CHAPITRE XV
La journée précédente avait fatigué Philippe, et s étant couché près de Krantz, il s'endormit. Le lendemain matin de bonne heure , il s'éveilla au bruit de la voix du commandant et du grand sabre qu'il laissait traîner par terre , suivant son usage. Il se leva, et entendit le petit homme gourmander ses soldats, menaçant les uns de les envoyer au cachot, et les autres de leur imposer double service. Rrantz était aussi sur ses pieds avant que le commandant eût fini sa mercuriale du matin. Celui-ci les apercevant enfin, leur ordonna d'un ton sévère de le suivre dans son appartement. Ils obéirent, et le commandant sV'lant jeté sur son sofa, leur demanda s'ils étaient disposés à signer le certificat qu'il leur avait demandé, ou s'ils
q'}8 le vaisseau FANTOME.
préféraient retourner en prison. Krantz lui répondit qu'ils avaient calculé toutes les chances , et qu'ils étaient si parfaitement convaincus que leur capitaine était mort , qu'ils étaient prêts à l'attester par leur signature. Les traits du commandant s'épanouirent sur-le-champ, et ayant demandé tout ce qu'il fallait pour écrire, il rédigea lui-même le certificat et ils le signèrent sans hésiter. Dès qu'ils eurent signé cette pièce , et qu'il l'eut en sa possession, le petit homme fut si satisfait, qu'il les invita à déjeuner avec lui.
Tout en déjeunant, il leur promit de les faire partir par la première occasion qui se présenterait. Philippe était taciturne, mais Krantz se montra aimable, et le commandant les invita à dîner. Une sorte de familiarité s'étant établie entre eux, Krantz l'informa qu'ils avaient quelques pièces d'or , et lui demanda la permission d'avoir une chambre où ils pussent tenir leur table à leurs frais. Soit manque de société, soit désir d'avoir sa part de ces pièces d'or , probablement pour ces deux raisons, le commandant leur pro-
LE VAISSEAU FANTOME. q/^Q
posa de manger à sa table, en payant leur part de la dépense ; proposition qu'ils eurent l'air d'accepter avec plaisir. On convint du prix, et Krantz insista pour payer d'avance la première semaine. A compter de ce moment, le commandant les traita comme ses meilleurs amis , et ne fit plus que des caresses à ceux qu'il avait si poliment fait jeter la veille dans un cachot souterrain. Dans la soirée du troisième jour, tandis qu'ils fumaient leurs cigares, Krantz, voyant que le commandant était particulièrement de bonne humeur, se hasarda à lui demander pourquoi il avait si vivement désiré d'avoir un certificat de la mort de leur capitaine , et , au grand étonnement de Philippe , le Portugais répondit qu'Aminé lui avait promis de l'épouser quand il lui montrerait cette pièce.
— Impossible ! s'écria Philippe en tressaillant.
— Impossible, signor ! Et pourquoi impossible? répliqua le commandant en relevant ses moustaches d'un air surpris et courroucé.
q5o im vAissRAU fantomt:.
— J'aurais dit la même chose, dit Kra^ntz, qui s'aperçut des suites que pouvait avoir l'indiscrétion de son ami ; car si vous aviez vu combien cette femme raffolait de son mari , et comme elle le caressait , vous auriez dit comme nous qu'il était impossible qu'elle accordât promptement son affection à un autre ; mais les femmes sont femmes , et les militaires ont de grands avantages sur les autres. Peut-être n'est-elle pas sans excuse. — A votre santé, commandant, et à votre succès.
— C'est exactement ce que je voulais dire, dit Philippe , entrant dans le plan de Krantz ; mais je la trouve excusable, commandant, quand je me rappelle son mari et que je vous vois.
— Oui , oui , on dit que les militaires sont ceux qui réussissent le mieux auprès du beau sexe, dit le commandant, apaisé par cette flatterie. Je présume que c'est parce que les femmes comptent davantage sur leur protection. Et qui pourrait mieux les protéger qu'un homme qui porte l'épée à son côté? Allons, signors, buvons
LE VAISSEAU FANTOME. û^\
à la santé de la belle Aminé Vanderdecken.
— A la santé de la belle Aminé Vanderdecken! dit Rrantz en levant son verre.
— A la belle Aminé Vanderdecken î répéta Philippe. Mais ne craignez-vous pas son séjour à Goa? Une femme est exposée dans cette ville à bien des tentations, à bien des séductions.
— Pas le moins du monde. — Je suis convaincu qu'elle m'aime. — Oui, je vous dirai entre nous qu'elle est folle de moi.
— Quelle fausseté ! s'écria Philippe.
— Comment, signor, est-ce à moi que vous parlez ainsi? dit le commandant en portant la main sur son sabre qui était sur la table.
— Non, non, dit Philippe, reconnaissant son imprudence ; c'est d'elle que je parlais. Je l'ai entendue jurer à son mari qu'elle n'existerait jamais que pour lui.
— Ha! ha! ha! Est-ce là tout? — Mon cher ami, vous ne connaissez pas les femmes.
— Et il n'a pas un grand goût pour elles, dit Rrantz. Et approchant sa bouche de l'o-
reille du commandant , il ajouta à voix basse : — Il est toujours ainsi quand on parle de femmes. Il en a aimé une qui l'a si cruellement trompé, qu'il les déteste toutes.
— En ce cas, il faut avoir pitié de lui, dit le petit Portugais ; changeons de conversation.
Quand ils se furent retirés dans leur chambre, Krantz fit sentir à Philippe la nécessité d'avoir plus de circonspection, s'il ne voulait qu'on les reconduisît bientôt dans leur cachot. Philippe reconnut son imprudence, mais ajouta que ce que le commandant avait dit qu'Aminé lui avait promis de l'épouser, s'il lui donnait la preuve de la mort de Philippe , l'avait mis hors de lui. — Est-il possible qu'elle ait été si perfide! s'écria-t-il. Et cependant son désir d'avoir un certificat de ma mort semble prouver la vérité de son assertion.
— Je crois très probable qu'elle est vraie ; mais vous devez songer qu'elle s'est trouvée dans une situation très dangereuse, et qu'elle n'a parlé ainsi qu'afin de se réserver pour vous. Soyez sûr que lorsque vous la rêver-
LE VAISSEAU l'ANTOME. 253
rez, elle vous prouvera qu'elle a été clans la nécessité de le tromper de cette manière, et que si elle ne l'eût pas fait, elle aurait été victime de sa violence.
— Cela peut être , dit Philippe d'un ton grave.
— Cela est réellement, Philippe, j'en répondrais sur ma vie. Ne vous livrez pas un instant à une idée si injurieuse pour une femme qui ne vit que pour vous. Soupçonner une créature qui vous aime tant, qui vous est si dévouée ! J'en rougis pour vous , Philippe.
— Vous avez raison, et je lui demande pardon d'avoir souffert que ma sensibilité l'emportât un moment sur ma raison. Mais il est dur pour un mari d'entendre profaner le nom d'une femme qu'il aime tendrement, et attaquer sa réputation par un être aussi méprisable que ce commandant.
— J'en conviens, dit Krantz, mais cela vaut encore mieux que d'être claquemuré dans un cachot ; ainsi, bonne nuit.
Ils passèrent ainsi trois semaines dans le fort, et chaque jour ils devenaient plus in-
a54 LE VAISSEAU FANTOME.
tÏQies avec le coiumandant. Quand celui-ci se trouvait seul avec Krantz , il faisait souvent tomber la conversation sur son amour pour Aminé, et entrait dans le détail minutieux de tout ce qui s'était passé entre elle et lui. Krantz s'aperçut qu il ne s'était pas trompé dans son opinion , et quAraine avait cajolé le commandant afin de lui échapper. Mais le temps paraissait bien long à Philippe et à Krantz, car aucun bâtiment n'arrivait.
— Quand la reverrai-je ? se demandait Philippe un matin , penché sur le parapet avec Krantz.
— De qui parlez-vous ? lui demanda le commandant qui était derrière lui.
— Nous causions de sa sœur, répondit Krantz en lui prenant le bras et en l'entraînant. Ne lui en parlez pas, car c'est un sujet pénible pour lui , et c'est une seconde raison qui le rend ennemi du beau sexe. Elle avait épousé l'intime ami de son frère, et elle a abandonné son mari. Il n'avait que cette sœur, et cette conduite a brisé le cœur de sa mère et a rendu mou ami misérable. Ne lui eu parlez pas, je vous en supplie.
Llî VAISSrAU tANiOME. 255
— Non, certainement non. Je ne suis pas surpris qu'il prenne cette affaire tellement à cœur, l'honneur d'une famille est une chose sérieuse. — Pauvre jeune homme ! Avec l'inconduite de sa sœur d'une part, et la perfidie de sa maîtresse de l'autre, je ne suis pas étonné qu'il soit grave et silencieux. — Estil de bonne famille ?
— D'une des meilleures de toute la Hollande. La mort de son père, et plus récemment celle de sa mère, l'ont rendu maître d'une fortune très considérable ; mais ces deux malheureux événements l'ont décidé à quitter secrètement la Hollande, et à s'embarquer pour les pays étrangers, afin de faire diversion à son chagrin.
— Une des meilleures familles ! — H porte donc un nom supposé? — Jacob Vancheat ne peut être son véritable nom.
— Non certainement, je vous l'assure :
mais j'ai la bouche fermée sur ce point.
— Sans doute, — excepté pour un ami qui sait garder un secret. Mais je ne vous le demanderai pas en ce moment. — Ains*i donc, il est réellement noble ?
— D'une des plus nobles familles du pays, — très riche, jouissant de la plus grande influence, — alliée par mariage aux premières familles d'Espagne.
— Vraiment ! dit le commandant en réfléchissant; — et peut-être à quelqucjs unes du Portusral ?
— Sans doute; — à plusieurs.
— Ce doit être pour vous un ami précieux, signor Richter?
— Je regarde ma fortune comme faite, dès que nous serons de retour en Hollande. Il a le cœur le plus généreux et le phis reconnaissant, et il vous le prouverait, s'il en trouvait jamais l'occasion.
— Je n'en ai nul doute , et je puis vous assurer que je suis diablement las de ce pays. J'y resterai probablement encore deux ans , après quoi j'aurai à rejoindre mon régiment à Goa , où l'on me laissera , sans me permettre de retourner en Europe , à moins que je ne donne ma démission. — Mais voici qu'il s'approche de nous.
Après cette conversation avec Krantz, on putremarquer un changementbien prononcé
LE VAISSEAU FAiXTOME. 'iB"]
dans les manières du commandant portugais à l'égard de Philippe, car il avait la plus haute vénération pour la noblesse. Il le traita avec un respect qui étonna tout le monde dans le fort, et surtout Philippe, jusqu'à ce que Rrantz lui en eût expliqué la cause. Le commandant revint souvent sur ce sujet en causant avec Krantz , et le sonda pour savoir si sa conduite envers Philippe avait fait sur lui une impression favorable; car il espérait que l'influence du noble hollandais pourrait lui être de quelque utilité.
Quelques jours après, tandis qu'ils étaient à table tous trois, un caporal entra, et, ayant salué le commandant, l'informa qu'un marin hollandais venait d'arriver au fort, et désirait savoir s'il f)ouvait être admis en sa présence. Cette annonce fit pâlir Rrantz et Philippe; tous deux eurent un pressentiment fâcheux, mais ils gardèrent le silence. Le commandant ordonna qu'on le fît entrer; quelques minutes se passèrent, et qui virent-ils arriver alors? — leur éternel persécuteur, le borgne Schriften. Dès que le pilote vit Philippe et Krantz à table avec le commandant , il s'écria : II. 17
aÔS Lli VAISSEAU rAJVTO:ûE.*
— Oli ! mon capitaine Philippe Vanderdecken, et mon bon ami mynlieer Krantz, premierlieutenantdubon bâtiment l't/'if/ec'A// Hi, hi, hi! je suis ravi de vous revoir.
— Le capitaine Vanderdecken ! beugla le commandant en se levant de table.
— Oui, mon capitaine Philippe Vanderdecken , et mon premier lieutenant mynheer Krantz; nous avons fait naufrage ensemble sur VUtrecht. — N'est-il pas vrai , mynheer Krantz? Hi, hi, hi !
— Sangue de... Vanderdecken... le mari... Corpo del diavolo ! s'écria le capitaine à qui sa fureur permettait à peine de respirer. Et saisissant son grand sabre des deux mains , tandis que les veines de son front s'enflaient presque à crever, il ajouta :
— J'ai donc été trompé, joué ! on s'est moqué de moi! — Je vous remercie, très noble signor ; mais c'est mon tour à présent. — • Holà ! caporal ! du monde ici ! — vite! — à l'instant!
Les deux amis virent bien qu'il était inutile denier le fait. Philippe croisa les bras et garda le silence. Rranlz se borna à dire :
LE VAISSEAU FaAIOME. 20()
— Un instant de réflexion , commandant, vous prouvera que votre colère n'est pas juste.
— N'est pas juste ! répéta le commandant. Ne m'avez-vous pas trompé? Maii' vous êtes pris dans votre propre piège. J'ai le certificat que vous avez signé, et je ne manquerai pas de m'en servir. — Vous êtes mort, vous capitaine; vous le savez; vous m'en avez donné une attestation, et votre femme sera charmée de le croire.
— Elle vous a trompé pour se soustraire à votre pouvoir, commandant; elle n'a rien fait de plus. Quand çiéma elle serait libre comme l'air, elle refuserait avec mépris un squelette ambulant tel que vous.
— Continuez, continuez; j'aurai bientôt mon tour. — Caporal, conduisez ces deux hommes au cachot, et qu'une sentinelle en garde la porte jusqu'à nouvel ordre. Emmenez-les! — Très noble signor, vos illustres amis de Hollande et d'Espagne vous mettront peut-être en état d'en sortir.
Philippe et Krantz furent emmenés par les soldats, qui furent très surpris de les voir
26o LE VAISSEAU 1- ANTOME.
traités si différemment. Scliriften les suivit , et comme ils traversaient le rempart pour gagner l'escalier conduisant à la prison , Krantz, dans un mouvement de fureur, lui donna un coup de pied qui le fit tomber à quelques pas, le visage contre terre.
— Bien appliqué , lii , lii , hi ! s'écria Schriften , regardant Krantz en souriant , pendant qu'il se relevait.
Mais il y eut un œil qui leur lança un regard d'intelligence pendant qu'ils descendaient l'escalier, — celui du soldat Pedro. Ce regard leur dit qu'il existait un ami sur qui ils pouvaient compter, et qui ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les aider dans ce nouveau malheur. Ce fut une consolation pour tous les deux , et un rayon d'espoir les encouragea , tandis qu'ils descendaient une seconde fois l'étroit escalier, et qu'ils entendirent tourner la grosse clef qui fermait la porte de leur cachot.