‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Qui pourrait décrire l'état dans lequel se trouva la pauvre Aminé quand elle se vit séparée de son mari ? En proie à un égarement affreux , elle suivit des yeux la partie du radeau sur laquelle il se trouvait, et dont elle était à chaque instant plus éloignée, jusqu'à ce que la nuit ne lui permît plus de l'apercevoir.

Peu à peu elle revint à elle , et, regardant autour d'elle, elle s'écria: — Y a-t-il quelqu'un ici ?

Point de réponse.

Elle répéta la même question une seconde fois en criant plus haut , et personne ne répondit. — Seule ! — seule ! — et Philippe loin de moi! s'écria-t-elle. — ' Ma mère, ô ma

mère! jetez un regard sur votre malheureuse fille ! Et elle se laissa tomber sur le bord du radeau, ses longs cheveux trempés dans l'eau de la mer.

— Hélas I où suis-je? s'écria Aminé après avoir passé quelques heures dans un état de stupeur. Le soleil lançait sur elle des rayons ardents, et éblouit ses yeux lorsqu'elle les ouvrit. Elle jeta un regard sur l'eau bleue près de laquelle elle était encore couchée, et elle vit , immobile à côté du radeau , un énorme requin qui semblait attendre sa proie. Se levant en tressaillant, elle regarda le radeau sur lequel elle était seule, et l'affreuse vérité se présenta à son imagination. — O Philippe , Philippe î s'écria-telle , il est donc vrai que je vous ai perdu pour toujours! Je croyais que ce n'était qu'un rêve, mais à présent je me rappelle tout ce qui s'est passé. — Oui, tout, tout. Et Aminé se jeta désolée sur le lit qui avait été placé pour elle sous un petit abri au centre du radeau , et elle y resta quelque temps.

Cependant la soif devint un besoin impérieux. Elle se leva , prit une de ses bouteilles

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d'eau et en but un verre. — Pourquoi boire et manger ? se demanda-t elle ensuite ; pourquoi chercher à me conserver la vie ? Elle se leva, jeta un coup d'œil de tous côtés vers l'horizon, et ne vit que le ciel et l'eau. — Est-ce donc là la mort qui m'est destinée , s'écria-telle; la mort cruelle que Schriften m'a prédite? — Traîner ici un misérable reste dexistence jusqu'à ce que mon eau soit épuisée, et attendre sous un soleil brûlant que le sang qui coule dans mes veines soit desséché! Soit! je te brave, destin ! Nous ne pouvons mourir qu'une fois ; et sans lui , qu'ai-je besoin de vivre? — Et pourtant, il est possible que je le revoie. — Pourquoi non? Je prendrai donc soin de ma vie dans cette faible espérance; — bien faible, sans doute, puisque elle n'a rien pour se nourrir. — Mais, voyons, est-il encore là? — Elle porta la main à sa ceinture et sentit son poignard. — Oui! je vivrai donc encore, puisque la mort est à ma disposition, etje conserverai la vie par amour pour mon cher Philippe. Aminé se jeta alors sur son lit pour y chercher l'oubli de ses maux, et elle le trouva, car, jiisqu'au lende-

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main à midi, elle resta plongée dans nn état d'anéantissement.

Quand elle se leva , elle se sentit faible. Elle jeta encore un regard autour d'elle: nul objet ne se montrait sur la mer.

— Oh! cette solitude! — elle est horrible! la mort serait un soulagement. — Mais, non , non, je ne veux pas mourir; il faut que je vive pour Philippe. — Elle prit de l'eau et quelques morceaux de biscuit pour réparer ses forces, et croisant ses bras sur sa poitrine, elle ajouta : — Encore quelques jours sans être secourue, et tout sera fini pour moi. — Une femme se trouva-t-elle jamais dans une pareille position? — Et j'ose encore me livrer à l'espérance 1 c'est une folie véritable. — Et pourquoi ai-je été choisie par le destin pour être traitée avec tant de rigueur? Est-ce pour avoir épousé Philippe? Si cela est , je m'en fais gloire. — Les misérables! m'avoir ainsi séparée de mon mari î Sacrifier une malheureuse femme pour sauver leur vie! Ils auraient pourtant pu sauver aussi la mienne, s'ils Tavaienl voulu, s'ils avaient eu la moindre pitié; mais ils ne la

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connaissent pas ; non , ils ne l'ont jamais connue. — Et ce sont des chrétiens ! Et ils professent la croyance que ces vieux prêtres voulaient me faire embrasser , — que Philippe lui-même désirait me voir adopter ; — une croyance de charité et de bienveillance!

— c'est ce qu'ils disent , du moins, mais je ne l'ai jamais vu. — Eux , s'aimer les uns les autres , se pardonner les uns aux autres ! dites plutôt qu'ils se haïssent et s'entre-dévorent. — Une croyance qui n'est jamais mise en pratique ! et si on ne la pratique pas , à quoi est-elle bonne? Toute autre croyance vaudrait mieux; je l'abjure, et si je me sauve de ce danger, je l'abjurerai encore pour toujours. — Ombre de ma mère ! est-ce pour avoir écouté ces prêtres par amour pour mon mari; pour avoir cherché à oublier ce que tu m'avais appris dans mon enfance, et ce que nos ancêtres avaient cru pendant tant de siècles , — une croyance prouvée par les œuvres, et par l'obéissance à la volonté du Prophète, que je suis si cruellement punie ?

— Dis-le-moi, ma mère; dis-le-moi dans mes songes.

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Quand la nuit tomba', le ciel se couvrit d'épais nuages, la foudre gronda, et elle tomba une fois tout près du radeau sur lequel était Aminé. Enfin, les éclairs se suivirent si rapidement , et partirent en même temps de tous côtés à la fois, que tout le firmament semblait en feu. Les éclats du tonnerre se faisaient entendre, tantôt sur la tète de la malheureuse femme, tantôt dans Téloignement. Le vent prit de la force, les vagues se soulevèrent , et se répandant sur le radeau, elles mouillaient de temps en temps les pieds d'Aminé.

— J'aime un pareil temps ; il vaut beaucoup mieux que cette chaleur calme et accablante ; cela me fait renaître , dit Aminé en regardant les éclairs au point que les yeux lui faisaient mal. — Oui, c'est le temps qui me convient. — Tonnerre , frappe-moi , si tu le veux. — Vagues, entraînez-moi dans vos abîmes. Que la fureur de tous les éléments se déchaîne contre ma tête, peu m'importe; je suis tranquille , je brave leur puissance , ils ne peuvent que me tuer. Ce petit instrument peut en faire autant. Que ceux qui ont

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accumulé de grandes richesses , qui vivent dans la splendeur, qui ont quelqu'un à aimer , redoutent la mort ; moi , je n'ai plus rien à perdre. Éléments du feu et de l'eau , de l'air et de la terre , je vous défie ! — Et cependant.... Non, non. Aminé, ne te flatte pas, tu n'as plus d'espérance. Je me placerai donc sur ma bière, et j'y attendrai ce que le destin a ordonné. Et se retirant sur son abri au centre du radeau , elle se jeta sur son lit, et ferma les yeux.

L'orage se termina par des torrents de pluie qui tombèrent jusqu'au point du jour. Le vent avait encore de la force , mais le ciel s'était éclairci , et le soleil se montra dans toute sa splendeur. L'eau avait pénétré dans l'abri d'Aminé ; ses vêtements étaient mouillés , mais la chaleur du soleil était si intense, qu'elle n'osa s'y exposer. Dans son état d'épuisement, elle eut des vertiges du cerveau. Elle se mit sur son séant , regarda autour d'elle, et crut voir de tous les côtés des champs couverts de verdure et de superbes cocotiers , dont le vent agitait les fruits ; elle s'imagiîia même voir dans le loin-

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tain Philippe accourant à elle. Elle lui lendit les bras , fit un effort pour se lever et aller à sa rencontre ; mais ses jambes lui refusèrent leur service. Elle l'appela , poussa un grand cri , et retomba épuisée sur son lit.

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