,000 fr. (Récepteur hydraulique : Roue Gallon).
60,000 planches pour une scierie qui a coûté 18,000 francs.. ( Récepteur hydraulique : turbine Kœchlin).
,Les planches dont il s'agit ont 3 m. 57 de longueur, m. 027 d'épaisseur et m. 27 de largeur.
Nous pouvons donc ajouter qu'il existe un rapport à peu près constant entre le nombre des planches sciées et le prix de revient de l'usine,
Gette base est fort importante pour les constructeurs de scieries.
Nous appelons tout particulièrement l'attention des capitalistes sur le point suivant :
Le capital engagé dans la construction et l'alimentation d'une scierie ordinaire est fort considérable (ne pas compter moins de 100,000 fr.). Si donc, on n'est pas marchand de bois, adjudica-
taire de forêts, ou détenteur de propriétés boisées considérables, cette spéculation peut avorter. Une scierie exige des soins de tous les instants ; une surveillance continuelle dans le débit, l'achat des bois, leur transport et leur départ de l'usine. Les perfectionnements du mécanisme lui-même doivent être l'objet d'une sollicitude constante du gérant de la scierie.
Bien conduite et sagement administrée, elle mène sûrement à la fortune ; mais dépourvue d'une direction habile et pratique, elle conduit presque toujours à la ruine,