CHAPITRE XYII
Ce fut par une belle matinée que le bâtiment portugais à bord duquel était Aminé entra dans la baie et dans la rade de Goa. Cette ville était alors à son zénith. C'était une cité fière, superbe , où régnaient le luxe et l'opulence, la capitale de l'est, une cité de palais, où le vice-roi exerçait une autorité absolue. Tous les passagers étaient sur le pont , et le capitaine portugais, qui avait fait plusieurs fois ce voyage , montrait à Aminé les édifices les plus intéressants. Après avoir passé devant les forts, ils entrèrent dans la rivière, dont les bords étaient couverts des maisons de campagne des nobles et des hidalgos , édifices magnifiques qui s'élevaient au milieu des bosquets d'orangers dont le parfum embaumait l'air.
— Voilà, sigîiora, le château de plaisance (lu vice-roi, tlit le capitaine montrant à Aminé ini édifice qui couvrait près de trois acres de terrain.
Le bâtiment, continuant sa route, arriva presque par le travers de la ville. Aminé alors dirigea ses regards vers les grands clochers des églises , et vers les édifices publics , car elle avait vu peu de villes, comme les lecteurs doivent l'avoir remarqué en lisant son histoire.
— Voilà l'église et l'établissement des jésuites , dit le capitaine en lui montrant un superbe édifice. C'est dans cette église que sont les reliques du célèbre saint François, qui sacrifia sa vie poiu^ la propagation de TEvauffile dans ces contrées lointaines.
— Le père Mathias m'a parlé de lui , dit Aminé. Mais quel est cet autre bâtiment?
— Le couvent des Augustms, et vous voyez sur la droite celui des Dominicains.
— Il '^st vraiment superbe.
— Le bâtiment que vous voyez à présent sur le bord de l'eau est le palais du vice-roi. Celui qui est à la droite est le couvent des
28q le vaisseau FANTOME.
Carmes déchaussés. Ce clocher si élevé est la cathédrale de Sainte-Catherine, et cette église dont l'architecture est si belle et si délicate est celle de Notre-Dame-de -Miséricorde. — Voyez-vous un édifice surmonté d'un dôme qui s'élève derrière le palais du vice-roi ?
— 3 e le vois.
— C'est la sainte inquisition.
Quoique Aminé eût entendu Philippe parler de l'inquisition , elle n'en connaissait guère le pouvoir formidable ; cependant, en entendant prononcer ce nom, elle fut saisie d'un léger tremblement dont elle ne put s'expliquer la cause.
— A présent que nous sommes devant le palais du vice-roi, reprit le capitaine, vous pouvez voir toute la beauté de cet édifice. Cette grande masse de bâtiments un peu plus loin est la douane, et nous allons jeter l'ancre en face. — A présent, il faut que je vous quitte , signora.
Quelques minutes après, le bâtiment jeta l'ancre en face de la douane. Le capitaine et les passagers se rendirent à terre. Aminé
LE VAISSEAU FATNTOME. 28 1
resta à bord, pendant que le père Mathias allait lui chercher un domicile convenable. Le lendemain matin , le vieux prêtre revint à bord ; il avait obtenu qu'Aminé fût reçue dans le couvent des Ursulines, dont il connaissait l'abbesse; et avant qu'elle partît, il l'avertit que c'était une femme scrupuleuse , et qu'elle serait charmée de la voir suivre, autant qu'il serait possible, les règles de son ordre. Il ajonta qu'on ne recevait dans ce couvent que des jeunes personnes de familles riches et distinguées, et qu'il espérait qu'elle s'y trouverait heureuse. Il lui promit aussi d'aller la voir, et de l'entretenir de tous les objets qu'il avait tellement à cœur , et qui, lui dit-il, étaient si nécessaires à son salut. Le ton d'intérêt et de bonté avec lequel il lui parlait fit verser à Aminé des larmes d'attendrissement, et le bon père la quitta pour aller chercher son bagage avec une satisfacHon qu'il avait rarement éprouvée près d'elle, et avec plus d'espoir que jamais que les efforts qu'il faisait pour la convertir ne seraient pas en pure perte.
— C'estun homme de bien, pensait Aminé
•QSa I.E VAISSEMi FANTOME.
en partant ; — et Aminé avait raison. Le père Mathias était ini homme de bien; mais, comme tous les hommes, il n'était pas parfait. Enthousiaste pour sa rehgion , il aurait volontiers subi le martyre pour en soutenir la cause; mais quand on s'opposait à ses vues ou qu'on les contrariait, il pouvait être cruel et injuste.
Le père Mathias avait plusieurs raisons pour placer Aminé dans le couvent des Ursulines. Il se regardait comme obligé de lui assurer cette protection dont il avait si longtemps lui-même joui chez elle, et il désirait aussi qu'elle fut sous la surveillance de l'abbesse, parce qu'il ne pouvait s'empêcher de s'imaginer, quoiqu'il n'en eut aucune preuve, qu'elle essayait ou pratiquait encore des arts illicites. 11 n'en dit rien à l'abbesse , parce qu'il sentit qu'il serait injuste de lui inspirer des soupçons; mais il lui représenta Aminé comme une jeune femme qui ferait honneur à leur foi, à laquelle elle n'était pas encore tout-à-fait convertie. L'idée seule d'opérer une conversion est pour des religieuses un objet du plus haut intérêt, et l'abbesse fut
LE VAISSEAU FAiXTOAIE. i<83.
plus charmée de recevoir dans son cloître une jeune femme qui avait besoin de ses conseils et de ses instructions, qu'elle ne l'eût été de voir arriver une excellente chrétienne qui ne lui aurait donné aucun embarras. Aminé quitta le bâtiment avec le père Mathias. Ils débarquèrent entre la douane et le palais du vice- roi, et, refusant le palanquin qui lui avait été préparé, elle se rendit à pied au couvent. Ils traversèrent la grande place qui est derrière le palais , et prirent ensuite la Strada Diretta, qui conduit à l'église de Notre-Dame-de-Miséricorde, près de laquelle le couvent des Ursulines est situé. Cette rue est la plus belle de Goa, et on l'appelle Strada Diretta, ou Rue-Droite, à cause du fait assez singulier que presque toutes les rues de Goa forment des set^ments de cercle. Les yeux d'Aminé furent éblouis ; les maisons étaient hautes, massives, construites en pierres, et en avant de chaque étage était un bak on en marbre, sculpté avec soin, tandis qu'au-dessus de chaque porte on voyait les armoiries des nobles et des hidalgos à qui la maison appartenait. La grande place
*.284 LE VAISSEAM FAINTOME.
derrière le palais, et les rues les plus larges, étaient remplies d'éléphants et de chevaux magnifiquement caparaçonnés; de palanquins portés par des naturels en belle livrée, et de coureurs qui les précédaient. On y voyait presque toutesles nations du monde, depuis le fier Portugais jusqu'au naturel à demi nu ; des Musulmans, des Arabes, des Indous, des Arméniens, des officiers et des soldats en uniforme, tous mêlés et serrés ensemble , tous empressés et en mouvement. Tels étaient le luxe, la splendeur et la richesse de la belle cité deGoa, de l'impératrice de l'est, à l'époque où nous la décrivons.
Il leur fallut une demi-heure pour se frayer un chemin à travers la foule, et enfin ils arrivèrent au couvent , où Aminé reçut de l'abbesse le meilleur accueil. Après quelques minutes de conversation , le père Matliias se retira , et l'abbesse se mit sur-lechamp à sa tâche de conversion. La première chose qu'elle fit fut de faire servir des fruits confits ; ce qui n'était pas mal commencé , car ils étaient fort bons; mais comme elle était fort ignorante, et qu'elle n'était pas
habituée aux discussions théologiques, les arguments qu'elle fit ensuite ne furent pas goûtés par Aminé autant que les fruits. Après un discours décousu qui dura près d'une heure, la vieille dame se sentit fatiguée, et crut avoir fait des merveilles. Aminé fut alors présentée aux religieuses, qui étaient encore jeunes pour la plupart , et toutes de bonnes familles. Ou lui montra ensuite sa chambre, et comme elle avait exprimé le désir d'être seule, une quinzaine seulement y entrèrent avec elle, c'est-à-dire autant que la cellule pouvait en contenir.
Nous passerons par-dessus les deux premiers mois qu'Aminé resta dans ce couvent. Pendant ce temps, le père Mathias avait fait toutes les démarches possibles pour s'assurer si Philippe Vanderdecken s'était sauvé sur quelqu'une des îles qui étaient sous la domination des Portugais, mais il n'avait pu obtenir aucune information. Aminé était alors lasse du couvent. Elle était ennuyée dés harangues de la vieille abbesse, et encore plus dégoûtée delà conduite et de la conversation des nonnes. Toutes avaient des se-
286 LE VAISSEAU FANTOMK.
crets à lui confier, — secrets qui avaient déjà été confiés à tout le couvent. Ces secrets, ces histoires étaient d'une nature si différente des idées qui occupaient l'esprit d'Aminé , qu'elle ne les entendait qu'avec répugnance. Il ne pouvait en être autrement. Ces pauvres créatures avaient été retirées du monde à la fleur de leur jeunesse, sous un soleil dont l'ardeur enflamme le sang , et claquemurées dans un couvent pour satisfaire l'orgueil et l'avarice de leurs familles. Comme on n'y admettait que des personnes d'une naissance distinguée , les règles de ce couvent n'étaient pas si strictes que celles de beaucoup d'autres ; on y permettait de certaines licences, et ion en prenait de plus grandes. Enfin, Aminé, à sa grande surprise, reconnut que, dans cette société consacrée au ciel, les passions humaines avaient pris pkis de développement qu'elle ne l'avait vu partout ailleurs. Constamment surveillée, n'ayant jamais un instant à elle, son existence lui devint insupportable , et au bout de trois mois elle pria le père Mathias de lui trouver un autre asile , lui disant franchement qu'il
LE VAISSEAU FAM'OME. tiSy
n'était pas probable que son séjour dans le couvent tendît à la convertir aux dogmes de la religion chrétienne. Le père Mathias la comprit parfaitement, mais il lui répondit :
— Je n'en ai pas le moyen.
— En voici les moyens , lui répondit Aminé retirant de son doigt sa bague en diamants, et la lui remettant. Ce bijou, dans mon pays, vaudrait huit cents ducats; mais dans celui-ci je n'en connais pas la valeur.
Le père Mathias prit la bague.
— Je vous reverrai demain matin, dit-il , et je vous informerai de ce que j'aurai pu faire. Je dirai à l'abbesse que vous allez rejoindre votre mari , car il ne serait pas prudent de lui dire pourquoi vous quittez ce couvent. J'ai déjà entendu dire ce que vous venez de me confier; je le regardais comme une calomnie , mais je sais que vous êtes incapable de dire une fausseté.
Le lendem.'iin, le père Mathias revint , et eut d'abord une entrevue avec l'abbesse. Celle-ci fit ensuite venir Aminé, et lui dit qu'il était nécessaire qu'elle sortit du couvent Elle la consola aussi bien qu'elle le pul,
288 LE VAISSEAU FAWTOME.
d'avoir à s'éloigner de ce séjour de bonheur, fit servir des confitures sèches pour adoucir l'amertume de son départ , lui donna sa bénédiction, et la remit entre les mains du père Mathias. Dès qu'ils furent seuls, celui-ci informa Aminé qu'il avait vendu la bague dixhuit cents dollars , et qu'il lui avait retenu un appartement chez une veuve , avec qui elle prendrait ses repas.
Ayant pris congé des nonnes, Aminé sortit du couvent avec le père Mathias, et elle fut bientôt installée dans son nouveau logement, qui faisait partie d'une maison située sur la grande place appelée Terra di Sabaio. Après l'avoir présentée à son hôtesse , le père Mathias se retira. Aminé trouva son appartement, qui donnait sur la place, commode et bien aéré. La veuve qui l'avait accompagnée pour le lui montrer étant encore près d'elle , elle lui demanda quelle était la grande église qui était de l'autre côté de la place.
— C'est l'Ascension. La musique y est excellente , et si vous le désirez , nous irons l'entendre demain.
— Et quel est ce bâtiment massif en face de nous?
— C'est l'Inquisition , répondit la veuve en faisant un signe de croix.
Aminé tressaillit encore , sans trop savoir pourquoi.
— Est-ce là votre fils ? demanda-t-elle à la veuve en voyant entrer un enfant d'environ douze ans.
— Oui , répondit la veuve , et c'est le seul qui me reste. Puisse Dieu me le conserver !
L'enfant était bien fait et intelligent. ^mine , pour des raisons particulières , fit tout ce qu'elle put pour gagner son amitié , et elle y réussit.