CHAPITRE I
Il se dégage de toutes les considérations qui précèdent que l'Annamite a été mis sans préparation en face de notre système économique.
[l'aurait fallu envisager qu'un grand nombre de problèmes nouveaux allaient naître du contact de l’européen et de l'indigène, de l'apparition de vastes agglomérations urbaines, de la pénétration constante et inévitable résultant des échanges du commerce et de l'industrialisme naissants, et, il eût été prévoyant de protéger l'Annam contre les répercussions que devait provoquer la mise en valeur de son sol selon les méthodes intensives d'Europe, sur sa population adonnée depuis des siècles à l’agriculture et sans expérience du marché international.
Mais nous n'avons pas mis l'indigène à l'abri de la griserie que pouvait lui communiquer la suractivité de notre vie économique, et maintenant il ne recule plus devant l'abandon de sa terre facilement, mais lentement productive, 1 n’a plus l'amour de la culture nile même respect de son foyer ; il préfère l’existence plus turbulente des grands centres; et, comme par son atavisme,
iln'a pas été, assurément, préparé pour de telles luttes et de tels calculs, il n’est pas étonnant qu'il ait été rapidement désorienté (1) et qu'après une période de prospérité éphémère, il se prenne à regretter ses anciens usages.
Ainsi peu à peu l’on s'aperçoit que le mal dont souffre notre colonie révèle des causes essentielles et profondes, seules capables d'expliquer le caractère presque endémique de la crise actuelle et de motiver la désaffection lente de l’Annamite vis-à-vis de notre système de gouvernement.
« Sommes-nous solidement installés dans le cœur de lAnnamite ?» (2).
M. Briffaut ne le pense pas et la cause réside pour lui, dans l’irrespect que nous professons de ses mœurs et de ses lois, de ses procédés de gouvernement, de ses méthodes d'enseignement, de sa compréhension même des choses, aussi bien en économie politique qu’en écopomie sociale |
Aujourd'hui les auteurs sont obligés de comparer l’ancien droit à notre loi imposée, et partout on constate la même erreur: nous avons voulu connaître et administrer l'individu au lieu de nous borner à connaître et à administrer la collectivité existante: nous avons négligé le principe solidariste qui est à la base de toutes les institutions des jaunes et qui devait se trouver naturelle-
(4) Brilfaut, Biens cultuels familiaux, p. 158. (2) Briffaut, /d., préface.
ment en désaccord avec les sentiments individualistes par lesquels nous avons été poussés, dans l'application de notre politique indigène, à dégager la personnalité humaine sans respecter les collectivités familiales et communales de l’ancien Annam.
Nous avons désagrégé la famille, la propriété, la collectivité communale, irrité la classe dirigeante et accru le nombre des déracinés !
C'est la critique de tout notre système de gouvernement colonial dans sa phase de politique d’assimilation, dont nous ne sommes encore sortis que théoriquement.
Montesquieu dans l’Æsprit des Lois écrivait au milieu du xvirr° siècle, qu'après la conquête, il ne suffit pas de laisser à la nation vaincue ses Lois, mais qu'il est peutêtre plus nécessaire de lui laisser ses mœurs ; parce qu'un peuple connaît, aime et défend toujours plus ses mœurs que ses lois.
Et Taine, dans son admirable théorie du milieu,nous dit : « Le génie d'un peuple à beau plier sous une influence étrangère, il se redresse, car elle est temporaire, et il est éternel ; il tient à la chair et au sang, à l'air et au sol, à la structure et au degré d’aclion des sens et du cerveau ; ce sont là des forces vivaces, incessamment renouvelées, partout présentes, que l’admiration passagère d’une civilisation supérieure ne peut ni détruire ni entamer (1). »
(1) Taine, Philosophie de l’art.
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Nous étions donc prévenus !
En ce qui concerne l’Indo-Chine en 1889, M. de Lanessan (1), futur gouverneur général de l'Indo-Chine, alors chargé d’une enquête, préconisait l'abandon de la politique d’assimilalion :
« Nous avons une malheureuse tendance à considérer nos mœurs, nos coutumes, notre organisation familiale et sociale comme la plus haute expression de la sagesse et de la morale humaine, et nous n'avons pas de préoccupation plus vive que.de les installer partout où nous plantons notre drapeau, au risque de nous aliéner l’esprit des populations les plus disposées à subir notre influence et à reconnaître notre autorité... »
Quinze ans plus tard, un ancien ministre des colonies, M. Leygues, au Congrès colonial de 1996, condamnait à nouveau cette politique, en ces termes :
«L’assimilation est une erreur funeste, il y faut renoncer pour toujours !
IL y a dans le génie des diverses races qui peuplent la terre des équivalences, mais il n'y a pas d'identité ! Dès lors pourquoi vouloir imposer nos habitudes d’esprit, nos goûts, nos mœurs et nos lois à des peuples pour lesquels les mots de famille, de société, de propriété ont des significalions différentes ?
Ce serait tenter une œuvre inutile parce qu’elle ne pourrait pas réussir, et dangereuse parce qu'elle ne
(4) M. de Lanessan, L'Indo-Chine française, p. 61.
pourrait soulever contre nous que défiance et colère !
Le principe fondamental de notre politique coloniale doit être le respect scrupuleux des croyances, des mœurs, des traditions des peuples soumis et protégés!
Notre administration pèche par trop de symétrie, trop de rigueur et trop d’uniformité, il faut la simplifier et l’assouplir !
Aujourd’hui on semble sé convaincre enfin ! On cherche la formule nouvelle et on la trouve dans la politique d'association : « A des colonies d’exploitation doit correspondre une politique indigène ».
Vis-à-vis des races d'Indo-Chine et de Madagascar, intelligentes et cultivées, notre devoir est de reconnaitre et d'utiliser leurs qualités, de respecter leurs moyens d'action et de les faire petit à petit, sans heurt, coopéreravec desmoyens français de prospérité et d'expansion à notre effort commercial » (1).
M. Dubief nous semble avoir trouvé une heureuse formule, lorsqu'il écrit (2) : « La nouvelle politique réside dans la mise en valeur d’une colonie par l’enrichissement des indigènes qui l’habitent.
D'une part ‘accroître la puissance de production des indigènes pour permettre à la métropole de retirer de ses colonies les denrées spéciales que son propre sol ne peut lui fournir et de s'assurer les matières premières
(4) Discours de Leygues, congrès colonial, 1906. (2) Dubief, rapport, 1903.
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qu'elle est forcée de se procurer actuellement à l'étranger.
D'autre part, augmenter la puissance de consommalion des mêmes indigènes pour écouler les produits agricoles et industriels du pays colonisateur. »
. Jusqu'ici nous n’avons pas encore mis en pratique ces excellents principes et nous nous sommes peutêtre « trop hâtivement écartés de la formule cependant si souple du protectorat » (1).
. Notre système de centralisation des pouvoirs nous a conduit à rapporter à l'Etat, au détriment dela famille etde la commune annamites, une partie de la puissance publique dont l’organisation politique des jaunes conçoit la décentralisation ; et à soumettre les diverses collectivités à une tutelle administrative assez sévère.
Pour acquérir les sympathies complètes de ceux que nous prétendons gouverner, il faut moins les dominer par la force des armes et par le contrôle d’une administralion décentralisée, que s'imposer à eux par la compréhension de leur vie juridique, la protection de leurs institutions et le développement de leur économie politique, il faut enfin que leurs intérêts soient associés aux nôtres et que notre sauvegarde devienne la leur.
En Indo-Chine plus qu'ailleurs il nous faut tenir
(4) Briffaut, Biens cultuels familiaux, préface.
compte des habitudes et des goûts de l'indigène, car nous avons essentiellement besoin de lui.
Sous les tropiques il est difficile, sinon impossible, à l'Européen de se plier à un travail manuel continu ; il en résulle que dans notre empire d'Extrême-Orient, les seuls emplois proposés aux colons français sont ceux de directeurs d'exploitation, de surveillants, de contremaitres, et la main-d'œuvre indigène est nécessaire ; elle ne fait d’ailleurs pas défaut et elle est experte aux travaux agricoles.
Les Arabes des territoires militaires de l'Algérie constituent un peuple guerrier par excellence, aimant le bruit de la poudre, se plaisant au combat, aux longues chevauchées ; pasteurs et nomades, ils négligent les travaux de la terre et méprisent les occupations qui contraignent les hommes à mener une vie sédentaire, et ils sont dominés en outre, et guidés, par une religion intransigeante qui semble les rendre à jamais réfractaires à nos usages, leur enseigne le mépris de nos lois et leur fait envisager comme ennemis tous ceux qui ne sont pas sectateurs de leur prophète.
A Madagascar on se heurte à un mélange confus des races les plus étrangères les unes aux autres : Arabes, Malais, Hindous, Hovas, Malgaches y vivent côte à côte, de telle façon qu'il est impossible de définir d’une facon générale le caractère des habitants de notre grande île. Le colonel Lyautey, dans un récentouvrage,
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concluait à l’application d’un mode de gouvernement spécial pour chaque groupe.
En Indo-Chine, au contraire, en dehors des Cambodgiens et des Laotiens qui forment des empires à part, nous nous trouvons partout en contact avec le peuple annamite, un des plus vieux et des plus spirituels du monde ; nous avons affaire à une race intelligente, admirablement douée, sérieusement adonnée au travail, orgueilleuse de son antique origine et de sa longue histoire, et qui, attachée par dessus tout à ses anciens usages et imprégnée en quelque sorte, dans sa prefonde conscience des responsabilités collectives, de logique solidariste, semble être arrivée, par une lente conception de ses besoins et par l'effort de ses générations successives, au degré de civilisation le plus propre à son génie.
I importe donc, en Indo-Chine plus qu'ailleurs, de faire l'application de la politique d'association en tirant le meilleur profit possible des qualités de l’indigène. Mais n'est-il point trop tard déjà, et n’allons-nous point supporter les conséquencesde notre imprévoyance polilique ?
On réclame un pas en arrière dans la marche vers la misère |
« Nous n'avons pas modifié inconsidérément l'infrastructure économique de l’'Indo-Chine sans compromettre la prospérité du pays et notamment les intérêts primordiaux de l’agriculture » (1).
(1) Briffaut, op. cit., p. 161.
Le paupérisme du peuple annamile devient apparent, avec son cortège de troubles locaux, jusqu à présent, de symptômes de désagrégation sociale et même d’aspirations nouvelles... Il est indéniable qu’il existe aujourd'hui un grand nombre d'inemployés qui errent de village en village, sans autre foyer que leur barque vagabonde, prêts à se grouper en association de malfaiteurs et aussi en sociétés secrètes à but politique.
« Une population flottante, dit M. Rodier (1), sans cesse accrue, composée de vagabonds de toute sorte, inquiète les habitants honnêtes des campagnes, qui se plaignent avec un véritable accent de désespoir de l'insécurité croissante. »
Ces malfaiteurs dangereux ne peuvent être arrêtés sous l'inculpation de vagabondage, parce qu'ils justifient toujours d’un domicile théorique, et que, d’après l’article 270 du Code pénal métropolitain en vigueur dans la colonie, le défaut de domicile est une condition essentielle pour qu’il y ait délit de vagabondage.
Il semble donc qu’une nouvelle classe sociale se forme, dont les origines ne sont peut-être pas encore bien dégagées, mais tout porte à croire que M. Briffaut (2) a raison d’accuser notre régime fiscal et l’inscription de tous les habitants du village (possédants ou uon possédants de biens fonciers) sur les registres d'impôts, et plus encore le morcellement de terres de la
(4) Budget de la Cochinchine pour 1906. Conseil colonial, (2) Briffaut, cp. cit., p, 158,
gens antique et l'octroi de concessions agricoles à tout venant au mépris du droit et des intérèls des groupes familiaux et communaux.
La situation actuelle est relalivement récente : ses premiers effets ne remontent qu'à 25 ans environ ; elle n'est pas «le résultat de la perversion naturelle de la race annamite » mais bien «le résultat de notre politique indigène » ; tel est l'avis de M. Rodier.
Dans ces conditions les vagabonds qui inquiètent les habitants de notre Cochinchine, ne sauraient être rendus responsables de leur état. Ils sont moins victimes de leur propre nature que victimes d’une mauvaise organisation sociale ; ce sont des déracinés, des désemparés contre lesquels nous n'avons pas le droit de sévir brulalement. Il ne serait pas logique, ni juste, de poursuivre des malheureux dont nous avons peut-être provoqué la misère; d’ailleurs, la répression pénale pas plus que l'emploi de la force militaire ne sont des solulions définitives d’une crise sociale.
L’Annamile, avant notre arrivée, ignorait la propriété individuelle et les lois égoïstes qui en découlent. Accoutumé à la vie sédentaire et agricole, solidaire de sa gens, il cultivait le patrimoine collectif et ne possédait rien en propre.
Aujourd’hui nous avons détruit l'harmonie de sa collectivité familiale et nous l'avons pour ainsi dire isolé.
Privé de l'appui tutélaire de sa gens, généralement sans ressources, 1] perd le goût du travail, il n'a nul
regret d'abandonner son sol, il devient vagabond.
M. de Lanessan, (out dernièrement, dans un article sur la crise coloniale, écrivait: « Tandis que les populations sédentaires plus ou moins aisées et instruites de notre Indo-Chine protestent contre les charges que leur impose l'administration directe ou demandent à entrer dans cette administration, les populations moins solidement établies sur nos territoires et plus pauvres, le quittent pour se soustraire à notre domination et à cette fiscalité.
« Le Laos se dépeuple ainsi petit à petit ; une notable partie de ses habitants a traversé le Mékong pour aller s'établir sur la rive siamoise où les libertés sont plus grandes et les impôts moins lourds.
« Ce fait est intéressant comme forme particulière d'émigration des indigènes, parce qu'il se produit dans tous les pays dont les habitants sont assez pauvres pour qu'il leur soit loisible de se déplacer sans rien laisser derrière eux.
« On le constate sur les confins désertiques de l’Algérie, de la Tunisie, de l'Egypte ou pour mieux dire du Soudan égyptien, et sur une grande échelle dans le Congo belge et français. »
M. de Lanessan ne fait allusion en Indo-Chine qu'au Laos ; mais le péril n'est-il pas partout en Cochinchine comme au Tonkin ? Et le vagabondage dont nous voulons parler n’est-il pas le premier symptôme d’un véritable exode ?
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Nous sommes responsables de la situation présente ; notre erreur à été de ne pas tenir compte des conceptions que les Sino-Annamites se faisaient de l’ordre social. Nous pensons qu'il conviendrait, s’il en est encore temps, de revenir à cet ordre social, de le maintenir et de le compléter, en nous efforçant de remettre dans la bonne voie les nombreux déclassés qui troublent actuellement notre colonie.
Les vagabonds furent connus dans l’ancien Annam, mais des mesures efficaces avaient été prises en leur faveur, et non pas seulement contre eux.
Après avoir retracé brièvement l'idéal social des Sino-Annamites, leur conception de la famille, de la propriété, de la commune, nous montrerons comment l'Etat, soucieux du bonheur du peuple, s’est efforcé de le protéger contre le paupérisme, sévissant principalement ‘sous la forme actuelle du vagabondage et nous verrons qu'il a conçu pour cela toute une série de mesures propres à l’enrayer et même à le réduire, ne réservant la sévérité des lois pénales qu'aux récalcitrants et aux irréductibles !