‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 11 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

\llJtreclit fit voile de Gambroon , toucha à Ceylan, et continua son voyage sur les mers orientales. Schriften était resté abord ; mais depuis sa dernière convers'^tion avec Aminé, il s'était tenu à l'écart, et avait paru l'éviter ainsi que Philippe. Cependant , il ne faisait aucune tentative pour chercher, comme autrefois, à répandre le mécontentement dans l'équipage , et il ne se permettait ni sarcasmes ni ricanements. Du reste, ce qu'il avait dit à Aminé avait fait impression sur Philippe comme sur elle; ils étaient plus sérieux et plus pensifs, chacun cherchait à cacher ses inquiétudes à l'autre , et quand ils s'embrassaient , c'était avec le sentiment douloureux que c'était un plaisir dont ils seraient peut-être bientôt privés. Cependant

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chacun d'eux s'armait de courage et de fermeté pour supporter tout ce qui pourrait ariiver. Krantz était surpris de ce changement, mais il ne pouvait en expHquer la cause. UUtT'echt n'était pas loin des îles d'Andaman , quand , un matin de bonne heure, Krantz, après avoir examiné le baromètre, appela Philippe.

— Nous avons tout l'air d'avoir bientôt un typhon, capitaine, lui dit-il; le vent et le baromètre nous en menacent également.

— En ce cas, U faut nous y préparer. — Envoyez en bas sur-le-champ les vergues de perroquet et les petites voiles , et nous calerons les mâts de perroquet. — Je serai sur le pont dans une minute.

Philippe ne tarda pas à y arriver. La mer était calme, mais les hurlements du vent avertissaient déjà de l'approche de la tempête. Le vide qui se trouvait dans l'air était sur le point d'être rempli, et le choc serait terrible. Des vapeurs blanches se rassemblaient, et devenaient à chaque instant plus épaisses. — Tout l'équipage fut appelé sur le pont; on fit descendre tout ce qui s'y trou-

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vait de pesant, et l'on amarra les canons. Une forte risée fit coucher le bâtiment; en une minute il se releva; mais ime seconde et une troisième risée , chacune plus forte que , celle qui l'avait précédée, le firent coucher de nouveau. La mer continuait à être calme, mais enfin elle se couvrit d'écume, tandis que le typhon poursuivit sa carrière impétueuse; — • il éclata sur le bâtiment, qui s'inclina jusqu'au plat-bord, et qui resta ainsi. Au bout d'un quart d'heure, le typhon avait passé, et le navire s'était relevé; mais la mer était houleuse et le vent furieux. Pendant le cours de l'heure suivante, l'ouragan redoubla de force; l'eau jaillissait du haut des vagues, et chassait au visage des matelots ; la pluie tombait par torrents ; le bâtiment fut jeté à la bande, et y resta jusqu'à ce que l'ouragan eût passé pour aller porter plus loin ses ravages , laissant derrière lui une nif courroucée.

— Je crois que nous en voilà quittes, dit Krantz; le ciel s'éclaircit un peu au vent.

— Je pense que nous avons vu le pire, ajouta Philippe.

— Le pire est encore à venir, dit une voix basse près de lui : — c'était celle de Schriften.

— Un bâtiment au vent , courant vent arrière! s'écria Krantz.

Philippe regarda au vent, et à l'endroit où le ciel était le plus clair, il vit un bâtiment sous les huniers et la misaine, avançant droit sur YUtrecht. — C'est un grand navire! s'écria-t-il ; apportez-moi ma longuevue. — On alla la chercher dans sa chambre , mais avant qu'il eût eu le temps de s'en servir, le vent avait accumulé une nouvelle masse de vapeurs , et l'on ne voyait plus ce bâtiment.

— Le brouillard s'épaissit encore, dit Philippe en fermant sa longue-vue. Il faut surveiller ce bâtiment , de peur qu'il ne vienne trop près de nous.

— Il nous a sans doute vus , capitaine, dit Rrantz.

Au bout de quelques minutes, le typhon recommença , et tout fut plongé dans de profondes ténèbres. Il semblait que le vent eût poussé devant lui un épais brouillard. On nepouvait distinguer quel'écume blanche

de la mer, et pas à plus d'une demi-encablure de distance ; plus loin la vue se perdait dans de sombres vapeurs. La grande voile d etai de cap céda à la force du vent, se déchira en bandes, et fouetta le mât avec un bruit même plus fort que celui du vent* Le furieux typhon passa encore, et les vapeurs s'éclaircirent un peu.

— Un bâtiment par le travers du côté du vent, prêt à nous aborder ! s'écria un matelot.

Rrantz et Philippe sautèrent sur le platbord, et virent le grand bâtiment avançant sur eux , à moins de trois encablures de distance.

— La barre au vent! s'écria Philippe ; ils ne nous voient pas, ils vont nous aborder — La barre au vent ! vous dis-je, — toute au vent! — vite, vite!

La barre fut mise au vent , et les matelots, voyant leur danger imminent, montèrent sur des canons, pour voir si le bâtiment étranger changeait de route. Mais non ; il continuait à avancer vers eux; et les voiles d'avant de XUtrechl ayant été emportées, ils

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s'aperçurent avec effroi qu'il n'obéissait pas au gouvernail, et qu'il n'arrivait pas comme ils le désiraient.

— Ho! du bâtiment! s'écria Philippe , se servant de son porte-voix ; mais la force du vent repoussa vers lui le son de sa voix.

— Hoî du bâtiment ! cria Krantz de toutes ses forces , placé sur le plat-bord , et agitant son chapeau en l'air. Mais tout fut inutile, le grand navire continuait à avancer sur eux en droite ligne , la mer écumant sous ses bossoirs , et il n'était plus alors qu'à une portée de pistolet de VUtrecht.

— Ho! du bâtiment! crièrent tous les marins avec un bruit qui devait se faire entendre, mais il ne parut pas avoir été entendu ; le bâtiment avançait toujours, et son taille-mer était alors à cinq ou six toises de VUtrecht. Les matelots qui s'attendaient à voir leur bâtiment fendu en deux par le choc, montèrent sur le plat-bord , prêts à s'accrocher aux cordages de l'autre navire et à sauter sur son bord. Aminé , qui avait entendu tout ce bruit, était montée surlepont, et elle prit le bras de Philippe.

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— Tenez-vous bien — voici le choc ! — dit Philippe. Il n'en put dire davantage. Le taille-mer du bâtiment étranger touchait déjà le flanc de \Utrecht. Un cri général s'éleva parmi les marins de ce dernier bâtiment, ils cherchèrent à saisir les agrès du beaupré, qui s'avançaient entre leurs mâts , mais ils ne saisirent rien , — il n'y eut aucun choc — aucune collision. Le navire étranger sembla fendre VUtrecht, mais il passa en silence; — on n'entendit ni le craquement du bois, ni la chute d'un seul mat; son mât de misaine traversa leur grande voile sans la déchirer ; en un mot , le bâtiment étranger semblait se frayer un passage à travers YUtrechtf SMi!i laisser aucune trace, sans causer la moindre avarie, sans précipitation, et aussi lentement que s'il n'eût fait que suivre le mouvement et le roulis des vagues. Ses porte-haubans de misaine avaient déjà traversé le plat-bord de YUtrecht, quand Philippe put rt^couvrer l'usage de ses sens. — Aminé! s'écria-t-il , — le f aisseau Fantôme l — mon père!

Les matelots de VLUrecht , aussi étonnés

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de ce résultat iiialtendu , qu'ils avaient été effrayés du danger qui les menaçait, se jetèrent sur le pont , les uns priant, les autres muets de surprise et de crainte. Aminé paraissait plus calme qu'aucun homme de l'équipage, sans en excepter Philippe; elle regarda le Vaisseau Fantôme c^wï passait lentement, tandis que ses marins, appuyés indolemment sur les lisses du plat-bord, semblaient considérer la confusion que leur passage occasionnait; et sur le gaillard d'arrière , elle vit, avec son porte-voix sous le bras, vm homme qui était l'image vivante de son mari;ilavait les mêmes traits, les mêmes membres nerveux et robustes, et paraissait à peu près du même âge. Elle ne put douter un instant que ce ne fût le père de Philippe.

— Voyez, Philippe, lui dit-elle, voyez votre père !

— Ciel miséricordieux ! s'écria Philippe ; c'est lui ! c'est lui ! Et ne pouvant résister à son émotion, il tomba sur le pont privé de connaissance.

Le Vaisseau Fantôme avait passé, — Aminé vit celui qu'elle regardait comme le

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père de Vanderdecken se promener sur son gaillard d'arrière, jeter un coup d'oeil pardessus le couronnement, tressaillir et se détourner tout-à-coup. Elle vit ensuite Schriften montrer le poing d'un air de défi à cet être surnaturel. Mais le Faisseau Fantôme courait rapidement vent arrière, et il disparut bientôt dans le brouillard. Cependant Aminé s'était aperçue de la situation de Philippe; il n'y avait qu'elle et Schriften qui parussent en état de penser et d'agir; elle lui fit un signe, et ils transportèrent ensemble Philippe dans sa chambre.

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