CHAPITRE XIX
Avant de continuer notre relation , il peut être à propos de donner à nos lecteurs une idée de la nature , des formes et des règles de l'inquisition ; et ce que nous allons dire de celle de Goa peut s'appliquer à tous les autres établissements semblables , à très peu de différence, près , s'il en existe aucune.
La Santa-Casa, on l'inquisition de Goa, est sur un des cotés d'une grande place, appelée Terra di Sabaio. C'est un grand et bel édifice construit en pierres, ayant trois portes donnant sur la place. Celle qui est au centre est plus grande que les deux autres , et c'est l'entrée de la salle de jugement. Les deux portes latérales conduisent à de beaux et spacieux appartements destinés aux inquisiteurs, et aux officiers attachés à l'établissement.
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Derrière ces appartements sont les cachots et les prisons de l'inquisition. Ils sont placés clans deux longues galeries, fermées par une double porte, et ont environ dix pieds carrés. Il y en a environ deux cents ; les uns sont plus commodes que les autres, car il est permis au jour d'y pénétrer , tandis qu'il en est qui sont complètement obscurs. Des sui^veillants sont toujours dans ces galeries, et pas un mot, pas un son ne peut sortir d'un cachot sans qu'ils l'entendent. La nourriture des prisonniers est fort bonne, et l'on a grand soin qu'elle soit de nature à ce que le manque d'exercice ne puisse leur causer une indigestion. On leur accorde les secours de la médecine quand ils en ont besoin ; mais ce n'est que dans des occasions très particulières qu'on leur permet de voir un prêtre, et les consolations de la religion, même la confession et l'extréme-onction , leur sont refusées dans leurs derniers moments. S'ils meurent pendantleur détention, qu'ils soient déclarés ou non coupables du crime dont ils sont accusés, ils sont enterrés sans aucune cérémonie funèbre , et on les juge après leur
mort, s'ils sont déclarés coupables, leurs cadavres sont exhumés, et la sentence est exécutée sur leurs restes.
Il y a à Goa deux inquisiteurs , dont l'un porte le titre de grand inquisiteur. L'un et l'autre sont invariablement choisis dans l'ordre de Saint-Dominique. Ils sont assistés dans leurs interrogatoires et dans leurs jugements par un grand nombre de moines pris dans tous les ordres religieux; on les appelle les députés du saint-office , mais ils ne paraissent que lorsqu'ils sont mandés. Il y a d'autres officiers dont le devoir est d'examiner tous les ouvrages qui sont publiés, et de voir s'il ne s'y trouve rien qui soit contraire à la religion. Il y a aussi un accusateur public et un procureur de l'inquisition, et des hommes de loi à qui il est permis de défendre les prisonniers , mais dont la principale occupation est de pénétrer leurs secrets et de les trahir. Telles sont aussi les fonctions honteuses de ceux qu'on appelle les familiers de l'inquisition , et les premiers nobles du pays regardent comme un honneur et comme une garantie de leur propre sûreté d'en faire
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partie. Ainsi les familiers de l'inquisition se trouvent disséminés dans toute la société, et chaque parole im prudente ou inconsidérée qui échappe ne manque pas d'être rapportée au saint-office. On ne résiste jamais à un mandat portant l'ordre de comparaître devant l'inquisition ; et si l'on y résistait, toute la populace se soulèverait pour le faire exécuter. Ceux qui sont enfermés dans les prisons de l'inquisition y sont toujours seuls; c'est une chose fort extraordinaire de placer deux prisonniers ensemble, et on ne le fait que lorsqu'on voit qu'une longue solitude a causé un accablement d'esprit qui met en danger la vie de l'un d'eux. Un silence perpétuel leur est enjoint, et on le fait observer strictement. Ceux qui pleurent, qui gémissent, et même qui prient, sont punis, et l'on a recours aux coups pour les forcer à se taire. Les plaintes et les cris de ceux qui souffrent ce châtiment ou qui sont appliqués à la torture , retentissent dans toute la longueur des corridors, et épouvantent les autres, qui, dans la solitude et les ténèbres, se disent que tel est le destin qui les attend.
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La première question qu'on fait à un individu arrêtée par ordre de l'inquisition est : — En quoi consistent vos propriétés ? On exige de lui luie déclaration exacte de tout ce qu'il possède, et on lui fait attester sous serment la vérité de sa déclaration , en l'informant que quand même il serait reconnu innocent de l'accusation portée contre lui son mensonge lui ferait encourir le courroux de l'inquisition , et qu'alors il serait de nouveau rais en jugement pour avoir prêté un faux serment devant le saint-office. Ce n'est pas sans de bonnes raisons qu'on fait une telle question. Quand un accusé avoue son crime, il arrive assez souvent qu'on lui rend la liljerté ; mais alors tous ses biens sont confisqués.
Les règles suivies par l'inquisition sont destinées à faire paraître que ceux qui sont condamnés l'ont été avec justice; car, quoique deux témoins suffisent pour ordonner l'arrestation d'un individu , il en faut sept pour le déclarer coupable. Mais comme les témoins ne sont jamais confrontés avec l'accusé, et qu'on les met souvent à la torture,
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il n'est pas difficile d'obtenir le noni]3re nécessaire , et le témoin prête fréquemment un faux serment qui cause la mort de l'accusé , pour sauver sa propre vie. Les principaux crimes dont la connaissance appartient à l'inquisition sont : la sorcellerie , l'hérésie , le blasphème , et ce qu'on appelle le juddisme.
Pour comprendre ce qu'on entend par ce dernier crime , contre lequel l'inquisition a prononcé plus de sentences que contre aucun autre, il faut que le lecteur soit informé qire lorsque Ferdinand et Isabelle de Castille bannirent tous les juifs d'Espagne , la plupart se réfugièrent en Portugal , où ils ne furent admis qu'à condition qu'ils embrasseraient le christianisme. Ils y consentirent, ou feignirent d'y consentir ; mais les Portugais méprisèrent ces convertis , parce qu'ils ne croyaient pas à leur sincérité. On les nomma nouveaux chrétiens , pour les distinguer des anciens chrétiens. Au bout d'un certain temps , les anciens et les nouveaux contractèrent des mariages ensemble ; mais quand cela arrivait, c'était toujours un sujet
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de reproche pour les anciennes familles , et on accusa long -temps leurs descendants d'avoir dans leurs veines une partie du sang des nouveaux chrétiens.
Les descendants de ces familles à sang mêlé , non seulement perdaient leur caste ; mais comme leur généalogie était connue , ils étaient en butte aux soupçons, et ils se trouvaient toujours à la merci du saint-office, quand ils étaient dénoncés pour cause de judaïsme , c'est-à-dire pour avoir célébré la Pâque , ou observé les autres cérémonies prescrites par Moïse.
Voyons quel est le résultat d'une accusation semblable entre les mains de l'inquisition. Un sincère et véritable catholique, issu d'une de ces malheureuses familles, est accusé et arrêté ; il reçoit ordre de déclarer quelles sont ses propriétés. Connaissant son innocence , et se croyant sur d'être bientôt mis en liberté , il obéit sans réserve. Mais à peine a-t-on fermé les verrous de sa prison , que tous ses biens sont saisis et vendus à l'encan, et il est bien entendu qu'ils ns lui seront jamais rendus. Après quelques mois de dé-
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teiitioii , il est mandé dans la salle de jugement ; on lui demande s'il sait jDourquoi il est en prison , et on le presse d'avouer son crime et de ne rien cacher, attendu que c'est le seul moyen qu'il ait d'obtenir sa mise en liberté. Il déclare qu'il ignore de quoi on peut l'accuser; on le fait comparaître plusieurs fois , et sa réponse est toujours la même. Vient l'époque de Vauto-cla-fé , c'està-dire de l'exécution publique de ceux que l'inquisition a déclarés coupables, ce qui a lieu tous les deux ou trois ans. L'accusateur public se présente alors, et dit que le prisonnier a été accusé de judaïsme par tel nombre de témoins. On cherche à le déter miner à avouer son crime , et s'il persiste à protester de son innocence, on rend une sentence contre lui , et on le déclare convicto invotivo ^ c'est-à-dire convaincu, mais refusant d'avouer ; et il est condamné à être brûlé vif. On le reconduit dans son cachot , on l'exhorte encore à avouer son crime , et on lui promet son pardon s'il le fait. On continue à lui faire les mêmes instances jusqu'à la veille même de \auto-da-jé. Epouvanté par II. 20
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l'idée d'une mort si cruelle , le malheureux y consent enfin pour sauver sa vie. 11 est mandé de nouveau dans la salle de jugement, et il se déclare coupable du crime qu'il n'a pas commis. 11 s'imagine qu'il est sauvé, — hélas ! non : il est tombé dans un piège , et il ne peut s'en échapper.
— Vous reconnaissez, lui dit-on, que vous avez observé les lois de Moïse. On ne peut pratiquer seul les cérémonies qu'il enjoint. Vous ne pouvez avoir mangé seul l'agneau pascal. Déclarez-nous donc sur-le-champ quels sont ceux qui ont commis ce crime avec vous , ou nous ne pouvons vous faire grâce de la vie , et le bûcher va s'allumer pour vous.
Ainsi , il s'est accusé lui-même sans y rien gagner. S'il veut sauver sa vie , il faut qu'il accuse faussement ses connaissances , ses amis, probablement même sa propre famille, ses frères , sa femme, ses enfants ; car il est naturel de supposer que pour se livrer à des pratiques illicites, un homme ne prend pour témoins que des personnes en qui il a toute confiance. Qu'un homme se reconnaisse
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coupable , ou qu'il meure en prolestant de son innocence , ses biens n'en sont pas moins confisqués; mais il est important pour l'inquisition qu'il avoue le crime dont on l'accuse, parce que cet aveu , revêtu de sa signature, est lu en public, et sert à prouver que le tribiuial est juste , impartial , et même miséricordieux , puisqu'il pardonne à ceux qui avouent leurs fautes.
Les accusations de sorcellerie et de magie étaient beaucoup plus fréquentes à Goa que dans aucun autre établissement de l'inquisition ; ce qui venait de ce que les coutumes et les cérémonies des Indoux étaient mêlées de beaucoup de superstitions absurdes. Ces hommes et les esclaves venus d'autres parties du monde , embrassaient souvent le christianisme pour plaire à leurs maîtres ; mais s'ils avaient été baptisés et qu'ils commissent ensuite quelque crime du ressort de l'inquisition , ils étaient condamnés à la peine du feu jsi au contraire ils n'avaient pas reçu le baptême , ils ne subissaient que celle de l'emprisoimement , des ^Wges ou des galères; ce qui était pour un grand nombre
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un motif de refuser d'embrasser la foi chrétienne.
Nous avons donné tous les détails que nous croyons nécessaires, quant à présent pour l'information du lecteur. Il apprendra le reste à mesure que nous avancerons dans notre histoire.
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