II
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— Perdue ! perdue pour toujours ! s'écria Philippe en appuyant ses mains sur ses yeux.
— Non, Philippe, non. La même providence qui nous a protégés, veillera certainement sur elle ; il est impossible qu'elle périsse au milieu de tant d'îles , dont un grand nombre sont habitées , et une femme ne peut manquer d'y être bien traitée.
— Si je pouvais seulement l'espérer !
— Un peu de réflexion vous fera sentir qu'il est heureux qu'elle soit en ce moment séparée, non de vous , mais de nos compagnons féroces et effrénés , à la force réunie desquels nous ne pouvons résister. Croyezvous qu'après avoir passé quelques jours sur cette île ^ ils auraient respecté votre femme ? Non, et Aminé, suivant moi, a miraculeusement échappé à un sort qui aurait été pour elle plus cruel que la mort.
— Ils ne l'auraient osé. Eh bien ! Krantz , il faut que nous fassions un autre radeau pour nous mettre à sa recherche. — Oui ! je la chercherai dans tout l'univers.
— Soit, Philippe; et je suivrai votre for-
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tune , dit Rrantz charmé de voir que l'esprit de son ami pouvait encore former des projets , quoique extravagants. Mais en ce moment retournons au radeau; le peu d'eau qui y reste suffira pour nous rafraîchir , et nous réfléchirons ensuite à ce que nous devons faire.
Phihppe y consentit sans rien répondre , et il le suivit jusqu'au radeau , qui était échoué à la côte et à demi brisé. Leurs compagnons l'avaient quitté. Ils n'avaient rien pris de leurs bagages, le poids de leur argent faisant une charge suffisante , et chacun d'eux s'était assis séparément sous un cocotier à côté de son trésor. Ils ne le perdaient pas de vue un seul instant, et ils n'osaient le quitter , de peur que les autres ne s'en emparassent. Krantz les appela pour qu'ils portassent à terre tout ce qui restait sur le radeau, mais ils refusèrent d'obéir. Maintenant que leurs jours étaient comparativement en sûreté , le démon de l'avarice avait pris possession de leurs âmes ; et quoique mourant de soif et accablés par le besoin de dormir, ils restaient à leur place comme
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s'ils y eussent été fixés par la baguette d'un enchanteur , sans oser aller chercher de l'eau dans l'ile ni se livrer au sommeil.
— Ce sont ces maudits dollars qui leur ont tourné l'esprit, dit Krantz à Philippe. Tâchons d'emporter ce qui peut nous être le plus nécessaire, et nous verrons ensuite s'il se trouve de l'eau dans cette île.
Ils emportèrent d'abord les outils du charpentier, les meilleures armes et toutes les munitions , trouvant dangereux d'en laisser même une partie à la disposition de leurs compagnons. Ils se chargèrent ensuite de la voile et de quelques espars de moyenne grandeur , et ils portèrent le tout au milieu d'un bouquet de cocotiers , à environ cinquante toises du rivage.
En moins d'une heure , ils s'étaient construit une petite tente dans laquelle ils placèrent tout ce qu'ils avaient apporté du radeau, à l'exception de la plus grande partie des munitions que Krantz enterra dans un sable bien sec derrière la tente, qui cachait cette opération aux yeux de leurs compagnons. Il abattit alors avec une hache un
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petit cocotier chargé de fruits. Ce n'est que ceux qui ont connu les souffrances occasionnées par l'excès de la soif qui peuvent juger du plaisir que Krantz et Philippe goûtèrent en buvant l'eau contenu dans ces noix.
Leurs compagnons les regardaient d'un œil d'envie, et chaque fois qu'ils voyaient leurs officiers prendre une nouvelle noix, plus ils sentaient les douleurs inouïes de la soif, plus leurs lèvres desséchées se serraient l'une contre l'autre. Cependant aucun d'eux ne se leva, quoiqu'ils souffrissent déjà les tortures des damnés.
La nuit tomba, et Philippe, s'é tant jeté sur une voile de rechange , venait de s'endormir, lorsque Rrantz partit pour faire la reconnaissance de l'île sur laquelle ils avaient été jetés. Elle était très petite, car elle n'avait pas plus de trois milles de long, et n'avait nulle part trois cents toises de large. Il n'y avait point d'eau , à moins qu'on ne pût en trouver en creusant la terre. Heureusement le lait des noix de cocotiers faisait que l'eau ne leur était pas d'une nécessité absolue. En revenant de cette excursion, il passa
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(levant les marins qui étaient encore tous dans la même situation. En l'entendant marcher, chacun d'eux se souleva sur le coude pour voir si ce n'était pas un de ses compagnons qui venait pour lui enlever son trésor, mais dès qu'il fut passé , ils reprirent leur première position. Il alla ensuite au radeau. La mer était calme , car le vent avait changé et il venait alors de la terre, et l'on entendait à peine les espars qui le composaient s'entre-heurter. Il y monta , et comme la lune brillait , il rassembla toutes les armes qui y étaient restées, et les jeta le plus loin qu'il lui fut possible dans la mer. Enfin il retourna dans la tente. Il y trouva Philippe encore endormi , et quelques minutes après il reposait lui-même à son côté. Les rêves de Philippe lui parlaient encore d'Aminé. Il crut voir l'odieux Schriften revenir sur l'eau, monter sur le radeau où elle était, et s'y asseoir à côté d'elle. Il crut entendre ses ricanements moqueurs , ses sarcasmes piquants, et le son presque surnaturel de son éternel lîi ! hi! hi ! Il la vit ensuite se jeter dans la mer pour éviter Schriften j mais les eaux ne vou-