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CHAPITRE XYIII

Aminé venait de rentrer après avoir fait une promenade après le dîner dans les rues de Goa ; elle avait fait quelques emplettes dans différentes boutiques du bazar , et les avait rapportées sous sa mantille. — Grâce au ciel , pensa-t-elle en se jetant sur un sofa, je suis seule ici , et je n'y suis pas épiée. — Philippe , Philippe , où étes-vous en ce moment? Mais à présent j'ai le moyen de le savoir, et je le saurai bientôt. Le petit Pedro, le fils de la veuve, entra dans sa chambre, courut à elle et l'embrassa. — Dites-moi, Pedro , où est votre mère ? lui demanda-telle.

— Elle est allée passer la soirée avec des amis , et comme je suis seul, je resterai avec vous , si vous le voulez bien.

— Restez, mon cher enfant, restez. — Dites-moi, Pedro, savez-voos garder un secret ?

— Oui , sans doute. — Dites-le-moi.

— Je n'ai rien à vous dire ; mais je veux vous apprendre un jeu. Je vous ferai voir différentes choses dans votre main.

— Oh! oui! montrez-les-moi, montrez-lesmoi!

— Mais il faut me promettre de n'en rien dire.

— Par la sainte Vierge , je n'en dirai rien à personne.

— En ce cas , vous allez voir.

A.mine alluma du charbon dans un réchaud, et le mit à ses pieds. Elle prit ensuite une plume faite d'un roseau , une petite bouteille d'encre et une paire de ciseaux , et elle traça différents caractères sur un morceau de papier , en chantant ou plutôt en psalmodiant des paro-es qui étaient inintelligibles pour son jeune compagnon. Elle jeta alors dans le réchaud de l'encens el de la graine de coriandre, ce qui répandit une odeur aromatique très forte. Disant enfin à Pedro de

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s'asseoir près d'elhî sur un petit tabouret , elle prit la main droite de l'enfant dans la sienne , y traça un carré sur la paume avec quelques caractères de chaque coté, et versa au centre quelques gouttes d'encre, de manière à former un miroir noir, delà grandeur d'une demi-couronne.

— A présent tout est prêt , dit Aminé ; regardez, Pedro, que voyez- vous dans l'encre ?

— J'y vois ma figure.

Elle jeta de nouveau de l'encens dans le réchaud, et la chambre fut pleine de fumée.

— Turshoon , — Turioshoon , — descendez, descendez! — Arrivez, esclaves de ces noms , — écartez le voile , et soyez exacts.

Elle avait coupé avec les ciseaux le papier sur lequel elle avait tracé des caractères , et elle en jeta un morceau dans le réchaud , tenant toujours la main de l'enfant.

— Que voyez-vous à présent , Pedro ?

— Je vois un homme qui balaie, répondit l'enfant un peu effrayé.

— Ne craignez rien , Pedro ; vous verrez

encore d'autres choses. — A-t-il fini de balayer ?

— Oui.

Aminé murmura quelques mots inintelligibles , et jeta dans le réchaud ce qui restait du papier sur lequel elle avait tracé des caractères.

— A présent, Pedro, dites : Phihppe Vanderdecken , paraissez!

— Philippe Vanderdecken , paraissez !

répéta l'enfant en tremblant.

— Dites-moi ce que vous voyez , Pedro , dites-moi la vérité.

— Je vois un homme couché sur du sable blanc. — Je n'aime pas ce jeu-là.

— Ne vous alarmez pas, Pedro; vous aurez des gâteaux tout à l'heure. Continuez à me dire ce que vous voyez. — Comment cet homme est il vêtu ?

— Il a un habit court et des pantalons blancs. — Il regarde autour de lui. I1 prend quelque chose dans son sein et il le baise.

— C'est lui , c'est lui ! O ciel, je te remercie. 11 vit î regardez encore, Pedro.

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— Il se lève. — Mais j\^ vous dis que je n'aime pas ce jeu-là , il m'effraie.

— N'ayez pas peur , Pedro.

— Mais j'ai peur; je ne puis continuer; permettez-moi de m'en aller.

Pedro en se levant tourna sa main ; l'encre se répandit, le charme fut rompu, et Aminé ne put en savoir davantage. Elle calma l'enfant en] lui faisant de petits présents , et elle lui fit ensuite répéter la promesse de ne parler à personne du jeu qu'il venait de jouer.

— Je sais du moins qu'il est vivant, pensa-t-elle. O ma mère , ma chère mère, comhien je vous remercie ! Et elle se promit de faire de nouveaux efforts pour s'assurer du sort actuel de son cher Philippe, quand l'enfant aurait oublié sa frayeur. Elle ne lui permit de la quitter que lorsqu'il parut ne plus songer à ce qui venait de se passer , et pendant plusieurs jours elle ne cessa de lui recommander de n'en rien dire à personne , et elle lui faisait sans cesse quelque nouveau présent.

Un soir que sa mère était sortie, Pedro

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entra clans sa chambre, et lui demanda s'ils ne joueraient pas encore au même jeu.

Aminé, qui désirait vivement d'en savoir davantage , fut enchantée de la demande de l'enfant, et elle eut bientôt préparé tout ce qui lui était nécessaire, et la scène que nous avons déjà décrite se renouvela. Sa chambre était remplie d'une fumée odoriférante, le miroir magique était sur la main de l'enfant, et il prononçait les mots : — Philippe Vanderdecken, paraissez! quand la porte s'ouvrit, et Aminé vit entrer le père Mathias , la veuve et plusieurs autres personnes. Aminé tressaillit; Pedro courut vers sa mère en criant.

— Je ne me suis donc pas trompé , quand je suis monté dans votre chambre àTerneuse, s'écria le père INÏathias , les bras croisés sur sa poitrine, en jetant sur Aminé un regard d'indignation; maudite sorcière, vous voilà enfin convaincue.

Amin<^ le regarda à son tour avec mépris, et lui répondit d'un ton calme : — Je ne professe pas votre croyance, — vous le savez. — Il paraît qu'écouter aux portes fait

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partie de votre religion. — Vous êtes dans ma chambre. Ce n'est pas la première fois que j'ai à vous prier d'en sortir. — Je vous réitère cette demande , ainsi qu'à tous ceux qui vous accompagnent.

— Emparez-vous de tout cet appareil de sorcellerie , dit le père Mathias à ses comp agnons.

On emporta le réchaud, et les autres objets dont Aminé s'était servie pour ses opérations magiques ; le père Mathias se retira avec tous les autres , et elle resta seule dans sa chambre.

Aminé eut un pressentiment qu'elle était perdue. Elle n'ignorait pas que la magie était un crime des plus grands dans les pays catholiques , et elle avait été prise sur le fait. — Eh bien, pensa-t-elle, c'est ma destinée, et je saurai la subir.

Pour expliquer l'apparition du père Mathias et des autres témoins, il est à propos d'informer le lecteur que l'enfant n'avait pas tenu la promesse qu'il avait faite à Aminé, et qu'il avait raconté à sa mère tout ce qui s'était passé. La veuve, effrayée du récit de son

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fils , crut devoir aller trouver le pèreMathias, et lui confier tout ce qu'elle avait appris , car, suivant elle, c'était un cas de sorcellerie. Le père Mathias questionna l'enfant, et partageant l'opinion de la veuve , il résolut d'avoir des témoins du fait, afin de pouvoir en faire la preuve. Il proposa donc que l'enfant parût disposé à se prêter de nouveau à ce qu'Aminé lui avait représenté comme un jeu, et il lui donna toutes les instructions nécessaires, ayant préalablement arrangé qu'il entrerait dans la chambre avec la veuve et d'autres personnes quand elle serait au milieu de ses incantations.

Environ une demi-heure après, deux hommes portant de grandes robes noires entrèrent dans la chambre d'Aminé , et l'invitèrent à les suivre , si elle ne voulait qu'ils employassent la force. Aminé ne fit aucune résistance. Ils traversèrent la place ; la porte du grand bâtiment s'ouvrit; ils la prièrent d'y entrer, et quelques secondes après, Aminé se trouva dans une des prisons de l'inquisition.

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