UN MAURE
Une salle dans la maison d'Arlaxa.
ARLAXA, à don Fernando, Comment t'appelles-tu, chrétien?
DON FERNANDO
On m'appelle Juan Lozano, et mon nom est bien connu dans le pays africain.
ARLAXA
Je ne l'ai jamais entendu prononcer.
DON FERNANDO
Il est l'égal de celui de don Fernando*
ARLAXA Tu te vantes !
DON FERNANDO
Je me loue sans mentir.
ARLAXA Quels furent tes exploits?
DON FERNANDO
J'en compte autant que don Fernando.
ARLAXA
Es-tu son ami?
DON FERNANDO
Je suis un autre lui-même.
ARLAXA
Dis-moi vrai: est-il venu à la rencontre d'Ali-Muzel?
DON FERNANDO
Il fit toujours son devoir de brave chevalier.
ARLAXA
Ainsi, Ali-Muzel a manqué de bravoure ?
DON FERNANDO
Non, certes. Don Fernando a pu arriver trop tard, et Ali-Muzel ne pas trouver l'occasion de montrer son courage. Je crois que ce chérif cherche à rejeter la faute sur Ali- Muzel.
ARLAXA
J'ignore sa faute comme son courage.
DON FERNANDO
S'il t'amenait don Fernando prisonnier, que ferais-tu?
ARLAXA
Je l'estimerais davantage et j'estimerais moins le chrétien que j'ai un si grand désir de connaître. Mais qu'a donc fait cet homme pour acquérir une si grande renommée?
OROPESA
Ecoute un de ses exploits : A cinq milles d'Oran, une galiote échoua dans une crique; elle était montée par des Turcs ; les gardes en avertirent le général espagnol, et, avec
une troupe d'environ trois cents soldats, les Espagnols se répandirent sur la côte. Le navire était si près de terre qu'ils eurent la fantaisie de lui donner l'assaut. Tu vois quelle bataille nouvelle et hardie! Les soldats firent feu deux ou trois fois, si bien que les Turcs abandonnèrent le navire. Ils n'avaient pas de gaffes pour tirer à terre la galiote. Le brave Fernando se jette à la mer et saisit le câble que les Turcs s'apprêtaient à couper pour l'empêcher de lever l'ancre. Il tire à lui avec une telle force, que, comme une simple gondole, le navire vient s'ensabler sur le rivage. Alors il gagne la terre, et de là saute sur le navire (chose surprenante) ; si bien que les Turcs, pensant que les chrétiens tombaient du ciel, prennent peur. Fernando se met à crier: Victoire! Victoire! et fond sur eux l'épée à la main. Il tue et frappe, courant de la poupe à la proue ; l'équipage se rend à lui seul. Dis, Arlaxa, si la renommée a raison de clamer ses louanges. Les galants de Miliana, les Fiches de Tlemcen et les Levantins de Bône ont éprouvé sa valeur. Il a tué cent Maures en bataille, sept en duel; il en a envoyé deux cents sur les galères et cent dans les bagnes. Il est très modeste avec
ses amis, et devant l'ennemi personne ne régale, ni Maure, ni chrétien.
{Entre Nacor.) ARLAXA
Ce Nacor m'ennuie; ne me laissez pas seule avec lui.
Belle Arlaxa, je suis décidé à t'amener ton prisonnier chrétien, et, pour cela, je vais à Oran.
ARLAXA
Je te souhaite un bon succès. Ton départ me plaît et donne à mon cœur une grande joie.
NACOR
Un jour, peut-être, Arlaxa, tu pourras m'aimer.
ARLAXA
Puisque ton départ est sérieux, cesse de plaisanter.
DON FERNANDO
Nacor exécutera ses promesses. Si on l'aime ce sera un lion terrible.
NACOR
Ali-Muzel s'avouera vaincu, puisqu'il n'a pas su s'emparer de celui que je vais t'amener.
ARLAXA Pars donc, je t'y autorise.
NACOR
Que je baise tes mains, et par cette faveur tu doubleras le courage de ce cœur qui t'adore.
Tu t'estimes peu, Nacor, puisque tu te fais si humble aujourd'hui. Lève-toi, tu es chérif ; je m'étonne de te voir à mes pieds. Que dira Mahomet?
NACOR
Ce dévouement lui paraîtra une chose bonne et sainte. Que la paix t'accompagne !
(// sort)
DON FERNANDO
Ce Maure a joué là une bonne scène.
OROPESA
Aussi fausse qu'elle est bonne.
ARLAXA
Venez avec moi tous deux, nous verrons combattre mes deux courageux amants.
{Ils sortent.)
Une rue à Oran.
(Entre un vieillard appelé Vozmediano et dona Margarita, en habits d'homme)^
VOZMEDIANO
Tant nous presser pour entrer à Oran, et tant nous presser pour en sortir! Vraiment nos affaires sont en bonne voie!
MARGARITA
L'amour se glorifie d'être cruel et fait succéder un souci à un autre.
Je VOUS ai déjà dit, Margarita, que celui qui marche derrière un aveugle cherche son propre malheur.
MARGARITA
Monsieur mon gouverneur, je ne nie pas que vous ayez raison ; mais que puis-je faire
quand j'ai déjà jeté la cape au taureau et que je ne puis la reprendre?
VOZMEDLANO
Ce n*est pas un Maure qui vous la rendra.
MARGARITA Don Fernando est Maure?
VOZMEDIANO
Les enfants vont le criant par la ville.
MARGARITA
Qu'il soit coupable d'un tel crime! Je ne le crois pas, Vozmediano.
VOZMEDIANO
Vous faites bien, puisque je vois qu'il ne paraît ni Maure ni chrétien.
MARGARITA
Je veux le voir.
Votre désir est vain.
MARGARITA
Mon destin le veut ainsi. J'espère pourtant qu'il ne sera pas assez cruel pour refuser de mettre fin à mes peines; il m'accordera une sépulture sur ces rivages.
VOZMEDIANO
Vous ne direz pas, au moins, que je ne vous ai pas donné de bons et honnêtes conseils.
MARGARITA
Les hommes sages et les vieillards donnent toujours de bons conseils ; mais la jeunesse est folle et ne connaît d'autre sagesse que sa propre volonté.
BUYTRAGO, entrant avec sa planchette.
Que vos seigneuries me donnent pour les âmes, cela leur sera compté, plus tard.
MARGARITA
Retirez-vous, seigneur soldat, nous n'avons rien à vendre.
BUYTRAGO
La réponse est généreuse. Donnez-moi, malgré mes péchés ; ouvrez vos mains généreuses et donnez-moi l'aumône, galant. Quoi? il ne me répond pas, il ne pose pas la main sur son épée ; mais cela viendra en son temps.
VOZMEDIANO
Une aumône s'accorde plus facilement à la prière qu'à la violence.
BUYTRAGO
C'est la coutume à Oran de demander de cette façon. Ce sont les âmes de Mars, et elles demandent toujours l'épée à la main. Personne ici ne meurt dans son lit, au milieu des mascarons et des consommés de viande : on meurt la poitrine ouverte d'un coup d'épée ou d'arquebuse. Les âmes s'envolent si furieuses qu'elles demandent pour leurs peines avec des cris et le poignard à la main. Enfin, les âmes d'Oran, qui sont polies, quoiqu'en purgatoire, veulent profiter de l'aumône qu'on me fait. Je partage avec elles, apaisant leurs querelles à force ôHave Maria, et les tourments de ma faim avec ce qu'on me remet à leur intention.
VOZMEDIANO
Mon frère, nous n'avons rien à vous donner.
BUYTRAGO
Je ris de bon cœur de cette parenté.
Vous vous moquez de mon costume, moitié bandit, moitié sauvage. Sachez donc que cette bure cache un cœur digne de la meilleure famille. Pauvres âmes d'Oran, priez Dieu dans votre détresse qu'on me fasse l'aumône, parce que plus je mangerai et plus je dirai de rosaires, et je vous fonderai un anniversaire éternel. Amen!
{Entrent le général^ don Martin de Cordoue^ le capitaine Guzman et Nacor.)
NACOR, au comte d'Alcaudète,
Je dis, seigneur, que je vous le livrerai facilement dans le silence de la nuit, si vous me confiez un très petit nombre de gens ; et pour que le fait prouve la vérité de mes paroles, je consens à ce qu'on m'attache les mains. Je serai votre guide et je vous rendrai au douar avant le jour. Pour prix de mon service, je ne veux de cette riche prise que la belle Arlaxa dont je suis amou-
reux. A cause d'elle je regarde mon entreprise non comme une bassesse, mais comme une bonne action; le pouvoir et l'amour excusent tout.
LE GÉNÉRAL
En ce moment je ne puis dégarnir Oran de soldats, car le siège qui s'approche m'oblige à prendre les plus grandes précautions.
NACOR
Je réponds de la réussite; en quelques heures j'aurai terminé cette affaire.
LE GÉNÉRAL
Ce soir je vous donnerai ma réponse; attendez jusque-là.
NACOR
J'attendrai.
(// sort)
DON MARTIN
Ce serait une expédition fructueuse et sans péril.
LE GÉNÉRAL
Buytrago, quoi de nouveau?
BUYTRAGO
Je suis là, essayant de tirer quelque nourriture de cette vaine planchette, et je n'ai pas même vu une tarja ^, ni un cuarto. C'est ainsi qu'ils gardent la loi de Jésus-Christ, comme moi quand je suis plein et que je ne sais plus s'il y a un ciel et une terre, n'obéissant qu'à mon ventre et à mon épée.
MARGARITA
Ce soldat demande l'aumône en hurlant comme un renégat. En Espagne, nous avons coutume de ne donner qu'à ceux qui nous prient.
- BUYTRAGO
Faut-il vous demander l'aumône à genoux ? Nous verrons si vous me la donnez ou §i vous me la refusez.
VOZMEDIANO Pas davantage!
' La tarja était une monnaie de valeur infime.
6o LE VAILLANT ESPAGNOL
BUYTRAGO
Je suis chrétien!
MARGARITA
Nous vous avons dit, mon frère, que nous n'avions pas d'argent.
BUYTRAGO
Mon frère? Que le diable emporte la parenté et le coquin qui l'a inventée le premier. Découds ton haut de chausse, ouvre cette poche parfumée. Que peut-on attendre de ces peintures à fresque?
VOZMEDLANO
Voilà la manière de faire plutôt sortir l'épée que la bourse.
LE GÉNÉRAL
Silence, Buytrago!
MARGARITA
Foi de gentilhomme!
DON MARTIN
Ne vous fâchez pas, jeune homme; c'est
LE VAILLANT ESPAGNOL 6l
ainsi que Ton demande l'aumône dans ce pays. Tout ici est bravoure, tout ici est roideur ; ce sont les rudes expressions de la guerre. (A Vozmediano) Mais, dites-moi, ce jeune homme arrive de Xérès?
Il porte l'un des meilleurs noms de la ville, et il est le propre fils, seigneur, d'un homme qui fut capitaine en France. Il est riche et possède un fort beau domaine ; ma sœur, qui fut sa mère, me le laissa, et moi je voulus qu'il suivît l'honorable carrière de son père. Il sut qu'on allait faire le siège de cette ville, et il est venu.
LE GÉNÉRAL
Je me félicite de votre présence à tous deux, et je vous offre mes services.
(Le comte sort avec don Martin)
GUZMAN, à Buytrago, Je vous invite, Buytrago ; venez avec moi.
BUYTRAGO
En vous suivant, je suis un Alexandre et un Mars.
[Ils sortent)
MARGARITA, à Vozmediano,
Viens de ce côté, j'ai à te parler. Je suis résolue.
VOZMEDLAJ^O
Pour votre malheur.
IklARGARITA
Ne m'arrête pas; laisse-moi te dire mon étrange situation.
Je la connais depuis plus d'un an.
MARGARITA
Ne comprends-tu pas que chaque jour l'amour accroît mes peines?
VOZMEDIANO
Il faut lui résister.
MARGARITA
Laisse là les conseils et aide-moi ; insister davantage serait me tuer.
VOZMEDIANO
Pour votre nom et pour le mien je vous entendrai sans me fâcher, et je vous secourrai toujours, parce que je m'y obligeai lorsque je consentis à vous accompagner comme gouverneur et comme ami, et que je vous ai engagé ma parole et ma foi. Dites, enfin, ce que vous pensez faire.
MARGÀRITA
Servir comme soldat, quelque étrange que cela puisse te paraître, afin d'être faite prisonnière. Captive, je saurai ce qu'est devenu celui que j'aime, et je serai contente. Je donnerai ma liberté au Maure en échange de mon âme. Il est impossible que celui qui garda si bien l'honneur du chevalier chrétien ait renié sa foi, et s'il est esclave, je donnerai pour le déUvrer tout l'or de mes coiîres. Je le trouverai, car le ciel protège toujours les affligés.
Puisse le ciel changer cette folle résolution !
MARGARITA
Ma rançon sera-t-elle plus chère, parce
que j'aurai pris le temps de m*infonner de ce que je vais savoir? Mon salut doit naître de ma perte. Viens, Vozmediano, tu feras en sorte que je puisse sortir avec l'armée chrétienne.
VOZMEDIANO
OÙ voulez- vous aller, malheureuse?
MARGARITA
Tes avis sont superflus.
VOZMEDIANO
Je prierai le comte de vous empêcher de sortir.
MARGARITA
Si tu m'empêches de sortir, je commettrai une plus grande faute encore et qui te fera pleurer plus d'un jour. Le sort en est jeté; je dois suivre ma destinée, quand même elle me conduirait à ma perte.
VOZMEDIANO
Les folies de l'amour changent le bien en mal; j'ai eu tort de vous suivre et de quitter ma patrie pour vos caprices.
MARGARITA
Quelquefois, à travers les nuages du chagrin, on voit poindre le soleil de l'espérance.
La maison d'Ârlaxa, dans le douar.
{Il fait nuit. — Entrent Ar taxa y Ali-Muzel, Oropesa et don Fernando)
ARLAXA
OÙ est Ali-Muzel? Oropesa, où es-tu allé? et mon esclave Lozano, où est-il? Ciel ! écoute ma plainte, et ne me sois pas cruel!
ALI-MUZEL Belle Arlaxa, me voici!
ARLAXA Ami, tu es le bienvenu.
ALI-MUZEL
Que m'ordonnes-tu?
ARLAXA Lozano !
DON FERNANDO
Je suis là: que veux-tu? Parle.
ARLAXA
Mon bonheur est fini.
Qu'as-tu, Arlaxa?
ARLAXA
Je rêvais que cette nuit, à la fraîcheur de l'aube, les chrétiens envahissaient ce douar, et que pour ma plus grande honte Nacor s'emparait de moi. Je me suis réveillée au moment où nous étions assaillis avec des cris furieux, et je suis venue à vous encore toute remplie de la terreur que m'a causée ce rêve. Maintenant que je vous vois, je puis à peine me rassurer. Je crains que Nacor ne nous trahisse, et je me fie à votre loyauté.
ALI-MUZEL
Les songes sont des mensonges ; ne crains rien, mon amour ; et s'ils étaient vrais, pense que tu as près de toi quelqu'un qui ne permettra pas que l'on t'oJBfense.
ARLAXA On ne peut rien contre sa destinée.
DON FERNANDO
Ne t'afflige pas, senora ; si le moment venait pour toi d'une pareille extrémité, je te jure de te sauver, par le Dieu que mon âme adore; et quand tous les chrétiens d'Oran viendraient ici, sûrs de la victoire, ce bras suffira pour humilier le plus arrogant. Remetstoi donc de ta frayeur; je ferai plus que je Q'ai dit; mes actions le prouveront.
OROPESA, à part
Ou don Fernando devient fou, ou il est l'ennemi du Christ. Il promet de combattre les chrétiens! Oh! venez, mes frères; avec une meilleure conscience, je vous aurai bientôt rejoints!
DON FERNANDO
Ali, donne-moi une épée et un turban pour me garantir la tête.
OROPESA
Senora, que vas-tu devenir? Tu vas voir bientôt des blessés et des morts. Fuis les chrétiens !
ARLAXA
Le désir est changeant et vain chez la
femme; maintenant j'aimerais mieux voir une quenouille qu'une épée.
ALI-MUZEL
Viens, chrétien, prendre des armes.
OROPESA Lozano, contre qui prends-tu les armes?
DON FERNANDO Tais-toi, Oropesa!
OROPESA
En t'armant pour une telle entreprise, tu déshonores ta valeur.
{Ils sortent tous.)
L'entrée du douar.
Nuit obscure.
(Entrent Nacor, les mains liées derrière h dos et conduit par Buytrago ; le capitaine Guzman, Margarita vêtue en homme, soldats armés d'arquebuses.)
NACOR
Valeureux Guzman, voici le douar que j'ai promis de vous livrer, le paradis où réside celle que désire mon âme. Avec vos
cavaliers, vous pouvez l'entourer de manière à ce jqu'il ne puisse s'échapper un seul Maure.
GUZMAN
Je n'ai pas assez de monde pour cela.
NACOR
Entourez au moins ce côté, qui s'adosse à une montagne voisine où sans doute voudront se réfugier ceux que vous allez assaillir dans la nuit.
GUZMAN
Vous avez raison.
NACOR
Maintenant, fais-moi délier les mains pour que je m'empare de celle qui est le prix de ma trahison amoureuse.
Cela non, vive Dieu ! jusqu'à ce que j'aie vu comment tout doit finir. Seigneur Mahomet, tu resteras attaché comme un chien; jusqu'à ce que j'aie vu courir les lièvres, je ne te délie pas.
NACOR
Seigneur Guzman, cet homme m'offense.
GUZMAN Buytrago, délie-le et attaque.
BUYTRAGO, déliant Nacor.
Je le détache, mais bien malgré moi. Qu'il s'en aille!
NACOR
Venez, je vous placerai de manière à ce que tout aille bien.
{Ils sortent. Margarita reste seule)
MARGARITA
Pauvre Margarita, où te trouves-tu? Où te conduit le destin, pleine de confiance et de crainte ? Comment arriverai-je à mon but, faible comme je suis? O délire d'amour qui m'aveugle et m'ôte la raison ! Que retirerai-je de cette aventure que je redoute et à laquelle je me suis pourtant vouée ? Je suis l'innocent papillon qui, méprisant la prudence, cours me brûler follement au feu de cette passion ardente. Je fuis mes amis, et dans mon aveuglement je vais de ma propre volonté me livrer à mes ennemis.
(On entend crier au dehors: y, Aux armes l
Cierra! Cierra! Es pana/ EspanaT — Nacor entre d'un côté portant Arlaxa dans ses bras^ de Vautre Buytrago et un groupe dEspagnols)
BUYTRAGO
Cette ouverture donne entrée dans le douar. Ici, soldats, mes amis. (Apercevant Nacor.) Arrête, chien!
NACOR Seigneur, je suis un ami.
BUYTRAGO
Ce n'est pas le moment de parler de telles amitiés ; arrête, chien !
(// le frappe, Nacor tombe)
NACOR Je suis mort, par Allah!
BUYTRAGO
Par San Bénito, j'ai traversé Nacor de part en part. Cette femme doit être son ingrate amante.
ARLAXA
Chrétien, je me rends ; ne souille pas ton épée du sang d'une pauvre femme. Emmènemoi où tu voudras.
ALi-MUZEL, accourant.
J'ai entendu la voix d'Arlaxa qui demande secours. {A Buytrago.) Chien, délivre-la!
BUYTRAGO
Délivre-la toi-même.
{Ils se battent.)
Pendant qu'ils se battent, je peux fuir si je réussis à gagner le chemin qui conduit à la montagne.
MARGARITA
Si tu veux me guider, je serai ton esclave, ton défenseur et ton gardien jusqu'à ce que tu sois en sûreté. Viens!
{Margarita et Arlaxa sortent^ et d'un autre côté entrent don Fernando et Guzfnan^ combattant ûun contre Vautre)
GUZMAN, à don Fernando contre qui il lutte sans V avoir reconnu à cause de V obscurité et de son déguisement.
Tu es le démon ou tu n'es pas un homme. Qui t'a donné une force si grande?
DON FERNANDO, laissant son épée.
Ne vous étonnez pas, Guzman. Celui qui fait Tobjet de votre erreur respecte votre nom.
GUZMAN
Don Fernando?
Est celui que tu as en face de toi, quoique tu ne le rencontres pas parmi tes amis.
GUZMAN Serais-tu l'ennemi des chrétiens?
DON FERNANDO D'aucune façon.
GUZMAN
Comment alors oses-tu tirer l'épée contre eux?
DON FERNANDO
Le moment viendra où je t'expliquerai ma conduite. Je suis chrétien, n'en doute pas.
GUZMAN Pourquoi défends-tu ce douar?
DON FERNANDO
Parce qu'il renferme celle qui cause cette guerre. Tu peux tout emporter de ce douar, excepté une femme.
GUZMAN
Je me conforme à ton désir sans te demander plus d'explications.
(// sort. — Buytrago et Ali-Muzel reparaissent)
BUYTRAGO
En vain, Maure, tu prétends m'empêcher de te suivre. " Je n'ai que deux mains, mais j'ai deux mille âmes à mon service qui te jetteront à mes pieds.
DON FERNANDO, à AU.
Ami, tu peux cueillir d'autres palmes que celle-là.
ALI-MUZEL
Laisse, Lozano; ce vaillant chrétien m'a fait courir les plus grands dangers.
DON FERNANDO
Va porter secours en d'autres lieux et laisse-moi cet homme, je t'en rendrai compte.
LA VOIX d'arlaxa, au dehors,
Lozano! On m'entraîne! Ali! Je suis prisonnière !
ALI-MUZEL
• Fortune contraire! Ciel envieux et cruel,
prenez ma vie et délivrez-la!
(Arlaxa paraît. Elle est défendue par Margarita contre le capitaine Guzman et trois soldats)
DON FERNANDO, aux soldats.
Vous n'êtes pas en force, fuyez!
(// les charge.)
GUZMAN
Voici la Mauresque aimée de don Fernando. Eloignons-nous.
BUYTRAGO
Il y a ici des Maures enchantés ou des chrétiens qui trahissent, car j'ai entendu le nom de Lozano.
DON FERNANDO
Allez dans le douar où vous trouverez une prise plus riche. Cette femme ne sera pas votre prisonnière.
BUYTRAGO, portant un coup d'épée à Ali,
Parmi tes prises, chien, tu peux compter un tombeau!
ALI-MUZEL
Je suis mort! Que Mahomet me vienne en aide!
ARLAXA
Au secours, Lozano, ils ont tué le meilleur de tes amis!
[Ali'Muzel va tomber hors de la scène,
Arlaxa sort avec lui)
DON FERNANDO
Je le vengerai de son ennemi. Ne fuis pas, mets-toi en garde!
BUYTRAGO
Moi, fuir ! Tu veux rire ! {Use met en garde) Oh! comme le chien se garde bien!
Celui qui va punir tes bravades, Buytrago, est meilleur chrétien que toi.
BUYTRAGO
Que Belzébuth t'assiste, et moi. Dieu et Santiago! Dis! Qui es-tu donc? L'écho qui résonne m'apporte dans ma terreur le son de voix de don Fernando.
DON FERNANDO Je suis don Fernando.
BUYTRAGO
O Robledo ! tu avais donc dit vrai ! Brave Guzman, tu lui as donc donné à tort un démenti! Je ne veux pas mourir de tes mains !
DON FERNANDO
Comment! tu ne veux pas te battre?
LA VOIX DU CAPITAINE GUZMAN, au dehors.
En retraite, chrétiens! Aux chênes! En
retraite ! En retraite ! Que personne ne reste en arrière! Ceux qui ne peuvent marcher monteront sur les chevaux. Placez le butin au centre de l'escadron. En retraite! voici le jour!
DON FERNANDO, à Margartta.
Ami, reprends tes sens, je te placerai sur Tun des chevaux de la troupe. j
MARGARITA
Tu me rendras un plus grand service en me laissant ici.
DON FERNANDO Tu veux rester prisonnier?
MARGARITA
Peut-être cette prison sera-t-elle ma liberté !
DON FERNANDO, bas.
Aurait-il les mêmes raisons que moi ?
(Haut.) Retirons-nous un peu pour laisser passer les chrétiens.
MARGARITA
Je ne puis marcher.
DON FERNANDO
Donne-moi la main.
MARGARITA
Me conduisez-vous vers les chrétiens ou vers les Maures?
DON FERNANDO Vers les Maures.
MARGARITA
Je regretterais que vous fussiez chrétien et que vous voulussiez me tromper.
DON FERNANDO
Je suis chrétien et je vous conduis chez les Maures. Le monde est plein de nouveautés. Seriez- vous blessé, par hasard?
MARGARITA
Je ne suis pas bien.
{Ils s'éloignent.)
OROPESA, entrant chargé de butin.
J'ai sagement agi en ne suivant pas les conseils d'un fou amoureux. J'emporte une
8o LE VAILLANT ESPAOrNOL
fortune dans ce peu que je porte; je suis libre et riche. Je vois dans ma liberté un étrange exemple des coups du hasard. Je suspendrai mes fers dans quelque église.
Sous les murs d'Oran.
{Entrent le général, do7i Martin et Vayran le renégat)
VAYRAN
Je dis, seigneur, que son arrivée est certaine, et que vous verrez avant peu la mer couverte de navires et le rivage foulé par une troupe nombreuse. Le fils de Barberousse s'est concerté avec Alabez et le roi de Couco, de manière à tirer des Maures autant de soldats qu'il y a d'étoiles au ciel. Les Turcs sont six mille, les Levantins sept mille, tous guerriers accomplis. Ils ont vingt-six galères qui peuvent apporter leurs munitions d'heure en heure. Ils sont d'avis différents sur la force des diverses places et points défendus, et je crois qu'ils se réser\^ent pour le fort de Saint-Michel. Telles sont les nouvelles du camp des Maures, et à Alger la flotte est prête, le roi Hassan la conduira jusqu'ici.
LE VAILLANT ESPAGNOL 8l
LE GÉNÉRAL
Je ne sais rien ou je sais peu de chose de leurs desseins; mais s'ils attaquent Saint- Michel le croyant mal défendu, je l'ai si bien mis en état, et je l'ai pourvu de tels défenseurs, que, pour le prendre, il leur en coûtera cher. Allez vous reposer, mon ami. Je saurai reconnaître ce que vous avez fait pour moi. (Vayran sort.) Guzman tarde bien.
DON MARTIN Les sentinelles l'ont aperçu.
LE GÉNÉRAL
Il sera le bienvenu.
DON MARTIN
Nacor aura reçu le prix de son adresse en reprenant son ingrate Mauresque. L'amour fonde ses exploits sur les trahisons.
{Entrent le capitaine Guzman, Oropesa, Buytrago, Vozmediano et un groupe de soldats.)
GUZMAN
Je baise les mains de votre seigneurie. Vos soldats rapportent les dépouilles de
s 2 LE VAILLANT ESPAGNOL
Mahomet. Nacor nous a conduits jusqu'au douar de sa dame, et Buytrago a payé d'un bon coup d'épée l'amour de cet infâme Maure.
Je l'ai embroché, foi de gentilhomme, sans savoir que c'était lui qui avait donné le premier avis, et si don Fernando ne m'en avait empêché . . .
LE GÉNÉRAL
Décidément, il s*est donc fait Maure?
OROPESA
On ne peut ni écrire, ni dire, ni penser une telle chose d'un homme qui a l'intention de rester honnête et brave. Je connais le projet de don Fernando, et je sais qu'il reviendra bientôt pour vous servir.
GUZMAN
Je puis affirmer qu'il est encore chrétien, il me l'a dit pendant le combat.
DON MARTIN Et il voulait te tuer?
GUZMAN
On aurait dit qu'il faisait de l'escrime; il m'a parlé en se battant, c'est pourquoi je connais le fond de son cœur.
DON MARTIN
Ne parlons pas de cela. Il a commis au moins une faute, et on ne se disculpe pas d'une action aussi coupable.
LE GÉNÉRAL
Il est parti sans ma permission et en escaladant les murailles; c'est une faute qui ne sera jamais excusée.
GUZMAN
Le point d'honneur l'a poussé, il a endossé sa maille pour conserver sa réputation. Le Maure le fuyait, il est allé au-devant de lui.
DON MARTIN
Bon Guzman, vous êtes généreux! Comment n'est-il pas revenu, et pourquoi combat-il contre les chrétiens ?
OROPESA Il se justifiera bientôt.
LE GÉNÉRAL
Venez, je partagerai de grand cœur entre vous le butin qui vous appartient à tous. {Ils sortent. Buytrago reste seul avec
Vozmedtano.)
VOZMEDLA.NO
Hélas ! qu'est devenue cette folle jeune fille? Si elle est restée, à quel sort la malheureuse est-elle réduite ? Dites-moi, seigneur, si par hasard vous avez vu ce jeune soldat qui partit avec moi pour cette expédition?
BUYTRAGO
N'est-ce pas ce garçon présomptueux et bizarre, avec des plumes au vent et des cheveux frisés, qui me lançait des mots piquants ?
VOZMEDLAJ^O
Lui-même.
BUYTRAGO
Je ne sais ce qu'il est devenu.
La maison d'Ârlaxa.
{Entrent Arlaxa, Margarita et don Fernando)
DON FERNANDO
Pour être jeune et galant, et je crois, bien né, vous avez beaucoup de faiblesse. C'est une preuve que vous avez mangé beaucoup de lièvre et peu de pain. Qui se rend à son ennemi ne donne pas bonne opinion de son courage.
MARGARITA
C'est vrai; mais ma grande jeunesse peut être mon excuse. Celui qui ne connaît pas mes chagrins peut se moquer de ma frayeur ; mais je sais, moi, qu'elle prouve plus en ma faveur que ne le ferait le plus grand courage. Las de la vie, je cherche la liberté dans les fers et une issue où il ne peut, sem.ble-t-il, en exister.
ARLAXA
Que sais- tu, Lozano, si ce soldat, ainsi que toi, n'est pas un héros mal récompensé ?
Il est facile de voir qu'il a un autre souci; il est trop jeune pour que ses hauts faits mal récompensés lui aient fait prendre une résolution pareille. En refusant le cheval que je lui offrais pour retourner à Oran, il a fait naître en moi des soupçons que je veux cacher pour son honneur. Qui sait ? peut-être que la vie de soldat l'ennuie, et, comme la paresse le domine, il vient chez les Maures jouir d'une existence plus large et plus facile.
MARGARITA
A mon âge, quoique je sois bien jeune, j'ai appris que celui qui est honorable ne| peut être offensé par le malheur, surtout quand il n'est pas coupable. Lorsque le déshonneur atteint celui qui le cherche, le malheur est son moindre mal. C'est ainsi que, pour me justifier de l'accusation de mauvais chrétien et de lâche, je dois vous révéler ce que j'ose à peine m'avouer à moi-même. Si vous voulez m'écouter, vous jugerez ma conduite.
ALI-MUZEL, entrant.
Belle Arlaxa, ta main a guéri mes blés-
sures et m'a rendu la vie. Je te là consacre aujourd'hui doublement.
ARLAXA
Ne me loue pas; Dieu a été le médecin. Commence, chrétien, ton histoire.
MARGARITA
Je naquis dans un village fameux, l'un des plus fameux de l'Espagne, de parents riches, d'antique et noble race, lesquels, dans leur prudence, à peine eussé-je atteint l'âge de raison, m'enfermèrent dans un couvent dédié à sainte Claire ; car je ne suis qu'une pauvre femme, une femme bien malheureuse!
ARLAXA Que dis-tu?
MARGARITA
Ne t'étonne pas de si peu; garde le silence, belle Maure, jusqu'à ce que tu aies entendu la fin de mes disgrâces, qui, elles, ne finiront jamais. Je m'efforcerai de te les dire en peu de mots. Mes parents ne me mirent au couvent que pour qu'on m'y élevât. Leur
intention n'était pas que je me fisse religieuse, mais que je me marie. Je les perdis avant le temps, pour mon malheur ; je restai avec un frère unique, d'un caractère étrange et arrogant. L'âge de me marier arriva; il reçut mille demandes pour moi et n'en accepta aucune, sous les plus futiles prétextes. Parmi mes prétendants, il s'en trouva un qui, irrité du refus, y répondit par une provocation. [On entend au dehors battre les tambours^
ALI-MUZEL
Ecoute le son des tambours et des trompettes. C'est sans doute une armée turque qui marche sur Oran.
UN MAURE, entrant.
Belle Arlaxa, si tu ne veux pas que les Turcs achèvent de piller ce qu'ont laissé les chrétiens, viens le défendre par ta présence et faire tomber les armes de leurs mains.
Allons, nous entendrons demain la fin de cette histoire.
ARLAXA
Et VOUS, belle et malheureuse chrétienne, pardonnez-nous ce retard.
DON FERNANDO, à part
Dieu me garde! quel soupçon a jeté sa flamme dans mon cœur! J'entrevois mille choses qui me plongent dans la stupéfaction. Attendons jusqu'à demain la fin de ce récit.