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CHAPITRE XIV

Comme chacun déclame sur la dureté du régime d'une prison, il est à présumer qu'il n'y en a point qui soit agréable. Une chose certaine, c'est que celle où l'on conduisit Philippe et Krantz n'avait rien qui la distinguât des autres à cet égard, et qu'il ne s'y trouvait aucun de ces agréments qui font le charme des maisons et des appartements modernes ; car elle ne consistait qu'en quatre murailles et un plancher en pierres. Elle était située sous le fort, n'avait qu'une étroite ouverture du côté de la mer pour y laisser entrer l'air et le jour, et il y faisait une chaleur étouffante.

Philippe, qui ne songeait qu'à se procurer des informations sur Aminé , adressa la parole en portugais au soldat qui les y avait conduits.

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— Je vous demande pardon , mon bon ami, mais...

— Je vous en dis autant , répondit le soldat en se retirant et en fermant la porte.

Philippe s'appuya contre la muraille, d'un air sombre ; Krantz , moins abattu , se promenait dans la prison , où^l ne pouvait faire que trois pas en longueur.

— Savez-vous à quoi je pense? dit Krantz à voix basse , interrompant un instant sa promenade; c'est qu'il est fort heureux que nous ayons sur nous nos doublons. Si l'on ne nous fouille pas , ils pourront nous servir à gagner quelqu'un pournous échapper d'ici.

— Et moi je pensais que j'aimerais mieux rester ici que de me retrouver avec ce misérable Schriften , dont la vue est un poison pour moi.

— La figure du commandant ne m'a pas prévenu en sa faveur; mais je suppose que nous le connaîtrons mieux demain.

Leur conversation fut interrompue par l'arrivée d'un soldat qui leur apportait une cruche d'eau et un grand plat de riz bouilli.

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Ce n'était pas celui qui les avait amenés clans cette prison.

— Vous n'avez pas manqué d'ouvrage les deux jours derniers, l'ami, lui dit Philippe.

— Non vraiment, signor.

— Les insulaires de Ternate nous avaient forcés de les suivre , et nous nous sommes cachés pour leur échapper.

— C'est ce que je vous ai entendu dire au commandant, signor.

— Ils ont perdu près de mille hommes, dit Krantz.

— Bienheureux saint François! j'en suis charmé.

— Et je ne crois pas qu'ils se pressent de revenir attaquer les Portugais.

— Je pense comme vous , signor.

— Avez-vous perdu beaucoup de monde?

demanda Philippe , voyant que le soldat îiimait à parler.

— Pas plus de dix hommes. Une centaine de naturels, hommes et femmes, ont été tués dans l'enceinte de la factorerie, mais cette perte n'est rien.

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— Vous aviez ici une jeune femme européenne , à ce que j'ai appris; — une femme qui avait été jetée sur cette île par un naufrage. — Est-elle du nombre de celles qui ont péri?

— Une jeune femme! — Bienheureux saint François ! — Oh ! je me souviens à présent; — le fait est que...

— Pedro! s'écria une voix venant d'enhaut. Le soldat appuya un doigt sur ses lèvres, sortit et ferma la porte.

— Que le ciel m'accorde la patience ! s'écria Philippe ; il y a de quoi la mettre à l'épreuve.

— Il reviendra demain matin , dit Krantz.

— Demain matin ! — Les heures à s'écouler jusque là seront une éternité.

— Je le sens. — L'incertitude fait paraître le temps plus long; mais qu'y faire? — Chut! j'entends quelqu'un descendre l'escalier.

La porte s'ouvrit de nouveau , mais ce fut le premier soldat qui se montra.

— Suivez-moi , leur dit-il, le commandant veut vous parler.

Philippe et son compagnon obéirent très volontiers à cet ordre inattendu. Ils montèrent l'étroit escalier de pierre , et on les fit entrer dans une petite salle , où ils trouvèrent le commandant, que nos lecteurs connaissent déjà ; il était étendu sur un petit sofa, son grand sabre placé devant lui sur une table, et à ses cotés étaient deux jeunes filles , naturelles du pays , qui l'éventaient.

— Comment se fait-il que vous portiez ces vêtements? leur demanda le commandant.

— Les naturels de l'île de Ternate nous ont pris les nôtres après notre naufrage, répondit Krantz, et ceux-ci nous ont été envoyés de la part de leur roi.

— Et ils vous ont engagés à servir sur leur flotte pour attaquer ce fort?

— Ils nous y ont forcés ; car comme nos deux nations ne sont pas en guerre, nous avions refusé d'y consentir. Mais on nous a mis de force à bord d'une pirogue, le roi voulant faire croire à ses sujets qu'il était aidé par des Européens.

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— Comment puis-je savoir si cela est vrai ?

— Vous en avez notre parole, etia preuve en est que nous sommes restés volontairement clans cette île.

— Vous faisiez partie de l'équipage d'un bâtiment de la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales ; étiez-vous officiers ou simples matelots?

Rrantz pensa qu'on leur rendrait plus aisément la liberté s'ils cachaient leurs véritables grades , et touchant légèrement Philippe du bout du doigt, il répondit :

— Nous étions officiers d'un grade subalterne. J'étais troisième aide du maître, et mon compagnon était pilote.

— Et votre capitaine , — où est-il?

— Je ne saurais dire s'il est mort ou vivant.

— Aviez- vous quelques femmes à bord?

— Nous en avions une, la femme du capitaine.— Qu'est-elle devenue?

— Il est à croire qu'elle a péri sur une partie du radeau qui s'est détachée de l'autre.

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— Ail ! dit le commandant, et il garda le silence quelques instants.

Philippe regarda Krantz, comme pour lui dire : Pourquoi tous ces subterfuges? Krantz lui fit signe de le laisser parler.

— Vous dites que vous ne savez si votre capitaine est mort ou vivant? reprit le commandant.

— Oui.

— Et seriez-vous disposés, pour obtenir votre liberté, à signer un certificat constatant qu'il est mort?

— Je n'y vois pas grande difficulté ; cependant si cette pièce était envoyée en Hollande, cela pourrait nous mettre dans l'embarras. — Puis-je vous demander pourquoi vous désirez avoir ce certificat?

— Non! s'écria le petit homme d'une voix de tonnerre; la seule raison que j'aie à vous donner , c'est que telle est ma volonté : cela doit vous suffire. — Choisissez, la prison, ou la liberté et votre passage sur le premier bâtiment qui touchera ici.

— Je ne doute guère... dans le fait... je suis presque sur qu'il doit être mort , dit Krantz,

jîrononrant ces mots à Jiiférents intervalles, du ton (l'un homme qui fait des réflexions. — Nous accorderez-vous jusqu'à demain pour faire nos calculs ?

— Oui , — vous pouvez vous retirer.

— Mais non pour retourner en prison , commandant, répliqua Krantz ; nous ne pouvons être considérés comme prisonniers , et si vous avez de bonnes intentions à notre égard , vous devez nous traiter favorabletaent.

— D'après votre propre aveu , vous avez porté les armes contre le roi de Portugal ; cependant vous pouvez rester en liberté pour cette nuit. Demain matin vous déciderez vous-mêmes si vous êtes libres ou prisonniers.

Philippe et Krantz remercièrent le petit commandant de sa bonté , et montèrent sur les remparts j ils s'y assirent sur le parapet, jouissant de la fraîcheur de la brise et du plaisir d'être en liberté, A peu de distance , étaient des soldats /les uns couchés, les autres se promenant , et les deux amis ne s'entretiment qu'à voix basse.

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— Quel motif peut-il avoir pour nous demander une attestation de la mort du capitaine? Et pourquoi lui avez- vous parlé comme vous l'avez fait ?

— Vous pouvez bien vous imaginer, Philippe , que j'ai souvent songé au destin de votre charmante femme, et quand j'ai appris qu'elle avait été amenée ici, j'ai tremblé pour elle. Aimable comme elle est , que ne doit- elle pas paraître auprès des femmes de ce pays ? et le petit commandant , — n'estil pas homme à être épris de ses charmes? Je n'ai pas voulu lui apprendre notre grade, parce que j'ai pensé qu'il nous rendrait plus aisément la liberté s'il nous supposait d'humbles individus , que s'il savait que nous sommes , vous capitaine , et moi premier lieutenant; d'autant plus qu'il nous soupçonne, je crois , d'avoir conduit l'attaque des habitants de Ternate. Quand je l'ai entendu nous demander un certificat de votre mort, il m'est venu sur-le-champ à l'esprit qu'il voulait s'en servir pour engager Aminé à l'épouser. — Mais où est-elle ? c'est là la question. Si nous pouvions trouver ce sol-

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dat, nous en obtiendrions peut-être quelque information.

— Soyez bien sûr qu'elle est ici.

— Je suis porté à le croire; mais ce dont je suis certain , c'est cju'elle vit encore.

Ils continuèrentleur conversation jusqu'au moment où la lune se leva et lança ses rayons sur l'Océan. Se levant alors, ils regardaient la mer en silence , quand ils entendirent derrière eux une voix qui leur disait : — Bonsoir, signors.

Rrantz se retourna^ et reconnut le soldat avec lequel ils avaient déjà eu une. conversation qui avait été interrompue.

— Bonsoir , mon ami. Nous remercions le ciel que vous n'ayez plus besoin de nous mettre sous les verrous.

— J'en ai été surpris , répondit le soldat à voix basse. Notre commandant aime à déployer son pouvoir, et il juge ici sans appel ; je puis vous le dire.

— Il est loin de l'Europe, dit Krantz. Mais il doit être agréable de vivre dans une si belle île. Y a-t-il long-temps que vous l'habitez ?

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