CHAPITRE TH
Ce ne fut que lorsque le jour parut que Philippe ouvrit les yeux, et il vil Rrantz agenouillé près de lui. Ses idées étaient d'abord vagues et confuses ; il sentait qu'il lui était arrivé quelque terrible calamité, mais il ne pouvait se rappeler en quoi elle consistait. Enfin les événements de la nuit précédente se retracèrent à son esprit, et il se couvrit le visage des deux mains.
— Prenez courage, lui dit Krantz, nous gagnerons probablement le rivage aujourd'hui, et nous nous mettrons à sa recherche aussitôt que nous le pourrons.
— Voilà donc , pensa Philippe , la séparation et la mort cruelle que ce misérable Schriften nous prédisait! Quelle mort plus cruelle que d'être desséchée par un soleil ardent, t)ans une goutte d'eau pour sera frai-
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cliir la langue, — à la merci des vents et des vagues, — seule, — loin du mari dans les bras duquel elle serait morte sans regret , — resj)rit tourmenté d'inquiétudes sur ce que je puis souffrir, et sur le destin que je puis avoir éprouvé ! — Vous aviez raison , pilote ; il ne peut y avoir une mort plus atfreuse pour une femme aimant passionnément son mari. — Ma raison se perd. — Quel motif Philippe Vanderdecken a-t-ilpour vivre à présent?
Rrantz lui offrit toutes les consolations que l'amitié put lui suggérer, mais ce fut inutilement. Il lui parla de vengeance : Philippe releva la tète , et après quelques instants de réflexion , il s'écria : ■ — Oui , vengeance! — Vengeance de ces lâches et de ces traîtres ! — Dites-moi, Rrantz, à combien de ces hommes pouvons-nous nous fier?
— A environ moitié, à ce que je pense , répondit Krantz; ce sont les soldats et quelques matelots qui se sont mutinés hier, et qui ont détaché la partie d'arrière du radeau. Mais à présent (puis ont adapté un
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espar pour servir de gouvernail, que la brise est plus fraîche que de coutume , et qu'ils ont l'espoir d'arriver à terre, vnus voyez comme ils ont tous l'air content et joyeux, assis chacun sur leurs sacs de dollars. Ils semblent en bon accord avec leurs compagnons, et je crains qu'ils ne veuillent rester neutres , comme ils l'ont fait hier.
— Cela est probable , dit Philippe, mais je connais le moyen de les porter à se déclarer pour nous. — Envoyez-les-moi.
Philippe leur parla. Il leur dit que les soldats et les matelots qui étaient avec eux étaient des traîtres qui ne méritaient aucune confiance, et qui sacrifieraient tout à l'argent, comme ils l'avaient déjà fait ; qu'avec de pareils hommes , ils ne seraient eux-mêmes en sûreté ni sur le radeau ni à terre, car ils ne pourraient dormir sans courir le risque d'être égorgés par des scélérats qui n'hésiteraient pas à assassiner leurs semblables pour s'emparer de leur argent ; que le plus sûr était donc de les prévenir et de s'en débarrasser; que par ce moyen ils arriveraient plus facilement à terre, et qu'il consentait
qu'ils partageassent entre eux tout le butin que s'étaient approprié les autres.
Rien ne répugne à la cupidité. Ces hommes , qui ne valaient guère mieux que les autres , accueillirent donc avec transport la proposition que Philippe , dans sa soif de vengeance, venait de leur faire. Il fut convenu que , s'ils n'arrivaient pas à terre dans le cours de la journée ^ on attaquerait les autres pendant la nuit , et qu'on les jetterait dans la mer.
Mais la consultation que Philippe venait d'avoir avec à peu près la moitié de l'équipage, avait donné l'éveil aux autres. Ils tinrent aussi conseil , et ne quittèrent pas leurs armes. Quand la brise ne se fit plus sentir , ils n'étaient pas à deux milles de la côte; mais le courant les entraîna alors en arrière, comme les jours précédents. L'esprit de Philippe était abattu'par le chagrin d'avoir perdu son Aminé , mais le désir de se venger lui rendait toutes ses forces ; c'était la seule chose qui le soutenait; et il essaya plus d'une fois le fil de son coutelas , impatient de voir arriver l'instant de s'en ser\nr.
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C'était une nuit superbe; la mer était comme un miroir, et l'on ne sentait pas un souffle d'air. La voile qui avait été déployée sur le radeau, pendait immobile le long du mât , et était réfléchie sur la surface calme des ondes , qui n'étaient éclairées que par des milliers d'étoiles brillantes. C'était une nuit propre à la contemplation, — à l'examen de soi-même, — à l'adoration de la divinité; et cependant sur un frêle radeau, plus de quarante hommes étaient à l'instant deselivrer un combat à mort, presque tous pour profiter des dépouilles les uns des autres. Les deux partis faisaient semblant de dormir, mais chacun d'eux surveillait avec attention les mouvements de l'autre , et il n'y avait pas un seul homme qui n'eût la main sur son arme. Philippe devait donner le signal en faisant larguer les drisses de la vergue , de manière à ce que la voile , en tombant sur une[partie de leurs antagonistes, les empêchât de prendre part au combat. Philippe avait ordonné à Schriften de prendre le gouvernail, pour que Rrantz pût être à son coté.
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Au signal donné, la vergue et la voile tombèrent avec grand bruit, et l'œuvre de mort commença. Il n'y eut ni pourparler ni un moment d'hésitation; chacun fut sur ses pieds en un instant , et tira son coutelas. On n'entendit que les voix de Philippe et de Rrantz , et le coutelas de Philippe ne fut pas une minute oisif. La soif de la vengeance l'armait d'une double force , et il sentait qu'elle ne serait assouvie que lorsqu'il ne resterait aucun de ceux qu'il regardait comme les meurtriers d'Aminé. Comme ils s'y étaient attendus , la voile avait couvert un certain nombre de leurs antagonistes, et leur besogne en devenait plus facile.
Les uns tombèrent où ils étaient, d'autres, en voulant reculer, trouvèrent un tombeau dans la mer; ceux qui étaient sous la voile furent percés pendant qu'ils cherchaient à s'en débarrasser. En quelques minutes, le carnage fut complet. Schriften regardait celte scène, et de temps en temps on entendait son exclamation sardonique hi ! hi ! hi !
Tout était fini , et Philippe s'appuya cojitre le màt pour reprendre haleine. — Te
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voilà vengée, mon Aminé, pensa-t-il ; mais, hélas ! qu'est la vie de ces misérables, comparée à la tienne? Et maintenant que sa vengeance était rassasiée, et qu'il ne pouvait en faire davantage, il se couvrit le visage des deux mains et versa des larmes amères , tandis que ceux qui avaient combattu avec lui rassemblaient déjà l'argent de ceux qu'ils avaient tués , et se préparaient à en faire le partage entre eux; et quand ils virent qu'il n'y avait eu que trois hommes de tués de leur côté, ils eu furent fâchés, parce que, s'il y en eût eu un plus grand nombre , leur part du butin en aurait été plus considérable.
Il ne restait plus sur le radeau que treize hommes, avec Philippe, Rrantz et Schriften. Dès que l'aurore parut, la brise s'éleva , et ils se partagèrent l'eau dont leurs compagnons auraient eu leur part, s'ils n'eussent péri. La faim ne se faisait sentir à personne, mais l'eau les ranima.
Quoique Philippe eût eu peu de choses à dire à Schriften depuis qu'il était séparé d'Aminé , il voyait clairement ainsi que
Krantz, que cet homme, depuis cet événement, avait repris toute sa malignité. Ses ricanements , ses sarcasmes , son hi ! hi ! hi! se faisaient continuellement entendre , et ses yeux se dirigeaient vers Philippe avec la même expression de malveillance que lorsqu'ils s'étaient vus pour la première fois. Il était évident qu'Aminé seule l'avait retenu momentanément, et que sa disparition avait fait évanouir le peu de bonne volonté qu'il pouvait avoir pour Philippe. Celui-ci s'en inquiétait fort peu. Il avait un poids plus sérieux sur le cœur , la perte de sa chère Aminé; et tout le reste lui était indifférent. Cependant, la brise avait encore fraîchi, et ils espéraient toucher à la cote dans deux heures. Mais ils furent désappointés : le pied du mât céda à la force du vent , et la voile tomba sur le radeau. Cela leur occasionna un grand délai, et avant qu'ils eussent pu réparer cette avarie, la brise cessa, et ils restèrent à un mille de la cote. Épuisé de fatigue , Philippe s'endormit enfin à côté de Krantz , laissant Sçhriften au gouvernail. Il dormit bien , et son sommeil lui présenta
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l'image d'Aitiiiie. Il rêva qu'il la voyait goûter iiii sommeil paisible sous des cocotiers; — qu'il était près d'elle, attendant qu'elle s'éveillât , et elle murmurait le nom de Philippe, à l'instant où un mouvement inusité l'éveilla lui-même. Encore à demi endormi , sa première idée fut que Schriften avait voulu profiter de son sommeil pour lui prendre sa relique, qu'il avait passé la chaîne par dessus sa tête , et qu'il lui soulevait le cou pour s'en emparer. Cette idée l'éveillant tout-à-fait, il étendit le bras pour saisir le pilote , et sa main tomba en effet sur le bras de Schriften, qui tenait déjà la relique et la chaîne. T^a lutte fut courte. Il reprit sa relique , et Schriften resta à la merci de Philippe .qui lui appuyait un genou sur la poitrine. Cédant à un premier mouvement de fureur, il enleva le pilote entre ses bras, et le jeta dans la mer.
— Homme ou diable ! peu m'importe , s'écria Philippe hors d'haleine ; échappe maintenant, si tu le peux.
Le bruit avait éveillé Krantz et quelques autres hommes^ mais trop tard pour empf -
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cher Philippe de satisfaire sa vengeance. Il raconta à Krantz en peu de mots ce qui s'était passé. Quant aux autres, ils s'en inquiétaient fort peu; ils replacèrent leur tète sur le sac qui contenait leur argent, et, satisfaits de le savoir en sûreté, ils ne firent pas une seule question.
Philippe veilla quelque temps pour voir si Schriften reparaîtrait sur l'eau et chercherait à regagner le radeau, mais il ne l'aperçut pas , et il en fut content.