‹ Le vaillant EspagnolChapitre 7 sur 11 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Le douar d'Arlaxa.

{On voit paraître les rois de Couco et

(TAlahez, don Fernando vêtu en Maure,

Ali'MuzeU Arlaxa et Margarita)

LE ROI DE couco

Belle Arlaxa, tu peux changer en bénignité la colère d'une armée et donner des lois au monde.

LE ROI D'ALABEZ

Tu peux, par ta grâce accomplie, calmer les soucis de l'amour dans un cœur qu'il captive et le faire vivre dans une gloire paisible.

* LE ROI DE COUCO

Tu peux augmenter la lumière du soleil en lui prêtant l'éclat de tes beaux yeux.

LE ROI D'ALABEZ

Tu peux apaiser la colère et les ennuis d'un amant oublié et jaloux, et arrêter enfin le cours volage de la fortune.

ARLAXA

Je dois ces louanges à votre rare courtoisie; le peu que je vaux n'en mérite pas la moindre part. Je me souviendrai de ce jour avec bonheur, puisqu'il fortifie en moi l'espérance de voir mes douars respectés et ceux qui les ont pillés punis par vos mains. Je vous prie d'accepter cent corbeilles de pain blanc, trente vases de miel et un troupeau de menu et gros bétail, du vin doux enfermé dans des outres, et tout cela n'est rien si vous ne tenez compte de mon intention, qui augmente la valeur de ces présents.

LE ROI DE COUCO

Nous acceptons tes dons et nous promettons de te venger de celui qui t'a offensée. Le plaisir que nous a causé ta vue doublera notre ardeur.

LE ROI D'ALABEZ

Adieu, Arlaxa, notre temps nous est compté parcimonieusement.

ARLAXA

Rois invaincus de Couco et d'Alabez, vivez des siècles infinis! {Les rois sortent ; Arlaxa poursuit, en s' adressant à Margarita.) Continué, chrétienne, ton histoire commencée, sans rien omettre de ta mauvaise ou de ta bonne fortune.

MARGARITA

Il est doux de pouvoir raconter les peines passées quand on est enfin heureux ; mais dans le malheur la bouche doit se taire. Si je me souviens bien, j'en suis restée à la malheureuse réponse que fit mon frère à un cavalier distingué qui le blessa en duel pour se venger. Ce cavalier s'enfuit en Italie, ainsi que je Tai su depuis. Mon firère mit beaucoup de temps à se rétablir et ne se souvint pas plus de sa sœur que si elle eût été morte. Je vis que le temps se passait et que si les grilles d'un couvent enferment le corps elles ne peuvent le faire du désir. Je vis que mon avare frère voulait, pour s'emparer de mon bien, me laisser entre ces murailles,

gô LE VAILLANT ESPAGNOL

moitié vivante et moitié morte. Je résolus de me marier moi-même ; mais j'ignorais comment et à qui. Mon père m'avait recommandé pour me conseiller un vieil hidalgo très dévoué; je lui communiquai mon projet. Il me répondit qu'il désirait que j'épousasse le cavalier qui avait eu la querelle avec mon frère, parce qu'il possédait de grandes qualités. Il me le peignait si galant, si brave, que je vis en lui un Adonis et un autre Mars. Il me dit que sa discrétion égalait sa bravoure, quoique ces deux qualités soient rarement d'accord. J'écoutais si bien les louanges qu'il lui donnait, que l'amour entra dans mon âme, et que j'adorai bientôt un homme que je n'ai jamais vu et que je n'ai pas l'espérance de voir ... Je pris des habits d'homme et changeai de pays. J'ai contraint mon sage conseiller de me suivre; un cœur déterminé ne connaît pas d'obstacles.

ARLAXA

Poursuis ton récit ; tout en lui nous charme, nous intéresse.

DON FERNANDO à lui-même.

A mesure qu'elle parle, mon âme est suspendue à ses lèvres.

MARGARITA

Amoureuse d'un homme que je ne connaissais pas, je sortis donc du couvent et je m'habillai en homme. Je laissai là mon frère et ma patrie, et moitié contente, moitié triste, avec mon vieux conseiller je me rendis dans la belle Italie. Là, je sus que celui que je cherchais avait eu trois duels dont il était sorti sain et sauf, et qu'il était allé s'enfermer dans Oran où l'on s'attendait à un siège terrible. Emportée par mon désir, je partis de Naples et j'arrivai à Oran, surmontant tous les obstacles. A peine eus-je foulé le rivage africain, que j'appris, sans la demander, la funeste nouvelle qui me rend si triste. Je sus, et plût au ciel, consolateur des affligés, que je ne l'eusse jamais su . . .

DON FERNANDO

Hâte-toi de dire ce que l'on t'apprit.

MARGARITA

Je sus qu'il s'était fait Maure (chose impossible à croire), qu'il avait quitté Oran, et qu'il habitait votre pays. Moi, pour ne pas vivre en mourant au milieu de si tristes soupçons, je résolus de connaître la vérité,

dussé-je rester captive; je vins avec les chrétiens que guidait Nacor. Me voici, je suis votre esclave et je vous supplie de me dire si vous avez vu ce chrétien que je cherche, ou ce Maure que vous avez accueilli. Il se nommait don Fernando de Saavedra. Pour son rachat et pour le mien, si vous savez quelque chose de lui, j'offre tout l'or qu'on demandera. Telle est ma triste histoire. Si je vous ai causé de l'ennui en vous la racontant, je n'ai fait qu'obéir à vos ordres.

ARLAXA

Chrétienne, je partage ta douleur. Quelquefois la curiosité est indiscrète comme l'amour. Quant à celui que tu aimes, nous ne le connaissons que par sa renommée.

ALI-MUZEL

Sous quelle étoile est donc né ce chrétien qui semble néfaste même à ceux qu'il ne connaît pas ? Celui que tu pleures et en qui tu as placé ton bonheur tue chez nous les hommes et désole les pauvres femmes.

DON FERNANDO

Il ne s'est point parjuré, car un homm

bien né ne change pas, surtout quand on offense sa religion. Peut-être cet Espagnol si difficile à rencontrer est-il caché pour de mystérieuses raisons, comme le soleil l'est quelquefois par un nuage. Mais, dis-moi, qui t'assure qu'après l'avoir vu tu l'aimeras encore, car c'est la beauté qui fait naître l'amour? S'il n'est pas beau, ainsi qu'on l'assure, et comme je le crois, la cause faisant défaut, la passion s'éteindra.

MARGARITA

C'est de sa renommée que je suis amoureuse, et non de sa beauté, don passager que le temps détruit, fleur de janvier qui se fane à l'ombre. Quand son visage n'aurait pas répondu à l'image que je m'en étais faite, je l'eusse quand même aimé.

DON FERNANDO

Puisque c'est là ta pensée, je veux te donner les moyens d'assurer ton bonheur et ta liberté. Quitte ce déguisement et prends un vêtement de femme maure. En compagnie d'Arlaxa et de Muzel nous irons à Oran, où nous trouverons sans doute celui

lOO LE VAILLANT ESPAGNOL

que tu cherches. Il est impossible que nous ne le rencontrions pas devant cette ville, si la terre ou la mer ne l'ont pas englouti. Ali-Muzel, c'est dans un pareil moment qu*îl faut te montrer.

ALI-MUZEL

Je suis prêt.

ARLAXA Rien ne me retient.

MARGARITA

Je suis prête à vous suivre.

DON FERNANDO

Demeurons ici aujourd'hui, et demain, au premier chant des oiseaux, mettons-nous en route pour Oran. Le voulez- vous?

ALI-MUZEL Sans doute.

ARLAXA, à Margarita.

Comment vous appelle-t-on, madame?

MARGARITA Margarita.

ARLAXA

Venez! L'amour favorise toujours les honnêtes desseins.

DON FERNANDO

Quelle joie soudaine le sort m'offre en ces lieux!

Une plage près d'Oran.

{Au fond les remparts de la ville) BUYTRAGO, sur le rempart.

Aux armes! Tous aux armes! J'aperçois dans l'azur de la mer une grosse flotte qui s'avance en demi-cercle. Le vent pousse les rames et tend les voiles. Aux armes ! Ils vont débarquer sur le rivage.

[Le comte paraît sur la muraille avec le capitaine Guzman)

LE GÉNÉRAL

Les Turcs couvrent la mer et les Maures la terre. Que don Fernando de Carcamo aille défendre le fort de Saint-Michel et qu'on se batte furieusement. Mon frère en-

fermé dans Almarza montrera de quel côté est la bravoure; car ce chien qui n'aboiera plus est celui qui, à Mostaganem, mordit son père.

GUZMAN

Il est difficile de se défendre du côté de la mer.

LE GÉNÉRAL

Sans doute, si les soldats de Couco et d'Alabez couvrent la campagne. Ceux qui ont envahi la colline qui regarde nos plaines desséchées sont les Maures de Fez et de Maroc. Que nos murailles se garnissent de soldats, et criez partout: Aux armes! Que les artilleurs allument leur mèche et qu'ils montrent leur science et leur art. Que chacun soit à son poste et fasse des efforts surhumains !

{Le comte et Guzman passent.)

BUYTRAGO

O mes âmes ! si vous voulez que je puisse dire mon rosaire, priez que le ciel m'accorde la grâce de ne pas me priver de l'ordinaire ! Quoique le dur travail de Mars demande de l'extraordinaire au fond de mon estomac,

qu'il comprenne que les dix pains de deux livres qu'il m'a envoyés doivent alimenter six braves soldats.

{On entend sonner les trompettes et battre les tambours. — On voit paraître sur la plage, devant les remparts, Hassan pacha et Vayran avec les rois de Couco et d'Alabez.)

VAYRAN

Don Francisco, le frère du vaillant don Juan qui fit naufrage dans la Herradura, se dispose, avec une grosse troupe, à secourir la ville. Don Alonzo Bazan, autre chef distingué, tente de s'opposer à ton dessein avec quatre galères.

HASSAN

Je foule déjà le sol d'Oran, et je ne crains qu'une chose, c'est de n'y pas trouver de résistance.

LE ROI D'ALABEZ

Celui qui vainquit le père vaincra bien le fils. Ne perds pas de temps, Hassan, attaque la ville. Le temps qui s'écoule est pris sur tes victoires.

{A ce moment entrent Arlaxa et Margarita en costume maure^ ainsi que don Fernando

et Ali-Muzel.)

LE ROI DE COUCO

O roi Hassan, je te présente la gloire de l'Afrique, la fleur du pays barbaresque ! C'est un ange qui vient t'annoncer ta victoire.

HASSAN

Je garderai toujours le souvenir de cette faveur, ô belle et sans pareille Arlaxa ! Mais que viens- tu chercher dans l'âpre bruit des arquebusades ?

ARLAXA

Je viens être témoin de tes hauts faits et t'amener, pour te servir, deux braves compagnons.

HASSAN

Je te remercierai plus tard de ta courtoisie, dans de meilleurs temps. Une paix heureuse est le fruit de la guerre.

(Entre Roama, Maure, conduisant un jeune chrétien les mains attachées)

ROANfA

Tes vaisseaux ont pris cette nuit un brigantin sur lequel se trouvait cet homme, qui est un don Juan de Valderrama.

HASSAN

Détache-lui les mains.

{Au moment où est entré le prisonnier^ Margarita a ramené son voile sur son visage)

JUAN, regardant don Fernando.

Que vois-je ? Cieux souverains !

HASSAN

De quel pays es-tu, chrétien ?

JUAN

De Xérès.

HASSAN

Es-tu gentilhomme ?

JUAN

Je le suis.

HASSAN

■ Et riche?

JUAN

Non, puisque je suis soldat, signe de pauvreté.

HASSAN

Et tu venais ? . . .

JUAN

Pour me battre.

HASSAN

J'honore tes sentiments.

MARGARITA, has à Arlaxa, C'est mon frère, madame!

ARLAXA

Tais-toi et voile bien ton visage.

HASSAN

Je te donne ce chrétien, Arlaxa, comme un témoignage de mon amitié. Accepte le premier présent que tu reçois de ma main. Je t'en destine d'autres pour réparer les dommages de ton douar saccagé.

ARLAXA

Que Dieu augmente ta puissance, magnanime Hassan!

HASSAN

Allons, le combat nous appelle!

ARLAXA

Que Mahomet te favorise!

{Tous sortent, ex ce f té don Juan et don Fernando.)

JUAN, à part.

Veuille le ciel que cet homme ne soit pas celui qui me fit un sanglant affront!

DON FERNANDO

.Ajrrête, chrétien, et écoute.

JUAN, à part.

J'écoute et je vois ce que je n'aurais jamais voulu voir.

DON FERNANDO

Que murmures-tu entre tes dents? Dismoi qui tu es?

JUAN Que t'importe?

DON FERNANDO Je puis te servir.

JUAN

A quoi? {A part) Il me semble bien que je vois le visage de don Fernando, que je reconnais sa taille, le son de sa voix et son air audacieux; mais cet habit me dit que je me trompe.

DON FERNANDO

Que murmures-tu encore, chrétien?

JUAN

Pardonne, Maure ; le malheur me fait oublier ce que je te dois. Tu ressembles tant à un chrétien, qu'en te regardant il me semble que je le vois lui-même.

DON FERNANDO

On m'a dit que dans Oran il y a un chrétien qui me ressemble comme ma main

droite ressemble à ma main gauche et que si par hasard il revêtait un habit africain, tout Maure qui le verrait le prendrait pour moi. Je ne l'ai jamais vu ; mais je voudrais le voir, fût-ce même en pleine bataille.

JUAN Comment se nômme-t-il?

DON FERNANDO

Je crois qu'il se nomme don Fernando, et qu'il a pour surnom Saavedra.

JUAN

C'est un nom qui me rappelle tous mes malheurs.

DON FERNANDO

Je ne m'étonne pas alors si ma présence t'émeut.

ROAMA, entrant.

Captif, Arlaxa et Fatima t'attendent!

DON FERNANDO, à don Juan, Calme-toi ; quand Oran sera rendu, si cet

autre moi-même est demeuré vivant, ton tourment finira.

JUAN

Je te remercie de ta bonne intention; mais non, je ne crois rien; c'est une folie de croire ce que je vois.

(// sort avec Roama.)

DON FERNANDO, resté seul.

Entre le soupçon et le désir, et dans une

grande confusion, don Juan s'en va plein

de trouble, car ce vêtement que je porte

l'empêche d'en croire ses yeux. Il ne peut

pas se persuader que j'aie pu me faire Maure

et renégat, et il se laisse tromper par ma

ruse. Son aveu est clair, et le sera davantage

s'il voit et reconnaît sa soeur. A quoi servira

mon mensonge et mon travestissement, et

comment garderai-je mon honneur?

(// s'éloigne. — Bruit d'armes au dehors. —

Le comte d'Alcaudète et le capitaine Guz-

man paraissent sur le rempart^ et Hassan

et les siens sur le devant de la scène)

LE GÉNÉRAL

Je crois qu'ils ont donné vingt assauts à

Saint-Michel; ce dernier sera peut-être sa perte. Don Fernando de Carcamo ne pourra le sauver.

GUZMAN

Non, sans doute ; mais si on ne le secourt pas, il y périra.

HASSAN

Saint-Michel est emporté! les Maures Tenvahissent !

(Grand bruit de tambours^

ROAMA, rentrant et parlant à Hassan pacha.

On est entré dans Saint-Michel, et les croissants flottent sur le rempart espagnol comme le plus beau soleil que fit luire Allah ! L'ennemi s'est replié sur Mazalquivir. Quelques-uns des siens se sont enfuis.

HASSAN

Ces chiens n'ont gagné que quelques jours de vie.

{Ils passent, et Von voit revenir Arlaxa et Margarita, le visage voilé. Elles sont suivies de don Juan.)

JUAN

Tout à l'heure le sort inhumain, que je maudis mille fois, me faisait voir mon ennemi ; maintenant il me fait entendre la voix de ma sœur. Senora, quittez ce voile et ôtezmoi d'un doute qui me tue.

MARGARITA

Je ne le puis.

JUAN

C'est bien la voix de celle que je cherche. Ne me laissez pas davantage dans le doute. Découvrez-vous et mettez fin à mon tourment.

ARLAXA

Fatima, par ma vie! découvre-toi, nous verrons pourquoi ce chrétien s'est si fort ému.

MARGARITA

Je le ferai; mais j'ai des raisons pour garder mon voile.

JUAN

Cette voix me fait mourir.

ARLAXA

Ote ton voile; tu ne peux pas ignorer que pour nous autres Maures, les chrétiens ne sont pas des hommes. [Bas à Margarita) Qu'importe qu'il te reconnaisse, puisque tu nieras. Prends courage.

MARGARITA, Ôtant SOU VOîlc,

Regarde-moi donc, chrétien.

JUAN

C'est bien son visage! O femme la plus inconstante que vit jamais le soleil ! ô sœur de Satan et non ma sœur! c'est la seconde fois qu'en perdant le respect du monde, tu as perdu le respect de Dieu.

ARLAXA

Qu'as-tu dit, chien?

JUAN

Que cette femme est ma sœur.

ARLAXA

Fatima?

JUAN

Oui.

ARLAXA

Ma sœur serait donc la tienne? Tu es fou! Regarde-la bien.

JUAN Je la regarde.

ARLAXA

Eh bien?

JUAN

Que je perde le sens! Mahomet ferait-il des miracles?

ARLAXA

Comme il le veut!

JUAN

Et il peut changer en Maure une chrétienne ?

ARLAXA

Sans doute.

JUAN

Alors voici ma sœur, et la tienne est à Xérès,

ARLAXA

A moi, Roama!

ROAMA

Qu'ordonnez-vous, senora ?

Emmène cet homme.

JUAN

Je jure Dieu que tu es ma sœur, et c'est le diable qui parle par ta bouche.

{Ils sortent. — Viennent sur le rempart don Martin, le capitaine Guzman et Buytrago avec un havresac sur les épaules et une outre de vin ; il mange un morceau de pain)

DON MARTIN, aux assaillants.

Le sort est pour vous; mais ne pensez pas avoir affaire ici au fort de Saint-Michel. Brave Guzman, Buytrago, voici votre heure.l

Il6 LE VAILLANT ESPAGNOL

BUYTRAGO, buvant.

Laissez-moi reprendre des forces en buvant un coup! Puis qu'arrivent ces dogues deux à deux, ils verront si j'ai des bras!

{Sur le devant de la scène accourent Hassan^ les rois de Couco et d'Alabez, don Fernando et une troupe de Maures portant des échelles d'escalade)

HASSAN

Attaquez sans retard. Je veux être présent pour récompenser le courage et punir la lâcheté. Ali, prends une échelle. Attaquons, amis ! Mazalquivir sera aujourd'hui le tombeau de nos ennemis.

{Les Maures donnent V assaut. Ali-Muzel saisit une échelle et monte au rempart. Un autre Maure qui montait à V escalade est renversé par Buytrago. Don Fernando saisit Ali'Muzel et cherche à le précipiter en bas de son échelle. Il tire son épée contre les autres Maures et les tue. D'une éminence, Hassan pacha et les rois de Couco et d'Alabez regardent ce qui se passe,)

DON FERNANDO

Ce n'est plus le moment d^avoir d'autres desseins, puisque ceux que je dois secourir sont en péril. Descends, Ali!

ALI-MUZEL

Veux-tu m'ôter la gloire d'une victoire assurée ?

DON FERNANDO

Oui.

ALI-MUZEL

Pourquoi cherches-tu à me renverser?

Attends, je descends pour te châtier! (Ils se battent.) Pourquoi, Lozano, diriges-tu ton épée contre moi?

DON FERNANDO

Parce que je suis chrétien.

DON MARTIN, SUT le rempart.

L'artillerie tire. Ici, Guzman et Buytrago ! Robledo, faites-nous apporter de la résine, et qu'on la jette sur les assaillants.

Il8 LE VAILLANT ESPAGNOL

HASSAN

Quel est cet homme qui renverse tous ceux qui veulent monter au rempart?

LE ROI DE COUCO

C'est un renégat. Je vais à lui et je le châtierai.

HASSAN

Un roi ne peut se commettre ainsi.

{Le roi de Couco va combattre don Fernando et se joint à Alt-Muzel.)

GUZMAN

Buytrago, celui qui nous défend ainsi est don Fernando.

BUYTRAGO

Je le pensais en le voyant charger aussi furieusement les Maures.

LE ROI DE COUCO Prends garde, chien de renégat!

DON FERNANDO

Roi de Couco, prends garde! Ali-Muzel, reçois ce coup ! et que ton roi prenne celui-là. Et voici que la fête est déjà terminée!

LE ROI DE COUCO

Tu m'as blessé en traître.

ALI-MUZEL

Tu m'as frappé, faux Maure et faux chrétien !

(Ils vont tomber dans le fossé qui horde les murs.)

GUZMAN, sur le rempart, à don Martin,

Seigneur, c'est don Fernando qui vient de racheter sa faute. Il a blessé dix Maures et il en a tué cinq. C'est le roi de Couco que vous voyez là expirant.

DON MARTIN

Secourons don Fernando. Descendez par la casemate dans le fossé et amenez-les tous les deux.

BUYTRAGO Nous y courons.

HASSAN

La partie n'est pas égale, puisqu'elle me coûte un roi et tant de morts perdus dans vingt assauts. Je suis inquiet. Et dans le port, que se passe-t-il ? (On entend des sons de cloches.) Les cloches sonnent dans la ville, c'est un signal de joie. Allons voir ce que c'est, et battez le rappel.

[Ils sortent. — Guzman et Buy trago paraissent venant de la casemate)

GUZMAN

R,etirez-vous, don Fernando, vous êtes dans un grand danger.

DON FERNANDO

Il faut que je reste ici!

GUZMAN Pourquoi donc?

DON FERNANDO

Je dois mourir au pied de ces murailles. J'ai commis une grande faute et je dois l'expier.

BUYTRAGO

Le désespoir n'est pas du courage.

GUZMAN

Tu risques moins en te confiant à la générosité du comte qu'en t'abandonnant à une témérité qui te perdra. Viens avec moi, il n'y a pas de plus grand mal que de mourir. S'il le faut, nous t'enlèverons par la force.

DON FERNANDO

Retirez du fossé ces deux hommes, ce sont deux chefs.

UN MAURE, à Hassan pacha.

Comment peux-tu rester si calme, valeureux et puissant Hassan ? Si tu tardes un moment de plus, il ne restera ni une galère ni un bateau qui ne soit pris par l'Espagnol, qui vient t'attaquer de toutes parts. Qu'attends- tu?

HASSAN

Que les Maures prennent la fuite. Mes navires ne recevront que les Turcs. Allons, mes amis.

{Ils sortent. — Don Francisco de Mendoza débarque avec ses soldats. Le comte et don Martin viennent le recevoir^

LE GÉNÉRAL

Que Votre Seigneurie soit la bienvenue.

Nous avons tenu jusqu'à son arrivée.

DON FRANCISCO

Le ciel a retardé mon arrivée afin que je visse dans ces murailles en ruine la force et le courage de leurs défenseurs.

LE GÉNÉRAL

Les Turcs ont donné cinquante-sept assauts à ces remparts détruits.

(Guz7nan entre et remet un billet à don

Francisco, lequel dit après l'avoir lu:)

DON FRANCISCO

Ce que demande don Fernando sera fait.

Il peut venir en toute sûreté.

GUZMAN

Votre magnanimité surpasse tout.

(// se relire.)

DON FRANCISCO

Seigneur comte, en l'honneur de ce succès, je vous ferai une étrange demande, mais pourtant facile à satisfaire.

LE GÉNÉRAL

Votre Seigneurie ne peut rien demander que je ne le fasse aussitôt par devoir ou comme hommage.

DON FRANCISCO

Je demande la grâce de don Fernando de Saavedra, qui a racheté sa faute par son courage, et qui se disculpera.

LE GÉNÉRAL

Il ne le pourra jamais. Cependant, seigneur, il sera fait comme vous le désirez.

{Entrent don Fernando, suivi d^Ali-Muzel^ blessé; viennent aussi Arlaxa, Margarita, don Juan et Vozmediano.)

DON FERNANDO

Si confesser son crime avec un sincère repentir peut apaiser la colère d'un juge sage et droit, je me repens, quoique tard; je confesse le mal que j'ai fait, sans lui donner d'autre excuse qu'une honnête intention. Je courus en aveugle à la voix de ce Maure qui me provoquait, sans respecter les ordres qui auraient dû m'arrêter.

LE GÉNÉRAL

Remerciez celui qui vous a protégé. Mais quelles sont ces femmes maures, et quels sont ces captifs?

DON FERNANDO

Je prie Votre Seigneurie de me laisser dire quelques mots qui pourront arranger bien des choses et dont elle verra les effets.

LE GÉNÉRAL

Parlez.

DON FERNANDO

Arlaxa, je suis don Fernando de Saavedra, le chrétien que tu voulais voir. Je te prie

de tenir à Ali-Muzel la parole qu'il a reçue de toi. Et vous, valeureux don Juan, pardonnez à votre sœur de s'être enfuie de son couvent. Cette faute sera réparée si vous y consentez; car je lui offre ma main et ne vous demande pas de dot.

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