II
— Treize ans , sigiior ; et j'en suis bien las. J'ai une femme et des enfants à Oporto ; — je devrais dire f avais ^ car qui peut dire s'ils sont morts ou vivants ?
— N'espérez-vous pas y retourner bientôt?
— Y retourner, signor! Nul soldat portugais ne retourne jamais en Europe. Nous nous engageons pour cinq ans, et nous laissons nos os dans ce pays.
— Cela est bien dur.
— Dur, signor! répéta le soldat en parlant encore plus bas; j'ai souvent pensé à m'appuyer sur le front le bout de mon mousquet pour me faire sauter le crâne; mais tant que 1^ vie dure , on conserve quelque espérance.
— J'ai pitié de vous, brave homme ; — tenez, il me reste deux pièces d'or, acceptez-en une; vous pourrez trouver une occasion pour l'envoyer à votre femme.
— Et j'en ajouterai une autre , dit Philippe en lui mettant un doublon dans la main.
— Que tous les saints vous protègent , signors! C'est la première marque de bonté
Li: VAISSEAU FANTOME. l/^^
que j'aie reçue depuis que je suis ici.-^ Ce n'est pas que j'aie grande chance de pouvoir envoyer ces pièces d'or à ma femme.
— Vous nous avez parlé d'une jeune femme européenne quand nous étions en prison, dit Krantz après un moment de silence.
— Oui, signor; c'était une charmante créature, et notre commandant en était amoureux fou.
— Où est-elle à présent ?
— Elle est partie pour Goa avec un vieux prêtre qu'elle connaissait, — le père Mathias. — Il m'a donné l'ahsolution quand il était ici.
— Le père Mathias! s'écria Philippe ; mais un signe de Krantz le rendit muet.
— Vous dites que le commandant en était amoureux ?
— Oui, vraiment; amoureux fou. Sans l'arrivée du père Mathias , il ne l'aurait jamais laissée partir, quoiqu'elle soit femme d'un autre. C'est une chose bien sûre.
— Et elle est partie pour Goa ?
— Oui, sur un bâtiment qui a touché ici.
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— Elle doit avoir été bien contente de s'en' aller, car notre commandant la persécutait de son amour du matin au soir, et l'on pouvait voir combien elle regrettait son mari. Savez-vous s'il vit encore?
— Non, nous n'en avons appris aucune nouvelle.
— Eh bien, s'il est vivant, j'espère qu'il ne viendra pas ici; car si notre commandant le tenait entre ses mains, il lui ferait un mauvais parti. C'est un homme que rien ne peut arrêter. Il est brave , on ne peut le lui refuser; mais pour se mettre en possession de cette jeune dame, il courrait tous les risques, et ne serait retenu par aucun obstacle. Or un mari en est un sérieux. — Mais il vaut mieux qu'on ne me voie pas trop longtemps avec vous. Si je puis vous être utile , vous n'avez qu'à parler : je me nomme Pedro. — Ainsi donc , bonne nuit , signors , et mille remerciements. — Et le soldat se retira.
— Dans tous les cas, dit Krantz, nous nous sommes fait un ami , et nous avons obtenu des informations qui ne sont pas saris importance.
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— Dites qu'elles en ont beaucoup, Krantz. — Aminé est partie pour Goa avec le père Mathias ; elle est donc en sûreté et en bonnes mains. C'est un excellent homme que ce père Mathias , et mon cœur est soulagé d'un grand poids.
— Fort bien; mais n'oubliez pas que vous êtes au pouvoir de votre ennemi. — Il faut que nous quittions cette île le plus tôt possible. — Nous n'avons qu'à signer demain matin le certificat qui nous est demandé. Que risquez-vous? Nous serons probablement à Goa avant que cette pièce puisse y arriver; et quand même nous n'y serions pas , la nouvelle de votre mort ne déterminerait certainement pas Aminé à épouser ce petit squelette.
— J'en suis bien sûr, mais elle pourrait lui occasionner un violent chagrin.
— Qui ne serait pas pire que son incertitude actuelle. — Mais il est inutile de parler du passé ; nous n'avons pas d'autre alternative. — Je prendrai le nom de Cornélius Richter, et vous piendrez celui de Jacob Vantreat. — Souvenez-vous-en.
— J'y consens, répondit Philippe; et il se détourna comme s'il eût voulu se livrer à ses propres pensées. Rrantz s'en aperçut , et, se couchant sous une embrasure, il fut bientôt endormi.
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