CHAPITRE XVI
— Ainsi voilà toutes nos espérances déçues! dit Philippe douloureusement. Quelle chance avons -nous d'échapper à ce petit tyran ?
— Les chances peuvent tourner, répondit Krantz; je conviens qu'en ce moment la perspective ne nous offre rien de flatteur , mais il ne faut pas renoncer à toute espérance.
— Peut- il nous en rester encore?
— J'ai dans la tète une idée dont nous pourrons peut-être tirer parti , quand la fureur chi petit homme se sera un peu calmée.
— Et quelle est cette idée ?
— C'est que, quel que soit son amour pour votre femme , il y a quelque chose qu'il aime
au moins autant, — l'argent. Or, comme nous savons où trouver le trésor que nous avons caché, je crois qu'il peut être tenté de nous rendre la liberté, si nous lui promettons de l'en mettre en possession.
— Cela n'est pas impossible. — Maudit soit ce misérable Schriften ! Il faut, comme vous le dites, qu'il n'appartienne pas à ce monde. Il m'a persécuté toute ma vie , et il paraît agir d'après quelque impulsion qui lui est étrangère.
— En ce cas, il doit faire partie de votre destinée. — Mais je voudrais bien savoir si notre noble commandant a dessein de nous laisser ici sans boire ni manger.
— Je n'en serais pas surpris. — Je suis convaincu qu'il attentera à ma vie, mais je ne le suis pas qu'il lui soit permis de me Voter. Il peut pourtant ajouter à mes souffrances.
Dès que le commandant eut recouvré quelque sang-froid , il ordonna qu'on lui amenât Schriften, voulant l'interroger plus en détail. On le chercha partout, on ne put le trouver, et la sentinelle qui était en fac-
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tion à la porte du fort déclara qu'il n'en était pas sorti. On ordonna de nouvelles recherches; on visita jusqu'aux souterrains et aux cachots , mais ce fut sans succès.
— L'aurait-on enfermé avec les deux autres? pensa le commandant ; cela me paraît impossible ; cependant je veux m'en assurer.
Il descendit, ouvrit la porte du cachot, et n'y voyant pas celui qu'il cherchait , il allait se retirer , quand Krantz lui dit : • — Fort bien, signorî vous nous traitez joliment, après avoir vécu si long-temps ensemble en amis ! Nous faire jeter dans un cachot , uniquement parce qu'un drôle déclare que nous ne sommes pas ce que nous avons dit que nous étions ! — Peut-être nous accorderezvous un peu d'eau ?
Le commandant, confondu delà disparition extraordinaire de Schriften, savait à peine que répondre. Enihi il dit d'un ton plus doux que les deux amis ne s'y atten daient : — Je vais ordonner qu'on vous eu apporte , signor.
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Il ferma ensuite la porte du cachot et se retira.
— Cela est étrange, dit Philippe; il paraît déjà presque apaisé.
Quelques minutes après la porte s'ouvrit de nouveau, et Pedro entra, apportant une cruche d'eau.
— Il a disparu comme par magie , signors, dit-il; on l'a cherché partout, mais inutilement.
— Qui? dit Krantz ; le marin borgne.''
— Oui, celui que vous avez renversé d'un vigoureux coup de pied, quand on vous conduisait ici. La sentinelle déclare qu'il n'a pas quitté le fort, qu'il ne s'est pas même approché d'elle, de sorte que sa disparition est une énigme. Tout le monde dit qu'il faut que ce soit un esprit ; et je vois que notre commandant n'en est pas peu effrayé.
Krantz siffla en regardant Philippe.
— Devez-vous être chargé de veiller sur nous , Pedro ?
— Je l'espère.
— Eh bien 1 dites au commandant que,
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lorsqu'il sera disposé à m'écouter ^ j'ai quelque chose d'important à lui communiquer.
Pedro sortit.
— Maintenant, Philippe, je puis effrayer assez ce petit homme pour le décider à nous remettre en liberté , si vous voulez lui dire que vous n'êtes pas le mari d'Aminé.
— Je ne le puis , Rrantz. — Je ne ferai pas un pareil mensonge.
— C'est ce que je craignais; et pourtant il est permis d'opposer la duplicité à la cruauté et à l'injustice. A moins que vous ne fassiez ce que je vous propose, je ne sais comment je viendrai à bout de mon projet. Cependant je réfléchirai à ce que je puis faire.
— Je vous aiderai de tout mon pouvoir, mais je ne désavouerai pas ma femme. — Non, jamais!
— Eh bien donc, je verrai si je puis imaginer une histoire qui convienne à toutes les parties.
Krantz se mita réfléchir en se promenant (Ml long et en large, et il était encore en-
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foncé ^lans ses réflexions , quand la porto s'ouvrit: — c'était le commandant.
— On m'a dit que vous avez quelque chose à me communiquer. — De quoi s'agit-il?
— D'abord , signor, faites amener ici ce petit misérable , pour le confronter avec nous.
— Je n'en vois pas la nécessité. — Parlez ! qu'avez-vous à me dire?
— Savez-vous en quelle compagnie vous vous trouvez , quand vous parlez à ce méchant borgne?
— A un matelot hollandais, je présume.
— Non. — C'est à un esprit,^ — à un démon 5 — à un être qui a causé le naufrage de notre bâtiment, et qui porte malheur partout où il se montre.
— Sainte Vierge! — que me dites-vous là, signor?
— La vérité , commandant. Nous vous sommes obligés de nous avoir fait enfermer ici pendant qu'il est dans le fort ; mais vous, prenez garde à vous !
— Vous voulez vous moquer de moi.
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— Non sur ma foi. Faites-le venir ici. l\îon noble ami a un pouvoir mystérieux sur lui. Je suis même surpris qu'il ait osé rester ici quand il le sait si près. Mon ami n'a qu'un mot à dire pour le congédier tout tremblant. Faites-le venir ici , et vous le verrez disparaître au milieu de cris et de jurements épouvantables.
— Que le ciel nous protège ! s'écria le commandant effrayé.
— Envoyez-le chercher sur-le-champ , signor.
— Il est parti , — disparu ; — on ne peut le trouver nulle part.
— Je m'en doutais, dit Philippe en jetant à Rrantz un coup d'œil expressif.
— Parti, — disparu f — dites-vous ? En ce cas, commandant, vous ferez probablement quelques excuses à mon ami pour l'avoir traité comme vous l'avez fait , et vous nous permettrez de retourner dans notre appartement. Alors je vous expliquerai cette histoire étrange et intéressante.
Le commandant , plus confondu que jamais, savait à peine ce qu'il devait faire.
Enfin , il salua Philippe, et le pria de se regarder comme étant en liberté. Se tournant alors vers Krantz, il lui dit : — Je serai charmé d'avoir sur-le-champ l'explication de cette affaire , car tout m'y paraît contradictoire.
— Cela doit être jusqu'à ce que vous en ayez entendu l'explication. Je vous suivrai dans votre appartement; politesse que vous ne devez pas attendre de mon noble ami, qui n'est pas peu indigné du traitement que vous lui avez fait subir.
Le commandant sortit, laissant la porte ouverte. Philippe et Krantz le suivirent. Le premier regagna sa chambre, l'autre accompagna le commandant dans son petit salon. J^a confusion qui régnait dans l'esprit du Portugais le faisait paraître encore plus ridicule. Il savait à peine s'il devait prendre un ton civil ou impérieux; s'il parlait réellement au premier lieutenant d'un bâtiment, ou à un individu n'occupant qu'un grade subalterne; s'il avait insulté un homme de haute condition , ou s'il avait servi de jouet au capitaine d'un bâtiment marchand. Enfin
il se jeta sur son sofa, et Krantz, prenant une chaise , conimenra ainsi qu'il suit.
— Nous ne vous avons trompé qu'en partie, commandant. En arrivant ici nous ignorions comment nous y serions reçus, et c'est ce qui nous a décidés à ne pas vous dire nos grades. Je vous ai fait connaître ensuite le rang de mon ami dans notre pays , mais je n'ai pas jugé à propos de parler de celui qu'il occupait sur notre bâtiment. Le fait est , — comme vous pouvez le supposer d'un homme jouissant d'une si grande fortune,, qu'il était propriétaire du beau navire qui a fait naufrage par suite des manoeuvres de ce misérable borgne, ce dont je parlerai dans quelques instants. Maintenant je viens à mon histoire. Il y a environ dix ans, il y avait à Amsterdam un vieil avare qui vivait delà manière la plus misérable qu'on puisse s'imaginer. Il ne portait que des haillons, mais comme i) avait été marin, c'était ordinairement un costume de matelot. Il n'avait qu'ini fils , auquel il refusait les choses les plus nécessaires à la vie, et qu'il traitait avec cruauté. Après de vaines tentatives pour
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s'emparer d'une |)artie du trésor de son père, il céda à la tentation du démon, et assassina le vieillard , qu'on trouva un matin mort dans son lit. Ou conçut des soupçons contre le fils, mais le corps du défunt ne portant aucune marque de violence, ce crime resta impuni , et le jeune homme se mit en possession de toute la fortune de son père. On croyait qu'il allait devenir prodigue et dissipateur, comme cela arrive ordinairement, mais ce fut tout le contraire; jamais il ne se permettait la moindre dépense , et il paraissait aussi pauvre et même plus pauvre qu'auparavant. Au lieu de mener une vie joyeuse et dissipée , il semblait l'homme le plus misérable du monde , était toujours d'une humeur sombre, vivait isolé , et ne mangeait jamais que du pain, î.es ims disaient que son pève lui avait inoculé l'avarice, les autres secouaient la tête et disaient qu'il y avait quelque chose là-dessous. Enfin, après avoir langui six à sept ans, il fut trouvé à son tour mort dans son îii, sans s'être confessé, sans avoir reçu l'absolution. Sur une table était une lettre adressée aux magistrats de la ville.
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et dans laquelle il avouait qu'il avait assassiné son père pour s'emparer de sa fortune. Il ajoutait que , lorsqu'il était descendu dans le souterrain où le vieillard gardait son trésor, dans l'intention d'en prendre une partie pour se divertir, il avait trouvé l'esprit de son père qui était assis sur ses sacs remplis d'or, et qui l'avait menacé d'une mort subite s'il en touchait jamais une seule pièce. Il y était retourné plusieurs fois , et y avait toujours trouvé son père en sentinelle. Enfin il avait renoncé à toute tentative , et avait vécu misérablement^ sans jouir du fruit de son crime, et poursuivi par ses remords. Il léguait son trésor à une église dédiée à son saint patron, s'il en existait une, n'importe en quel pays; sinon, il ordonnait qu'il en fut construit une. Après bien des recherches, ons'assuraqu'iln'existaitaucuneéglisedédiée au saint dont il portait le nom, ni en Hollande ni dans les Pays-Bas , car vous savez qu'il ne s'y trouve que peu de catholiques. On prit alors des informations en Espagne et en Portugal, et l'on apprit qu'il n'existait qu'une seule église dédiée à ce saint , et qui a va il
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été bâtie par un noble portugais dans la ville de Goa, dans les Indes-Orientales. L'évéque catbolique décida que le trésor serait envoyé à Goa , et on le transporta à bord du bâtiment de mon noble ami, pour être remis aux autorités portugaises. — Eh bien, signor, pour plus de sûreté, les coffres-forts qui contenaient cet argent furent placés dans la chambre du capitaine, que mon noble ami occupait, et quand il alla se coucher la première nuit, il fut bien surpris d'apercevoir un petit homme borgne assis sur un des coffres-forts.
— Dieu miséricordieux ! s'écria le commandant 5 quoi ! le même petit homme qui a paru ici aujourd'hui ?
— Le même , signor.
Le commandant fit un signe de croix , et Krantz continua : — Comme vous pouvez le supposer , mon noble ami ne fut pas peu alarmé; mais comme il est plein de courage il demanda au vieillard qui il était , et comment il était venu à bord.
— J'y suis venu avec mon trésor, répondit le spectre; il m'appartient, et je le
garderai. L'église n'en aura jamais un stiver, si je puis l'empêcher.
— Alors, mon noble ami tira de son sein une relique qu'il porte toujours sur lui , et la lui montra. Le vieillard poussa des hurlements affreux et disparut , probablement malgré lui. Le spectre se montra encore les deux nuits suivantes ; mais , à la vue de la relique, il disparaissait toujours en poussant de grands cris , parmi lesquels on distinguait les mots perdu! — perdu! Et pendant le reste du voyage il ne se montra plus. Quand mon noble ami me fit ce récit , je crus que le vieillard voulait dire que le trésor était perdu pour lui ; mais il paraît qu'il voulait parler du bâtiment. Dans le fait , c'était une témérité d'avoir pris à bord la fortune d'un parricide ; nous ne pouvions espérer un heureux voyage avec un pareil fret ; et l'événement le prouva. Quand le bâtiment fît naufrage, mon ami , désirant sauver le trésor , le fit mettre sur le radeau , et quand nous débarquâmes , nous le fîmes porter à terre , et nous l'enterrâmes afin de le conserver II. 18
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pour l'église à laquelle il a été légué. Mais tous les hommes qui nous ont aidés à l'enterrer ont péri depuis ce temps, et il n'y a que mon ami et moi qui connaissions l'endroit où il est déposé. — J'oubliais de vous dire que dès que l'argent eut été enterré , le petit vieillard borgne reparut^ et nous le vîmes assis par terre sur l'endroit où nous avions déposé ce trésor. Je crois que sans cette circonstance, nos matelots s'en seraient emparés. Mais d'après son apparition ici aujourd'hui , je suppose que le spectre a cessé d'y veiller, et qu'il est venu ici pour nous donner à entendre que nous pouvions aller le reprendre, quoique je ne comprenne pas pourquoi.
— Cela est étrange, — fort étrange ! — Et il y a une somme considérable enterrée en cet endroit ?
— Immense.
— Le spectre étant venu ici, je suis porté à croire qu'il y a renoncé.
— Sans doute , sans quoi il y serait resté.
— Pouvez-vous conjecturer pourquoi il ejit venu ici ?
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— Probablement pour annoncei' ses intentions , pour (lire à mon ami d'envoyer prendre le trésor ; mais vous savez qu'il a été interrompu,
— C'est vrai. — jMais il a appelé votre ami Vanderdecken.
— C'est le nom qu'avait pris mon ami en montant à bord.
— Et c'est aussi le nom que porte la dame.
— Sans doute. Il l'a trouvée au cap de Bonne-Espérance , et l'a emmenée avec lui.
— Elle est donc sa femme?
— Je ne puis répondre à cette question. — Il vit avec elle comme si elle l'était.
— Ah ! vraiment ? — IMais revenons-en à ce trésor. Vous dites que personne ne sait où il est caché , excepté vous et votre ami ?
— Personne.
— Voulez-vous bien lui exprimer mes regrets de ce qui s'est passé , et lui dire que j'aurai le plaisir de le voir demain matin?
— Certainement, signor, répondit Krantz en se levant ; et saluant le commandant, il se relira.
— Je cherchais une chose, et j'en ai trouvé
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une autre , dit le commandant quand il fut seul. Il faut que ce soit un spectre ; mais il faudrait un spectre bien effrayant pour m'empècher de mettre la main sur des doublons. D'ailleurs , je puis appeler un prêtre à mon aide. — Voyons , maintenant : si je laisse partir cet homme à condition qu'il apprenne aux autorités portugaises, c'est-à-dire à moi r en quel lieu ce trésor est caché, fautil que je perde la belle Aminé ? Non, car je puis lui envoyer le certificat \ et elle est à moi. — Mais il faut d'abord que je me débarrasse de lui. — Quelle est celle des deux choses que je préfère ? — Oui , c'est le trésor. — Mais je puis les avoir toutes deux. — Dans tous les cas, assurons-nous d'abord des doublons ; j'en ai plus besoin c^ue l'église. — Mais si je garde le trésor, ces deux hommes peuvent me dénoncer. — Il faut m'en défaire, les mettre hors d'état de jamais parler. Ensuite je pourrai peut-être aussi obtenir la belle Aminé. — Oui^ leur mort est nécessaire pour m'assurer la possession de ces deux trésors. Mais songeons-y bien ; il faut avant tout m'emparer du premier.
Pendant quelques minutes , le commandant resta la tête appuyée sur ses mains , réfléchissant à ce qu'il devait faire.
— Il dit que c'est un spectre , continua-t-il ; l'histoire est certainement plausible; mais je ne sais pas, j'ai des doutes. Ils peuvent se jouer de moi. Qu'importe? Si le trésor est là, je m'en emparerai ; s'il n'y est pas , je me vengerai d'eux. — Oui, c'est cela. — Non seulement il faut m'en défaire , mais il faut faire disparaître aussi peu à peu tous ceux qui m'auront aidé à transporter le trésor. Alors Qui est là? — C'est vous, Pedro ?
— Oui, signor.
— Y a-t-il long-temps que vous êtes ici ?
— J'entre à l'instant, signor. J'ai cru que vous m'appeliez.
— Je n'ai besoin de rien ; vous pouvez vous retirer.
Pedro se retira; mais il était depuis quelque temps dans le salon, et il avait entendu tout le monologue du commandant.