CHAPITRE XX
Quelques heures après qu'Aminé avait été laissée dans sa prison , deux geôliers y entrèrent, et sans lui dire un seul mot, détachèrent ses beaux cheveux et les lui coupèrent. Aminé ne fit aucune résistance, ne leur demanda aucune explication , et avec un sourire de mépris, les laissa faire leur besogne. Quand ils eurent fini , elle se retrouva dans la solitude.
Le lendemain , les mêmes geôHers reparurent , et lui ordonnèrent de se mettre les pieds nus et de les suivre. Aminé les regarda, et ils la regaidèrent. — Si vous ne le faites pas , nous serons obligés de le faire , lui dit l'un d'eux , touché de sa jeunesse et de sa beauté. Aminé fit ce qui lui était ordonné , et ils la conduisirent dans la salle de juge-
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ment , où elle ne trouva que le grand inquisiteur et le Secrétaire.
La salle de jugement était une longue chambre, ayant de hautes croisées de chaque côté , ainsi qu'à l'extrémité opposée à la porte par laquelle elle y avait été amenée. Au centre , on voyait sur une plate -forme élevée une longue table couverte d'un drap brun. Au bout opposé à celui où l'on conduisit Aminé , était un énorme crucifix , auquel était attachée une image sculptée de notre Sauveur. Un geôlier montra à Aminé un petit banc, et lui fit signe de s'asseoir.
Après l'avoir examinée quelques instants^ le secrétaire lui adressa la parole :
— Quel est votre nom ?
— Aminé Yanderdecken.
— De quel pays étes-vous ?
— Je suis née dans l'Orient. — Mon mari est des Pays-Bas.
— Qu'est votre mari ?
— Capitaine d'un bâtiment de la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales.
— Comment étes-vous venue ici ?
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— Le bâtiment de mon mari a fait naufrage et nous avons été séparés.
— Qui connaissez-vous ici ?
— Personne autre que le père Mathias.
■ — Quelles propriétés possédez-vous ?
— Aucune. L'argent que j'ai appartient à mon mari.
— Où est cet argent ?
— Entre les mains du père Mathias.
— Pourquoi avez- vous été conduite ici ?
— Comment le saurais-je ? Dites-moi de quoi je suis accusée ?
— Vous devez savoir si vous avez commis quelque crime ou non. Vous feriez mieux d'avouer ce que votre conscience vous reproche.
— Ma conscience ne me fait aucun reproche.
— Vous ne voulez donc rien avouer ?
— D'après vos propres paroles, je n'ai rieh à avouer.
— Vous dites que vous êtes née dans l'Orient; étes-vous chrétienne ?
— Je n'ai pas adopté voire croyance.
— Vous êtes mnriée à un catholique?
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— Oui , à un vrai catholique.
— Qui vous a mariée?
— Le père Seysen , un prêtre catholique.
— Avez-vous été reçue dans le sein de l'Eglise ? — A-t-il osé vous marier sans que vous eussiez été baptisée ?
— Il y a eu quelque cérémonie, à laquelle j'ai consenti.
— N'était-ce pas lesacrement de baptême ?
— Je crois que c'est le nom qu'on y a donné.
— Et vous dites à présent que vous ne professez pas notre croyance?
— Depuis que j'ai vu la conduite de ceux qui la professent , je l'ai rejetée. — A l'époque de mon mariage , j'étais disposée à l'embrasser.
— Quelle somme d'argent avez-vous laissée entre les majins du père Mathias ?
— Quelques centaines de dollars. — Il le sait mieux que moi.
Le grand inquisiteur sonna; les geôliers rentrèrent, et Aminé fut reconduite dans sa prison.
— Pourquoi m'ont-ils fait tant de questions sur mon argent? se demanda Aminé;
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veulent-ils me le prendre? J'y consens.
Mais quel est donc leur pouvoir? — Que veulent-ils faire de moi? — Eh bien , eh bien ! quelques jours me l'apprendront.
Quelques jours! Non, non, Aminé. Des années se seraient peut-être passées sans que votre sort fût décidé, sans cette circonstance que, quatre mois après le jour de votre arrestation , \ auto-da-fé , qui n'avait pas été célébré depuis plus de trois ans, devait avoir lieu, et que le nombre de ceux qui devaient subir la peine capitale, ne suffisait pas pour rendre cette cérémonie imposante. Les inquisiteurs voulaient quelques victimes de plus pour le bûcher, sans quoi vous ne seriez pas sortie sitôt de leurs cachots. Quoi qu'il en soit, Aminé eut à passer un mois dans un état de doute et d'inquiétude presque insupportable, avant qu'on vînt la prendre pour la conduire de nouveau dans la salle de jugement.
Alors, on la fit asseoir, comme la première fois, sur le petit banc, et on lui demanda encore si elle voulait avouer son crime. Irritée de l'injustice de sa longue dé-
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tention , elle répondit : — Je vous ai dit une fois pour toutes que je n'ai rien à avouer. Faites de moi ce qu'il vous plaira , mais que cela finisse.
— Faudra-t-il recourir a la torture pour vous forcer à avouer ?
— Essayez , répondit Aminé avec fermeté; essayez, hommes cruels; et si vous m'arrachez un seul mot, accusez- moi de lâcheté. — Je ne suis qu'une femme , mais je vous brave, — je vous défie.
Il était rare que de telles expressions se fissent entendre aux oreilles des inquisiteurs, et il l'était encore plus qu'ils vissent une physionomie annonçant tant de détermination. Mais on n'ordonnait jamais la torture avant que l'accusation eût été faite et que l'accusé y eût répondu.
— C'est ce que nous verrons, dit le grand inquisiteur. Qu'on l'emmène l
Et Aminé fut reconduite dans sa prison.
Cependant le père Mathias avait eu plusieurs conférences avec le grand inquisiteur. Quoique , dans son premier mouvement d'indis^nation , il eût accusé Aminé ,
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ot fait paraître contre elle le nombre de témoins nécessaire, il se trouvait alors inquiet et mécontent de lui-même. Le long séjour qu'il avait fait chez elle , — les bontés invariables qu'elle avait eues pour lui jusqu'au moment de son départ, — la connaissance qu'il avait qu'elle n'avait jamais professé la foi chrétienne , — sa hardiesse , son courage, sa jeunesse et sa beauté, — tout lui parlait fortement en sa faveur. Son seul but alors était de la déterminer à avouer qu'elle avait commis une faute, à embrasser le christianisme, et de lui sauver la vie par ce moyen. Dans cette vue , il avait obtenu du saint-office la permission de la voir dans sa prison pour travailler à sa conversion , - — faveur spéciale , qu'on ne pouvait guère lui refuser. Le lendemain de son second interrogatoire. Aminé entendit ouvrir les verrous à une heure inusitée, et vit le père Mathias entrer dans sa prison. La porte en fut refermée à l'instant, et elle se trouva seule avec lui.
— Ma fille ! ma chère fille! s'écria- t-il , la douleur peinte sur tous ses traits.
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— C'est une moquerie, mon père. C'estvous qui m'avez conduite ici. — Laissez-moi.
— Je sais que je vous y ai conduite ; mais je voudrais à présent vous en tirer, si vous me le permettez.
— Très volontiers. — Je suis prête à vous suivre.
— Oh ! il y a auparavant bien des choses à dire, — bien des choses à faire. — On na sort pas si facilement de cette prison.
— Dites-moi donc ce que vous avez à dire et ce qu'il faut faire.
— Je vais vous le dire.
— Un instant. Avant de me dire un seul mot, répondez, sur toutes vos espérances de bonheur futur, à une question : — Avezvous appris quelques nouvelles de Philippe?
— Oui, il se porte bien.
— Où est-il ?
— Il sera bientôt ici.
— O mon Dieu, je vous remercie. — Le verrai-je, mon père?
— Cela dépendra de vous.
— De moi! Dites-moi donc bien vite, que faut-il faire?
LE VAISSEAU rAWTOME. Siy
— Avouer vos péchés, — vos crimes.
— Quels péchés? — quels crimes?
— N'avez-vous pas eu commerce avec de mauvais esprits? Ne les avez-vous pas invoqués ? N'avez-vous pas obtenu leur assistance ?
Aminé ne répondit rien.
— Répondez-moi ; — ne l'avouez-vous pas ?
— Je n'avoue pas que j'aie commis aucun crime.
— Cela est inutile; je vous ai vue , d'autres vous ont vue , à quoi vous servira de le nier? Ne connaissez-vous pas la peine terrible à laquelle vous ne pouvez échapper si vous n'avouez pas , si vous ne devenez pas membre de notre église?
— Pourquoi faut-il que je devienne membre de votre église? Punissez-vous donc ceux qui s'y refusent?
— Non, Si vous n'aviez pas déjà consenti à recevoir le baptême, on ne vous demanderait pas de le devenir; mais ayant été baptisée, il faut que vous le de\eniez, ou l'on supposera que vous êtes retombée dans l'hérésie.
3l8 LE VAlSSrdA.U FAxXTOME.
— Je ne connaissais pas la nature de votre baptthne, quand je l'ai reçu.
— J'en conviens; mais vous y avez consenti.
— Soit. Mais, dites-moi, si je refuse, quelle en sera la peine ?
— Vous serez brûlée vive ; rien ne peut vous y soustraire. — Ecoutez-nioi bien.
Aminé Vanderdecken : la pi^mière fois qu'on vous conduira dans la salle de jugement , il faut tout avouer , demander pardon , et prier d'être reçue dans le sein de l'église. Par ce moyen, vous serez sauvée, et vous serez bientôt...
— Quoi?
— Serrée dans les bras de Philippe.
— Mon Philippe ! mon cher Philippe ! — Yousmemettezàuneforte épreuve, mon père; mais si j'avoue que j'ai commis une faute quand je sens que je n'en ai pas commis...
— Que vous n'en avez pas commis!
— Sans doute. J'ai invoqué l'assistance de ma mère, elle me l'a accordée dans un songe. Quelle mère aiderait sa fille à commettre une faute?