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CHAPITRE PREMIER

L'organisme social des jaunes, on le sait, comprend trois rouages essentiels : la famille, la commune et l'Etat. L'individu n’est point en lui-même une entité sociale complètement dégagée ; les solidaristes que sont les Jaunes ne peuvent concevoir la parfaite indépendance d’un homme, quel qu’il soit.

a) Leur conception fondamentale, celle d’ailleurs du confucianisme, est le patriarcat ; il existe une grande: famille du monde formée par une trinité, le ciel, qui est le père, la terre qui est la mère, l'homme qui est l’enfant ;

Il existe une grande famille de l’Etat, où l'Empereur Ge

représente le ciel et la terre ; les sujets sont ses enfants ; les ministres sont ses fils aînés ;

Il existe enfin une famille naturelle qui est tout ensemble l'unité politique et sociale (1).

L'originalité de cette famille ne consiste pas cependant dans le caractère patriarcal qu’elle revêt ; ce type s’est rencontré ailleurs, mais chez les Sino-Annamites il a été « si bien organisé el si bien adapté au tempérament de la race dès l’origine qu’il est resté immuable dans ses traits fondamentaux ». M. Pene Siefert écrit même : « Nous avons dans la famille chinoise un exemple unique sur la terre d’une institution qui n’a pas varié depuis 50 siècles et qui a dominé toutes les coutumes, tous les rites, toutes les relations sociales et jusqu’à la nature des occupations privées » et plus loin : « Par le maintien de son organisation religieuse au premier chef, s'étendant du foyer au tombeau commun et se prolongeant à l'infini par le culte des ancêtres, qui rattache le présent au passé comme à l'avenir le plus lointain, la famille suffirait à expliquer la durée, unique dans l'histoire, de la Chine. »

La famille vit sous Le régime normal de la propriété collective (et non de l’indivisioncomme on le répète trop souvent) (2) ; le partage ne constitue qu'une exception dont le Code ne semble faire mention qu'à regret par

(1) V. Pene Siefert, (2) Briffaut, Biens cultuels familiaux.

le soin qu’il a pris apparemment d'en restreindre la possibilité et les effets dissolvants.

Autour du chef de la parenté, vivent groupés les chefs de famille, les parents prééminents et inférieurs, les petits-fils, les esclaves et les bâtards (dont l’art. 83 fait mention).

Tous les membres de la famille sont frappés,au profit du chef, d’une capitis deminutio qui leur interdit tout acte personnel de disposition sur les biens de la collectivité ; nul ne peut engager personnellement la colleclivité. « La famille (Explic. coord. art. 283) relève d’une seule personne qui est prééminente, l’aïeul ou : le père, à leur défaut l’aïeule ou la mère. » Le chef de famille est chef religieux, il est aussi administrateur des biens patrimoniaux dont il garde sa vie durant la haute direction, et qu'il doit gérer dans l'intérêt collectif. »

Una domus, pourrait-on dire communia omnia. L'individu disparaît dans la eollectivité dont il ne peut se dégager qu'accidentellement ; elle seule est sw juris, par l'intermédiaire de son { chef l'individu est perpétuellement en tutelle. |

Une seule religion, la religion familiale ; un seul foyer, le foyer familial ; une seule propriété, la propriété familiale, un seul chef, chef juridique et chef social, par conséquent un seul responsable, le chef de famille, et un seul honneur : le sien !

C'est à la glorification du foyer familial que chacun

travaille, à sa prospérité et à sa continuité à travers les siècles. L'Annamite et le Chinois n’ont pas d'autre rêve et jamais,avant l'influence de nos idées européennes, ils avaient agité d'autre problème !

Fixés au sol qu’ils cultivent depuis des siècles, les Sino-Annamites ont un tel amour pour leur patrimoine, qu'ils le considèrent comme sacré et ne s’en dessaisissent que contraints et forcés ; même riches, ils préfèrent donner en gage leurs enfants que leurs terres et engager leurs terres plutôt que de les vendre à titre définitif (1).

La famille idéale est agricole et sédentaire. Ses membres doivent être groupés collectivement autour de leur chef et rester fixés au sol où dorment leurs ancêtres et à la maison où brûlentles parfums et l’encens du foyer. La famille est vouée à l’immobilité.

Les Sino-Annamites tiennent tant à leur cercle familial « qu'ils sont réfractaires à tout ce qui les en tire, comme la grande industrie et la grande propriété ». Ils aiment la terre, ils y sont attachés « par leur atavisme, par l'amour de leur foyer, par la religion de leurs ancêtres qui sont enterrés là » (2) et seuls ils peuvent prétendre orgueilleusement descendre des premières gentes, qu'ils appellent les 100 familles, eten reproduire presque fidèlement, encore aujourd’hui, les

anciens usa gsl

(1) Certains textes du Code portent la trace de cette conception, V, Briffaut, 5 et 28 (Escl. et engag. pour dette). (2) Voir Pene Siefert, Jaunes et Blancs en Chine.

L'ORGANISATION SOCIALE DE L'ANCIEN ANNAM o7

b) « La commune est une fédération de familles ou de tribus, fixées sur un emplacement qu’elles s'engagent à mettre en culture ».

Nous n’entrerons pas dans le détail de son organisation, il suffira d'en dégager le caractère essentiel : ce qui frappe le plus dans l’organisation de la commune c'est que la collectivité du village a toutes les apparences d’un «syndicat agricole fondé entre propriétaires fonciers » (1).

C'est là Le trait fondamental du droit communal : pas d'intérêt, pas de pouvoir; seuls sont solidaires, et seuls sont dignes de diriger la vie politique de la commune les possesseurs du sol qui le cultivent et le transmettent à leurs héritiers.

La commune n’est point ouverte à quiconque se présente, au vagabond ou à l’ouvrier: elle ne comprend d’abord que les familles qui l’ont fondée, ce n’est que peu à peu que sa population s'accroît d'éléments nouveaux, par une adaptation lente et raisonnée. Les dân lau ne sont que tolérés sur le territoire communal par les propriétaires fonciers, et leur situation précaire a quelque analogie avec celle de l’ouvrier d'industrie de nos pays,qui est obligé, pour gagner sa vie, d'aller de ville en ville, au gré des chômages et des déplacements de l’activité économique.

c) Le solidarisme se trouve donc à la base des rela-

(1) Voir Briffaut, Biens cultuels familiaux, p. 155,

tions familiales et communales. Cela ressort évidemment de l'exposé succinct que nous venons de faire de ces deux institutions: famille et commune.

Les membres de la gens sont solidaires entre eux, au point que la faute de l’un peut rejaillir sur tous (l’art. 307 D. IT nous fournit un argument de texte), de même que les citoyens dans la commune sont solidaires au point de vue de l'impôt et des délits commis sur son territoire.

Mais à la base de l'Etat lui-même, qui par sa structure, par son fonctionnement est en grand la reproduction de la famille, ce solidarisme existe !

L'Etat est à la fois un « agrégat de familleset de communes formé autour d'un noyau central à la façon de certains cristaux, etune synthèse vivante et supérieure de cet agrégat. Ce qu'est pour la famille le chef assisté de ses membres adultes, l'empereur et ses grands conseils le sont pour l'Etat » (1).

L'empereur lui-même, qui doit être le « père de ses sujets et doit placer son idéal dans l'humanité » est solidaire de son peuple et responsable devant le ciel.

Le solidarisme est partout et par suite d’un atavisme millenaire dont l'influence se fait sentir sur l'Annamite et sur le Japonais (2), le Chinois ne peut concevoir la vie sociale dans l’état d'individualisme, il semble avoir

(1) Pene Siefert, p. 166. (2) Le Code annamite procède comme le Code japonais, Voir Mazeliès, Le Japon.

peur de l’isolement el ne peut se mouvoir avec aisance s’il ne sent la protection et l'appui tutélaires du solidarisme de la famille et de la commune, les deux régulateurs de ses mouvements, les deux faces de son idéal social.

On conçoit dès lors étant donné cette organisation sociale et l'inspiration solidariste qui la pénètre si profondément, que l'Etat ait envisagé largement son rôle de protecteur du peuple et l’on s'explique que la législation annamite contienne un grand nombre de dispositions en faveur des faibles, en faveur de ceux qu’une calamité quelconque a éprouvés, en faveur des vagabonds qu’elle tente par tous les moyens possibles, par des exhortations patientes et, s'il le faut, par la force, de réadapter à la société organisée. |

De tous temps les crises économiques ont provoqué le tumulte des revendications plébéiennes et les lois agraires à Rome et à Athènes, comme aujourd'hui les lois industrielles, sont autant de satisfactions données au prolétariat et marquent l'effort constant des sociétés contre le paupérisme. |

En Chine, la plèbe non possédante a dès longtemps tenté de se rebeller contre la misère et les réformes agraires semblent bien avoir été à la base des principaux soulèvements qui troublèrent les deux empires à leur début. M. Pene Siefert nous instruit sur ce point, et tandis qu'il relate les effets de l'instabilité de la possession

foncière au cours des premiers siècles, il dénonce la prin-

cipale cause de la misère dont certaines provinces eurent à souffrir : la surpopulation.Aujourd'hui les mêmes phénomènes sociaux se retrouvent en Chine, dus comme depuis des siècles à la mauvaise distribution des richesses et plus encore que jamais à une surpopulation intense et dont on n'est point prêt d’entrevoir l'arrêt. C'est à cette surpopulation sur un sol trop restreint, que le Chinois doit d’avoir abandonné peu à peu la culture de la terre (qu'il travaille d’ailleurs avec des procédés rudimentaires dont la modernisation seule pourrait faire obtenir un rendement supérieur), et d’avoir acquis ces qualités d’habileté commerciale qui le distinguent entre tous les peuples. L’industrialisme le tente depuis peu et lui fournit déjà un nouveau débouché ; mais son territoire toujours surpeuplé ne peut encore le contenir (2) et il est condamné à l'exode (3).

En Annam le paupérisme n'eut jamais pour cause la surpopulation, mais il n’en exista pas moins toujours,

(4) V. Pene Siefert, Jaunes et Blancs en Chine, p. 176 à 199, 64 et 65.

(2) V. Pene-Siefert, op.cit., p. 63-113; Pauthier, Chine moderne, p. 190.

(3) L’effort de notre première occupation en [ndo-Chine a été d’apprendre aux Ghinois à respecter les frontières de notre colonie, Organisés en bande, ils pirataient sans merci et même ils tentent de pirater encore sur nos terres d’Annam. M. Doumer prétend être parvenu à contenir le flot envahissant (dans son livre sur l’Indo-Chine M. Doumer donne des chiffres qui permettent de se rendre compte de l'effort accompli contre la piraterie) ; mais c’est une tâche qui se renouvelle sans cesse, et si les Chinois ne troublent plus guère nos possessions par les méfaits de leur piraterie, ils les inquiètent peut-être plus profondément par l'influence de leurs sociétés secrètes (V, Scheirner, Hiss taire d'Annam),

comme partout. Les empereurs annamites se préoccupèrent de combattre ce mal sans cesse renaissant, mais ils ne s’attardèrent point à essayer de le réduire par la force ; ils ne se contentèrent pas de protéger l’ordre public en prenant contre les vagabonds des mesures coercitives peut-être utiles contre les irréductibles et les criminels, ils s'efforcèrent avant tout d'empêcher la misère de s’abattre sur le peuple à la faveur d'événements naturels tels que les inondations, les invasions de sauterelles et d’autres fléaux qui sévissent fréquemment sur les contrées extrême-orientales ; ils parvinrent à réduire le nombre des pauvres en protégeant les vieillards, les enfants et les femmes, enfin ils imaginèrent des méthodes d'adaptation et de réadaptation en faveur des errants,évitant ainsi, dans une certaine mesure, les conséquences économiques et sociales du paupérisme chronique, le vagabondage ou la piraterie en bandes, la misère des campagnes et des villes, la disette générale et,plus encore, la formation d’une plèbe turbulente et politiquement dangereuse.

L'Etat sino-annamite ne tient guère à vaincre par la force les résistances de ses sujets, il préfère les exhorter, les encourager, il désire que l’errant ait un foyer et pour lui faire obtenir ce résultat il facilite son inscription sur les registres communaux, il lui concède gratuitement une parcelle de terre, il fonde même pour lui des cités nouvelles !

Mais le problème n’est pas facilement résolu. Il sub-

siste, théoriquement, une catégorie de vagabonds irréductibles, dont les conceptions sociales retardent pour ainsi dire et pour qui la vie errante est l’état idéal ! S'il est admissible et probable que bon nombre de vagabonds n'hésitent pas à fonder un nouveau foyer, parce qu'ils ne sont en réalité que des déracinés, victimes de quelque perturbation économique, il est également probable que les errants véritables, ceux qui par nature sont réfractaires à la vie en société, ne se laissent pas convaincre |!

Vis-à-vis de ces derniers la bonté et la magnanimité seraient un leurre, et il semble que la société organisée n’ait plus qu’à employer la force ? Le législateur sinoannamite n'admet pas en principe que l'irréductible doive être poursuivi par la loi pénale et il ne considère pas le vagabond comme délinquant.

Cependant l'expérience prouve qu'il ne peut subsister longtemps sans violer les lois civiles des groupes organisés et sans devenir criminel. La société a le droit dès lors de se protéger contre lui et de lui appliquer les rigueurs de la loi pénale ; mais la clémence ne perd pas tous ses droits etl’Etat,vraimentobstiné à satâche.essaie une dernière fois, de sauver l'irréductible, en l’envoyant aux frontières éloignées, pour défricher des terrains vierges, qui pourront un jour lui appartenir.

Ainsi les gouvernements annamites ont cherché des remèdes au paupérisme, ils ont regardé le péril en face,

et, confiants dans la valeur des principes moraux qui

guidaient leur conduite, ils se sont attachés avec ténacité à relever les désemparés de la vie, sans vouloir admettre qu'ils dussent être irrémédiablement abandonnés, même quand ils avaient péché contre l’ordre social.

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