‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 12 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Je l'ai donc vu ! dit Philippe , revenant à lui après être resté quelques minutes couché sur un sofa , tandis qu'Aminé était courbée sur lui; je l'ai vu enfin, Aminé! — Eh bien, vous reste-t-il quelque doute à présent ?

— Non, Philippe; il ne m'en reste aucun ; mais prenez courage.

— Ce n'est pas pour moi que le courage me manque , Aminé , c'est pour vous. — Vous savez que cette apparition est le présage d'un malheur qui ne peut manquer d'arriver.

— Qu'il arrive! j'y suis préparée depuis long-temps, et vous l'êtes aussi.

— Pour moi , mais non pour vous.

— Vous avez fait naufrage plus d'une

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fois ; VOUS y avez échappé ; ne puis-je pas en espéijÊr autant ?

— Mais les souffrances !

— Ceux qui souffrent le moins sont ceux qui ont assez de courage pour 1rs supporter. Je ne suis qu'une femme; j'ai le corps faible et débile, mais je sens en moi une force qui fera que vous n'aurez pas à rougir de votre Aminé. Non , Philippe , vous ne verrez aucunes larmes couler de mes yeux , vous n'entendrez pas le cri du désespoir sortir de maibouche. — Si je puis vous aider , vous consoler, je le ferai. Mais quoi qu'il puisse nous arriver , si je ne puis vous être utile Je ne vous serai point à charge.

— Mais votre présence dans nos u)al!ieurs me privera de tout mon courage.

— Non ; elle ajoutera à votre résolutiou. — Attendons l'arrêt du destin.

— (lomptcz-y bien, Aminé, nous ne l'attendrons pas long-temps.

— Soit! — Mais, Philippe, vous feriez bien de vous montrer sur le pont. Votre équipage est cffiayé , et l'on renianjuera votre absence.

llG LE VA-ISSKAU FAIfTOME.

— Vous avez raison, Aminé, réi)ontîit Philippe. Et se levant aussitôt, il l'enij^rassa et sortit de sa chambre.

— Tout cela n'est donc que trop vrai ! pensa Aminé. — Eh bien, préparons-nous aux désastres, à la mort; nous venons d'en recevoir l'avertissement. — Je voudrais pourtant pouvoir en savoir davantage. O ma mère , ma mère ! laisse tomber un regard sur ta fille, et apprends-lui dans un songe les arts mystiques qu'elle a oubliés. Alors , jepourrais en savoir davantage. Mais j'ai promis à Philippe qu'à moins que nous ne soyons séparés... Séparés ! cette idée est pire quela mort, et j'ai de tristes pressentiments. Cette pensée seule me fait manquer de courage.

En arrivant sur le pont, Philippe trouva tout son équipage plongé dans la consternation; Krantz lui-même paraissait confondu. Il n'avait pas oublié l'appai ilion du Vaisseau 'Fantôme dans le havre de la Désolation, ni la manière dont il avait entrahié deux vaisseaux à leur destruction. Cette seconde apparition , plus effrayante que la première ,

lui avait oté tout courage, et Philippe, en montant sur le pont, le trouva clans un sombre silence , appuyé sur la lisse ou bien le plat-bord du côté du vent.

— Nous n'entrerons jamais dans un port, capitaine, dit-il à Philippe, quand celui-ci arriva près de lui.

— Silence! nos hommes peuvent vous entendre.

— Qu'importe ? ils pensent tous de même.

— Mais ils ont tort , répondit Philippe. Mes amis , ajouta-t-il en se tournant vers l'équipage, d'après l'apparition de ce vaisseau , il est très possible qu'il nous arrive quelque désastre. Je l'ai déjà vu plus d'une fois , et toujours il en est résulté quelque malheur. Cependant vous me voyez au milieu de vous , vivant et bien portant ; il n'est donc pas prouvé que nous ne puissions y échapper, comme je l'ai fait moi-même.

Faisons tous nos efforts, et mettons notre confiance dans le ciel. L'ouragan a déjà perdu de sa force , et dar.s quelques heures nous aurons du beau temps. Comme je viens de vous le dire , j'ai déjà rencontré plus

Il8 LE VAISSEAU FANTOME

iViine fois le Vaisseau Fantôme , et peu m'importe combien de fois je le rencontrerai encore. — M. Krantz, nos hommes ont eu un travail pénible; faites-leur distribuer une double ration d'eau-de-vie.

Cet ordre fut exécuté, et la distribution qui fut faite suffit pour rendre du courage à ceux qui étaient le plus effrayés , et pour porter les autres à défier le capitaine du Vaisseau Fantôme et tout son équipage d'esprits malfaisants. Le lendemain, le temps était beau , la mer calme, et VUlrecht continua heureusement son voyage.

Plusieurs jours , pendant lesquels le vent fut constamment favorable, dissipèrent peu à peu la terreur causée par l'apparition surnaturelle ; et si l'on s'en souvenait encore , ce n'était que pour en parler avec indifférence, et même pour en plaisanter. Ils avaient alors passé le détroit de Malacca, et ils étaient entrés dans l'archipel polynésien. Les instructions de Philippe étaient de prendre des rafraîchissements à la petite île de Boton^ dont les Hollandais é (aient alors en possession. Ils y arrivèrent sans accident, et après

y être restés deux jours , ils remirent à la voile dans l'intention de passer entre les Célèbes et l'ile de Gallago, Le temps était encore beau et le vent propice; cependant ils avançaient avec précaution à cause des récifs et des courants, et surtout de crainte des bâtiments pirates qui ont infesté ces mers pendant plusieurs siècles. JMais ils n'en virent aucun, et ils étaient au milieu des îles au nord de Gallago , quand il survint un calme, et le bâtiment fut emporté à l'est par le courant. Ce calme dura plusieurs jours, et ils ne purent trouver un ancrage. Enfin , ils arrivèrent au milieu du groupe d'îles qui sont près de la cote de la >^ouvelle-Guinée.

On jeta l'ancre , et l'on cargua les voiles ipour la nuit. Il tombait une pluie fine , le temps était couvert, et l'on plaça des hommes en vigie sur chaque partie du bâtiment, de crainte d'être surpris par les pirates , car le courant ayant une vitesse de huit à neuf milles par heure , les pirates , s'ils étaient cachés parmi ces îles , pouvaient arriver sur eux sans avoir été aperçus.

11 était minuit , quand Philippe , qui était

couché , fiit éveillé par un choc violent ; il crut que ce pouvait être un bâtiment qui abordait YUtrecht , et se levant à la hâte , il monta sur le pont. Il y trouva Krantz , qui avait aussi été éveillé en sursaut , et qui y était monté sans prendre le temps de s'habiller. Un nouveau choc succéda au premier, et le bâtiment donna à la bande à bâbord. Philippe reconnut alors qu'ils étaient échoués.

L'obscurité de la nuit ne leur permit pas de voir où ils étaient ; mais ayant sondé , ils trouvèrent qu'ils étaient échoués sur un banc de sable , et qu'ils n'avaient pas plus de quatorze pieds d'eau du côté où elle avait le plus de profondeur, avec un courant qui les poussait encore davantage sur le banc , et qui avait tant de force , qu'à chaque minute il les entraînait plus avant.

Un examen soigneux leur fit reconnaître que le bâtiment avait chassé sur son ancré » dont le câble , qui paraissait par le bossoir de tribord, était toujours roide. Mais cela ne semblait pas empêcher le bâtiment d'être porté plus avant sur le banc.

On supposa que la verge de l'ancre était cassée, et on en mouilla une seconde, pour empêcher que le bâtiment ne fût porté plus avant sur le banc.

On ne pouvait rien faire de plus avant le jour , et l'on attendit l'aurore avec beaucoup d'impatience. Quand le soleil se leva , le brouillard se dissipa , et Philippe vit qu'ils étaient échoués sur un banc de sable dont une petite portion s'élevait au - dessus de l'eau , et autour duquel le courant roulait avec une grande impétuosité. A environ trois milles d'eux était un groupe de petites îles sur lesquelles croissaient des cocotiers , mais on n'y voyait aucune apparence d'habitants.

— Je crains que nous n'ayons que bien peu de chances en notre faveur , dit Rrantz à Philippe , quand même nous allégerions le bâtiment; il est possible que l'ancre ne morde pas . nous serons emportés plus avant sur le banc ; et d'ailleurs une ancre ne pourrait résister à ce courant.

— Dans tous les cas, il faut tout essayer; mais je conviens que notre situation n'est

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pas très satisfaisante. — Faites venir tout le monde sur l'arrière.

Tous les matelots y arrivèrent, ayant l'air sombre et consterné.

— Eh bien ! mes amis , dit Philippe, pourquoi vous laissez-vous décourager ^

— Nous sommes condamnés à périr , capitaine ; nous le savions d'avance.

— Il est possible que le bâtiment pé-» risse, je vous l'ai dit, mais cela n'est pas encore certain , quoiqu'il soit en danger dans ce moment ; d'ailleurs, la perte du bâtiment n'entrahie pas celle de l'équipage. Qu'avons-nous à craindre ? Nous avons le temps de faire un radeau et de mettre nos embarcations en mer. Il n'y a jamais d'ouragan parmi ces des, et nous voyons la terre à peu de distance sous le vent. Voyons d'abord si nous pouvons sauver le bâtiment ; si nous n'y réussissons pas , nous songerons à nous.

Tout l'équipage saisit cette idée, et l'on se mit à l'ouvrage avec ardeur. Les barriques d'eau furent défoncées ; on se mit aux pompes; on allégea le bâtiment en jetant par

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dessus le bord tout ce qui n'était pas indispensable ; mais la force du courant faisait que le navire chassait encore sur son ancre , et le fond était de mauvaise tenue. Philippe et Krantz s'aperçurent bientôt qu'ils continuaient à être poussés plus avant sur le banc.

La nuit arriva avant qu'ils eussent fini leur travail. Alors lèvent fraîchit, ce qui rendit la mer houleuse et fit battre le bâtiment contre le sable. Cet état de choses dura jusqu'au matin. Au point du jour on se remit à l'ouvrage, et l'on mit du inonde aux pompes pour débarrasser le navire de l'eau qu'v avaient répandue les barriques défoncées; mais, au bout de quelque temps, les pompes rapportèrent du sable. Cette circonstance prouvait qu'un bordage avait été arraché de la carène, et qu'on se donnait une peine inutile. Les hommes cessèrent de travailler ; mais Philippe leur rendit le courage encore une fois , en leur représentant qu'ils pouvaient se sauver, et que tout ce qu'ils avaient à faire était de construire un radeau sur lequel on placerait de l'eau et des provisions

en quantité suffisante pour nourrir quelque temps tout l'équipage.

Après avoir pris quelque repos , ils se remirent à l'ouvrage. On amena les huniers et les vergues , et l'on se mit à construire le radeau sous le vent du bâtiment, qui rompait la force du courant. Philippe, se rappelant son ancien désastre, mit le plus grand soin à cette construction, et sachant qu'aussitôt que l'eau et les provisions seraient épuisées, il deviendrait inutile de remorquer une masse si pesante , il fit construire le radeau en deux parties distinctes , qu'il serait facile de séparer, et de cette manière on pourrait en abandonner une, pour donner moins de fatigue aux embarcations, dès que les circonstances le permettraient.

La nuit interrompit encore leurs travaux, et chacun se retira pour se reposer. Le temps continuait à être beau, et il ne faisait que très peu de vent. Le lendemain à midi, le radeau était terminé. On y plaça l'eau et les provisions; on arrangea au centre d'une des deux parties une place où l'eau ne pouvait atteindre , pour Aminé ; on n'oublia ni des

mousquets ni des miuiitions, et l'on y ajouta des cordages, des voiles, et tout ce qui pourrait être utile , si l'on était forcé d'aborder à terre. Tout était prêt, quand les hommes de l'équipage vinrent sur l'arrière , et dirent à Philippe qu'il y avait à bord beaucoup d'argent qu'il était inutile d'y laisser , et qu'ils désiraient en emporter tout ce dont ils pourraient se charger. Comme ils parlaient d'un ton qui annonçait qu'ils prendraient cette permission si elle ne leur était pas accordée, Philippe ne jugea pas à propos de la leur refuser , mais il se promit de réclamer cet argent au nom de la Compagnie à laquelle il appartenait, quand il serait dans un lieu où il pourrait exercer son autorité. Les hommes allèrent donc chercher dans la cale les caisses qui contenaient les dollars, et tandis que Philippe prenait ses derniers arrangements avec Aminé, ils les brisèrent, et se disputèrent à qui en prendrait le premier. Quand ils en eurent pris autant qu'ils en pouvaient porter, ils placèrent chacun leur portion, avec leur bagage, les uns sur le radeau , les autres sur rembarcalion dont ils devaient

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composer l'équipage. Eiifiii, tout fut prêt; chacun prit la place qu'il devait occuper; Aminé fut conduite à celle qui lui était destinée; les embarcations prirent le radeau àla remorque; on le détacha du bâtiment, et ils suivirent le courant en ramant de toutes leurs forces pour éviter d'être poussés sur la partie du banc qui s'élevait au-dessus de l'eau. C'était le grand danger qu'ils avaient à craindre, et à peine purent-ils y échapper. Ils étaient en tout quatre- vingt six , trente-deux sur les embarcations, et le reste sur le radeau , qui , étant bien construit , et ne manquant pas de bois, s'élevait bien au-dessus du niveau de l'eau. Il avait été convenu entre Krantz et Philippe que Tun d'eux monterait sur une des embarcations, et que l'autre resterait sur le radeau ; mais à l'instant où il fut détaché du bâtiment, ils étaient encore tous deux sur le radeau ; car, ayant reconnu la direction du courant, ils voulaient se consulter sur la route qu'il était le plus à propos de suivre. Il parut que le courant , après avoir passé le banc de sable, se dirigeait davantage vers le sud , du côté

de la Nouvelle-Guinée. Il s'agissait donc de décider si l'on débar{[uerait sur cette plage , dont ils savaient que les habitants étaient pusillanimes^ mais perfides. Une assez longue discussion se termina par la résolution de ne pas encore prendre un parti définitif, mais d'attendre quelque temps pour voir si le courant conservait toujours la même force et la même direction. Pendant ce temps, les embarcations ramaient pour aller à l'ouest , tandis que le courant les entraînait vers le sud.

La imit survint, et les embarcations mouillèrent les grappins dont elles avaient été pourvues. Philippe vit alors avec plaisir que le courant avait perdu beaucoup de sa force, et que les grappins tenaient bien, et maintenaient les embarcations de ce radeau. Après s'être couverts des voiles qu'ils avaient prises, et avoir établi un quart, les marins s'endormirent bientôt.

— Neferais-je pas mieux de passer sur une des embarcations? demanda Krantz. Elles pourraient vouloir nous abandonner pour &ç sauver plus vite.

1q8 le vaisseau FANTOME.

— ■ J'y ai pourvu , Krantz. Je n'y ai fait placer ni eau ni provisions; nous n'avons donc pas à craindre qu'ils veuillent nous quitter.

— Cela est vrai; je l'avais oublié.

Krantz resta de quart, et Philippe se retira pour prendre le repos dont il avait grand besoin. Aminé le reçut les bras ouverts.

— Je n'ai aucune crainte, Philippe, lui dit-elle; au contraire, cette aventure étrange ne me déplaît pas. Nous aborderons au rivage; nous nous construirons une cabane sous les cocotiers, et j'aurai du regret quand je verrai arriver le jour qui nous amènera du secours et nous tirera de notre île déserte. Que peut-il me manquer quand vous êtes près de moi ?

■ — Nous sommes entre les mains d'un être tout -puissant, chère Aminé, et il fera de nous ce qu'il jugera à propos. Nous devons le remercier de ce qu'il ne nous est rien arrivé de pire. — Mais songeons à nous reposer , car ce sera bientôt mon tour de veiller.

Le jour parut; la mer était calme et le

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ciel d'azur. Le radeau avait été porté par le courant sous le vent des îles désertes dont nous avons parlé , et il n'y avait plus aucun espoir d'y aborder; mais on voyait à l'ouest, à l'horizon , la réfraction de troncs et de cimes de cocotiers, et il fut décidé qu'on remorquerait le radeau de ce coté. On venait de déjeuner et Ton reprenait les rames , quand on aperçut un proà ( i ) rempli d'hommes sortant de 'derrière une des îles au. vent. On ne pouvait douter que ce ne fût un pirate; mais Philippe et Krantz jugèrent que leur force était suffisante pour le repousser , s'il les attaquait. Ils le montrèrent à leurs marins', leur firent prendre les armes ; et pour que personne ne fut fatigué, il fut décidé qu'on cesserait de ramer , et qu'on attendrait l'arrivée du proa.

Dès que le pirate fut à portée, et qu'il eut reconnu ses antagonistes, il cessa aussi de ramer, et fit feu d'une petite pièce de canon qui était montée sur son avant. La mitraille dont elle était chargée blessa quelques

(i) Barques des naturels des îles de laSonde, remarquables par leur vitesse. ( Note du traducteur.)

lOO LE VAlSSKALi i'AISTOMi;.

hommes , quoique Philippe eût ordonné que chacun se couchât à plat sur le radeau et sur les embarcations. Le pirate avança plus près, et son feu devint plus meurtrier, sans que les marins de V UtrecJit eussent le moyen d'y répondre. Plusieurs voix s'élevèrent enfin pour demander qu'on fit attaquer le pirate par les embarcations; Krantz appuya cette proposition, et Philippe y consentit, car c'était le seul moyen de lui échapper. On mit plus de monde sur les embarcations, Krantz en prit le commandement, on les détacha du radeau , et elles partirent. Mais à peine étaient-elles à quelques toises du radeau, qu'elles changèrent de route, comme d'un consentement unanime, et firent force de rames pour s'éloigner du pirate. Philippe entendit la voix de Krantz; il le vit brandir son sabre en l'air ; et le moment d'après , ce brave marin se jetant à la mer, regagna le radeau à la nage. Les hommes qui étaient sur les embarcations , pour conserver l'argent qu'ils avaient pris, étaient convenus de s'enfuir et d'abandonner le radeau à son destin , et des qu'ils on avaient

été à quelque distance, ils avaient exécuté leur projet. C'était clans ce dessein qu'ils avaient; proposé d'attaquer le pirate. Ce fut en vain que Kiantz leur fit des remontrances et des menaces , et ils l'auraient tué s'il n'eût pris le parti de se jeter à la mer.

— En ce cas, nous sommes perdus, dit Philippe; notre nombre est tellement diminué, que nous ne pouvons espérer de résister long-temps. ^ — Qu'en pensez-vous, Schritten? demanda-l-il au pilote, qui était j)rès de lui.

— Que nous sommes perdus, mais que nous n'avons rien à craindie des pirates. Hi , hi,hi!

La remarque de Schriften se trouva juste. Le pirate s'imaginant que ceux qui étaient sur les embarcations avaient emporté avec eux tout ce qu'ils avaient de plus précieux , cessa de faire feu sur le radeau et leur donna la chasse; il fit force de rames, il volait sur l'eau calme comme un oiseau de mer, passa devant le radeau, et il gagnait évidemment sur les embarcations; cej)endant la lapidilé

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de sa course se ralentit bientôt, et quand on cessa de les voir à l'approche de la nuit , ils étaient à peu près à la même distance les uns des autres qu'au commencement de la chasse.

Le radeau étant alors à la merci des vents et des vagues. Philippe el Krantz se rappelèrent qu'ils avaient emporté les outils du charpentier, et détachant du radeau deux espars de taille convenable, ils firent tous les préparatifs pour établir un mât et appareiller une voile le lendemain matin.

L'aurore parut , et les premiers objets qu'ils aperçurent furent les embarcations qui revenaient vers le radeau , suivies de près par le pirate. Les matelots avaient ramé toute la nuit, et ils étaient épuisés de fatigues; s'étant consultés entre eux, ils étaient convenus de tâcher de retourner au radeau; car s'ils pouvaient y arriver , réunis à leurs camarades , ils seraient plus en état de se défendre, et ils trouveraient de l'eau et des provisions dont ils avaient le plus grand besoin. Mais ce nouveau projet ne devait pas réussir. Les rameurs tombèrent d'épuisé-

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ment les uns après les autres; lepirate s'en aperçut j il les poursuivit avec une nouvelle ardeur , et il s'empara successivement de toutes les embarcations ; il y trouva beaucoup plus de butin qu'il ne l'avait espéré , et il est presque inutile d'ajouter qu'il ne fit grâce de la vie à personne. Ce massacre eut lieu à environ trois milles du radeau , et Philippe supposa que le pirate allait alors venir les attaquer à leur tour, mais il se trompait. Satisfait de son butin, et convaincu qu'il ne pouvait rester sur le radeau rien qui valut le risque d'une attaque, le pirate retourna du côté de l'est vers les îles d'où il était venu. Ce fut ainsi que ceux qui avaient espéré s'échapper en abandonnantleurscompagnons furent punis comme ils le méritaient, et que ceux qui avaient cru que cet abandon devait occasionner leur perte, découvrirent qu'il avait été la cause de leur salut.

Ceux quj restaient alors sur le radeau , étaient au nombre de quarante-six : — Philippe , Aminé, Krantz, Schriften, seize matelots, et vingt-quatre soldats qui avaient été pris à bord à Amsterdam, Ils avaient des

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provisions pour trois semaines ou un mois, mais ils étaient à court d'eau , n'en ayant que ce qu'il fallait pour trois jours de ration ordinaire. Quant aux liqueurs spiritueuses , il n'y en avait que trop. Dès que le mât eut été établi et gréé, et que la voile eut été déployée, quoiqu'il ne fit pas un souffle de vent , Philippe fit sentir à tout l'équipage la nécessité de réduire la ration d'eau , et il fut convenu qu'elle serait restreinte à la quantité nécessaire pour faire durer dix jours ce qui en restait , c'est-à-dire à une demi-pinte par jour.

Comme le radeau avait été construit en deux parties qui pouvaient facilement se séparer, on examina aussi s'il ne serait pas à propos d'en abandonner une, après avoir fait passer tout le monde sur l'autre. Mais ce projet ne fut pas adopté , d'abord parce qu'il y avait encore trop de monde pour une seule partie du radeau , le nombre de ceux qui s'y trouvaient dans l'origine n'étant pas considérablement diminué , et ensuite parce que le radeau marcherait mieux sous voile en lui conservant sa forme longue, qu'en en faisant

une masse carrée de bois flottant snr l'eau.

Pendant trois jours il y eut ini calme. Le soleil dardait sur ces malheureux des rayons brûlants ; chacun souffrait cruellement du manque d'eau ; mais ceux qui persistaient à boire del'eau-de-vie, étaient ceux qui souffraient davantage.

Le quatrième jour, une brise favorable s'éleva , elle remplit la voile , et ce fut un soulagement pour des fronts brûlés par le soleil. Le radeau voguait à raison de quatre milles par heure , et l'espoir et la gaieté rentrèrent dans tous les cœurs. On ]iouvait apercevoir la terre svir laquelle croissaient des cocotiers, et chacun espérait qu'on pourrait y aborder le lendemain, et s'y procurer l'eau dont le besoin se faisait tellement sentir. Ils continuèreiît à porter leur voile toute la nuit ; mais ils s'aperçurent le matin qu'ils avaient contre eux un fort courant , et que ce qu'ils avaient gagné à l'aide de la brise, ils le perdaient quand elle tombait. Or , la brise fraîchissait régulièrement tous les matins, et un calme y succédait tous les soirs. La même chose dura pendant quatre jours. A midi ils

l36 LE VAISSr.AU FANTOME.

n'étaient pas à dix milles rie la terre, et au lever du soleil , ils en étaient aussi loin que la matinée précédente. Huit jours se passèrent ainsi, et les hommes, épuisés par le manque d'eau et par la chaleur insupportable du soleil , devinrent mécontents et mutins. Ils demandèrent d'abord qu'on détachât une moitié du radeau, s'imaginant qu'ils gagneraient plus facilement la terre avec l'autre moitié ; et ensuite qu'on jetât à la mer toutes les provisions dont ils ne sentaient plus le besoin , afin d'alléger le radeau. La grande difficulté était qu'ils n'avaient pas d'ancres, toutes celles qu'ils avaient emportées de VUtrecht ayant été mises à bord des embarcations. Chacun des hommes de l'équipage s'était approprié une somme considérable en dollars. Philippe proposa que chacun enfermât sa part dans un sac, que le tout fut ensuite réuni dans un plus grand, qu'on attacherait à un câble , et qu'on jetterait dans la mer comme une ancre lorsque la brise cesserait de souffler, ajoutant qu'il espérait que ce poids mettrait le radeau en état de résister au courant pendant la nuit, et que le lende-

main ils pourraient gagner le rivage. Mais aucun d'eux ne voulut y consentir. Non, non; les insensés ne voulaient pas risquer leur argent; ils auraient plutôt souffert la mort la plus misérable. Philippe et Rrantz insistèrent sans aucun succès.

Cependant Aminé conservait tout son courage, et elle était la plus grande consolation de Philippe dans son infortune. ■ — Ne vous désespérez pas, Philippe, hii disait -elle, nous nous bâtirons une chaumière à l'ombre de ces cocotiers, et nous y passerons en paix une partie de notre vie, sinon tout ce qui nous en reste ; car qui penserait à nous trouver dans cette région désolée et déserte ?

Schriften était tranquille et se conduisait bien , mais il ne parlait jamais à personne qu'à Aminé. Il semblait prendre plus d'intérêt à elle qu'il n'en avait jamais montré. Il veillait sur elle, lui rendait tous les services qui étaient en son pouvoir, et quand Aminé jetait les yeux sur lui, elle remarquait sur sa physionomie im air de compassion mélancolique qu'elle n'aurait jamais cru que ses traits pussent exprimer.

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lin autre jour se passa ainsi. Ils s'approchèrent encore de la terre ; mais quand la brise cessa de souffler , le courant les porta de nouveau en arrière Les hommes alors s'insurgèrent, et, en dépit de tout ce que Philippe et Rrantz purent leur dire, ils jetèrent à la mer toutes les provisions, et tout ce qui se trouvait sur le radeau, afin de l'alléger , ne réservant qu'une barique d'eaude-vie et le peu d'eau qui restait. Ils se réunirent ensuite sur la partie d'avantdu radeau, avec un air sombre et farouche, et semblèrent tenir une consultation à voix basse.

Le soir arriva. Philippe était dévoré d'inquiétude. Il conjura encore les mutins de faire une ancre de leur argent, mais inutilement, et ils lui ordonnèrent de s'éloigner d'eux. Il se letira sur la partie d'arrière du radeau , où était le réduit qu'il avait fait pratiquer poiu' Aminé, et s'y étant assis, il se livra à ses tristes réflexions , car il la crut endormie.

— A quoi pensez-vous, Philippe? lui demanda-t-elle.

— A quoi je pense? à la folie et à l'ava-

LF. VAfSSrAII FANiOMF 1 Sq

rice de ces hommes. Ils ont les moyens de nous sauver tous, et ils ne A'eiilent pas s'en servir. Il y a assez d'argen t su r la partie d'avan t du radeau pour former im poids capable de retenir contre le courant une douzaine de massesdebois comme celle-ci, et ils refusent de l'employer à cet usage. Maudite soif de l'or ! que ne peut-elle pas faire des hommes! Nous n'avons plus d'eau que pour deux jours, avec quelque soin que nous l'ayons ménagée. Ils sont épuisés, mourant de soif, ils ont l'air de squelettes, et pourtant ils tiennent à un argent qui leur sera probablement toujours inutile, quand même nous pourrions gagner la terre. Je suis au désespoir.

— La privation d'eau vous fait souffrir, Philippe ; mais j'ai prévu que cela arriverait, et j'ai pris mes précautions. 3'ai caché ici quatre bouteilles d'eau et quelques biscuits. — Buvez, Philippe, cela vous soulagera.

Philippe but un demi-verre d'eau et se trouva soulagé ; car il avait passé toute cette journée dans un redoidjlement d'inquiétude et d'agitation.

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— Je VOUS remeréie , chère Aminé ; je me sens mieux à présent. — Juste ciel! y a-t-il des hommes assez fous pour faire pkis de cas de tout l'argent du monde, que d'une seule goutte d'eau dans un moment de souffrance et de privation comme celui-ci?

La nuit tomba ; les étoiles brillaient sur le firmament , mais il n'y avait pas de lune. Philippe se leva à minuit pour relever Rrantz qui était de quart. Jusqu'alors , les hommes s'étaient couchés indifféremment sur les deux parties du radeau, mais cette nuit ils étaient tous sur celle d'avant. Tout-à-coup Philippe y entendit un grand tumulte, et reconnut la voix de Krantz qui l'appelait et criait au secours. 11 saisit son coutelas , courut sur l'avant , et vit Krantz renversé et tenu par quatre hommes. Il leva son coutelas pour les frapper, mais il fut lui-même saisi et désarmé. — Coupez! coupez ! criaient les hommes qui le tenaient ; et au bout de quelques minutes, Philippe eut la douleur de voir la partie du radeau sur laquelle Aminé était seule en ce moment, séparée de la première et s'en éloigner.

LE VAISSEAU FANTOME. l4l

— Par pitié! — ma femme! — mon Aminé!

— Pour l'amour du ciel , sauvez-la ! s'écria Philippe, cherchant à se dégager des mains de ceux qui le tenaient. Aminé était accourue sur le bord de la partie du radeau , et lui tendait les bras ; mais tout était inutile , ils étaient déjà à une encablure de distance. Philippe fit de nouveaux efforts pour se remettre en liberté , et enfin il tomba sur le radeau , privé de tout sentiment.

' r^ LE VAISSJ'AL FAJVTOxME.

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