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CHAPITRE XXI

Il faut maintenant que nous en revenions à Philippe et à Rrantz. Quand celui-ci eut quitté le commandant, il fit part à Philippe de ce qui s'était passé, et du conte qu'il avait inventé pour tromper l'officier portugais.

— Je lui ai dit, continua-t-il, que vous et moi nous sommes les seuls qui sachions où le trésor est caché , afin qu'il nous envoie le chercher. Je crois pourtant qu'il vous y enverra seul, et qu'il me gardera en otage; mais ne vous en inquiétez pas , j'en courrai la chance : tâchez seulement de vous échapper de manière ou d'autre, et de rejoindre Aminé.

— Je ne l'entends pas ainsi. Il faut que

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VOUS partiez avec moi, Krantz. Je sens que je n'aurais plus de bonheur à attendre , si je me séparais de vous.

— Folie ! c'est une extravagance. D'ailleurs, je trouverai toujours à m'échapper.

— Je ne montrerai pas le trésor, ,\ moins que vous ne soyez avec moi.

— Eh bien , nous verrons si cela est possible.

En ce moment, on frappa légèrement à la porte. Philippe l'ouvrit, et Pedro entra. Regardant avec soin autour de lui , et fermant la porte sans bruit , il appuya un doigt sur ses lèvres pour leur recommander le silence, et leur dit à voix basse ce qu'il avait entendu.

— Tâchez de faire en sorte que j'aille avec vous, leur dit-il ensuite; mais il faut que je vous quitte, car il se promène encore dans sa chambre. Et Pedro sortit avec précaution et regagna furtivement les remparts.

— Le misérable traître! dit Kranlz j mais il faut que nous soyons plus fins que lui. — Oui, Philippe, vous avez raison; il ne faut pas que nous nous séparions, car vous pou'r yez avoir besoin de mon aide. Il faut que je

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le décide à nous accompagner lui-même. J'y réfléchirai. — Bonne nuit , Philippe.

Le lendemain matin, Philippe et Krantz furent avertis, suivant l'usage, que le déjeuner était servi. Le commandant les reçut avec un sourire plein d'urbanité. Il montra surtout une politesse particulière à Philippe, et ce fut à lui qu'il communiqua ses intentions et ses désirs, quand on eut fini de déjeuner.

— Signor, j'ai réfléchi à ce que votre ami m'a dit hier, et à l'apparition du spectre qui a causé ici tant de confusion , et qui m'a porté à me conduire avec ime précipitation inconsidérée, dont je vous fais maintenant mes sincères excuses. Les réflexions que j'ai faites, jointes aux sentiments de dévotion qui doivent se trouver dans le cœur de tout' bon catholique, m'ont déterminé à me mettre , avec votre aide, en possession du trésor destiné à la sainte église. Je vous propose donc de prendre sous vos ordres un détachement de soldats, de vous rendre dans l'ile où le trésor est déposé, et de l'apporter ici. Je retiendrai tout bâtiment qui pourrait

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relâcher ici pendant votre absence , et vous porterez tous deux ce trésor à Goa avec les lettres que je vous remettrai. Elles vous assureront un accueil honorable des autorités, et vous mettront en état de passer le temps dans cette ville d'une manière agréable. Vous y retrouverez aussi votre épouse, signor, cette épouse dont les charmes avaient produit tant d'impression sur moi. Si j'ai prononcé son nom trop légèrement , je dois m'en excuser sur ce que j'ignorais complètement qui elle était, et qu'elle fût unie à un homme si honorable. Si ces mesures ont votre approbation, signor, je donnerai surle-champ des ordres pour qu'on en prépare l'exécution,

— Étant moi-même bon catholique, répondit Philippe , je me trouverai heureux de montrer l'endroit où ce trésor est caché, afin qu'il soit remis à l'Eglise. Je reçois avec plaisir les excuses que vous me faites relativement à ma femme, convaincu que votre conduite n'a été causée que par l'ignorance où vous étiez de son rang et de sa situation dans le monde. J'avoue pourtant que je vois

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des difficultés dans le plan que vous venez de me détailler. Vous me proposez de prendre sous mes ordres un détachement de soldats;— ont-ils delà subordination? — peuton se fier à eux ? Nous ne serons que deux contre eux, mon ami et moi, — m'obéiront-ils?

— Ne craignez rien , signor, ils sont bien disciplinés ; il n'est pas même nécessaire que votre ami vous accompagne. J'ai dessein de le garder ici pour me tenir compagnie pendant votre absence.

— Ce projet ne me convient pas, dit Philippe; je ne me hasarderai pas à partir seul.

— Peut-être me sera-til permis de donner mon opinion sur ce point , dit Krantz. Si mon ami part accompagné seulement d'un détachement de soldats, je ne vois pas pourquoi je ne partirais pas avec lui; mais je crois qu'il ne serait pas prudent qu'il partît de la manière que le commandant vient de proposer , avec ou sans moi. Tl faut que vous fassiez attention , commandant , que ce n'est pas une somme médiocre qu'il s'agit d'emporter ; que le trésor sera exposé aux yeux de tous les soldats; que ces hommes ont été

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retenus bien des années dans ce pays contre leur gré , et qu'ils désirent de le quitter. Quand donc ils se trouveront avec deux étrangers, — loin de votre autorité, — et ayant devant eux une somme immense en espèces d'or, — ne seront-ils pas exposés à une trop forte tentation ? Ils n'ont qu'à faire voile vers le sud, gagner le port de Bentam, et ils se trouveront en toute sûreté, libres et riches pour toute leur vie. Nous envoyer avec eux, mon ami et moi, ce serait nous envoyer à une mort presque certaine. JMais , si vous étiez avec nous , commandant , il n'y aurait plus aucun danger. Votre présence et votre autorité les maintiendraient dans le devoir; et quels que pussent être leurs désirs et leurs pensées, un seul de vos regards suffirait pour leur imposer.

— Cela est vrai, très vrai, dit Philippe, je n'y avais pas songé.

Le commandant n'y avait pas songé davantage ; mais la force de ces objections le frappa sur-le-champ, et avant que Rrantz eût fini de parler , il avait résolu d'être lui-même du voyage.

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— Eh bien, signor , répondit-il , je suis toujours disposé à céder à vos désirs, et puisque ma présence vous paraît nécessaire , je partirai avec vous. Je ne crois pas que les habitants de Ternate aient envie de revenir nous attaquer en ce moment, et je prendrai sur moi la responsabilité de laisser le fort pendant quelques jours sous la garde de mon lieutenant, pendant que nous rendrons ce service à notre sainte mère l'Eglise. J'ai déjà ordonné qu'on préparât une pirogue grande et commode, et, avec votre permission, nous nous embarquerons demain matin.

— Deux pirogues vaudraient mieux, dit Rrantz; d'abord , en cas d'accident; ensuite parce que nous pourrons placer sur l'une la totalité du trésor avec nous et quelques soldats, et envoyer les autres à bord de la seconde, afin que nous soyons plus à même de nous défendre si la vue d'une telle quan^tité d'or les portait à l'insubordination.

— Vous avez raison , signor ; nous prendrons deux pirogues : votre avis est fort bon.

Tout était arrangé à la satisfaction des deux amis quand ils quittèrent le comman-

(lant. Il ne leur restait qu'une seule chose à désirer : — que Pedro fît partie de l'expédition. Ils cherchaient de quelle manière ils mettraient cette affaire sur le tapis , quand Pedro lui-même vint leur dire que le commandant l'avait choisi pour fairo partie du détachement qui allait s'embarquer , et l'avait chargé de leur offrir ses services.

Dès le même soir, tout était prêt. Le commandant avait choisi un caporal et dix soldats, et il ne fallut que peu de temps pour mettre à bord des pirogues les vivres , l'eau et les autres objets dont on avait besoin. Ils s'embarquèrent au point du jour; le commandant, Philippe et quatre soldats sur une pirogue; Krantz , le caporal, Pedro et cinq soldats sur l'autre. Le commandant avait laissé les soldats dans l'ignorance du motif de cette expédition ; mais quand on eut mis à la voile , Pedro en informa ses compagnons, et il y eut entre eux une longue conversation à voix basse, à la grande satisfaction de Pedro , qui savait qu'une mutmerie se déclarerait bientôt quand ceux qui composaient l'expédition apprendraient qu'ils

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devaient être sacrifiés à la cupidité de leur commandant. Le temps étant beau , ils voguèrent toute la nuit, passèrentàdix lieues de l'ile de Ternate, et se trouvèrent avant le jour dans l'archipel des petites îles dont la plus méridionale était celle sur laquelle le trésor avait été enterré. Ils passèrent la seconde nuit sur une petite ile , et il y eut alors une première communication entre les soldats qui étaient avec Rrantz et Pedro , et ceux qui étaient venus sur la pirogue du commandant. Philippe et Krantz trouvèrent aussi l'occasion d'avoir quelques instants d'entretien particulier.

Avant qu'ils missent à la voile le lendemain matin , Pedro parla ouvertement. Il dit à Krantz que les soldats qui étaient sur la pirogue avaient pris leur parti , et qu'il ne doutait pas que ceux qui étaient à bord de la pirogue du commandant n'en fissent autant avant le soir, qr.oiqu'ils n'eussent pas encore positivement promis de se joindre à eux. 11 ajouta qu'ils avaient résolu de tuer le commandant, de se rendre ensuite à Batavia, et de s'y embarquer poiirl'Eurojje.

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— Ne pouvez-voiis faire tout cela sans commettre un meurtre? dit Rrantz,

— Nous le pourrions; mais que deviendrait notre vengeance ? — Vous ne savez pas avec quelle dureté il nous a traités ; et quelque plaisir que doive nous faire la possession de tant d'or, sa mort nous en fera encore davantage. D'ailleurs, n'a-t-il pas résolu de nous faire périr tous de manière ou d'autre? Ce n'est donc que justice. Non , non; quand aucun autre sabre ne serait prêt, — le mien l'est.

— Tous les nôtres le sont, dirent les autres soldats en portant la main à leurs armes.

Cette journée les conduisit à environ vingt milles de l'île qu'ils cherchaient, car Philippe avait examiné avec soin la conformation de toutes ces iles quand il avait traversé cet archipel sur un radeau avec Rrantz. Vers le soir ils débarquèrent sur une autre île pour y passer la nuit , le commandant ne rêvant que richesse et perfidie, tandis que les soldats convenaient unanimement que l'instant où le trésor serait déterré serait le signal de sa mort.

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Ils remirent à la voile le lendemain matin? et le commandant ne fit aucune attention aux figures sombres et presque menaçantes qui l'entouraient. Il était toute gaieté, toute politesse. Ils fendaient rapidement une mer d'azur entre les belles îles dont elle est parsemée, et avant que le soleil eût été trois heures sur l'horizon , Philippe reconnut celle qu'il cherchait, et montra au commandant l'entaille qui avait été faite à l'écorce d'un grand cocotier près duquel le trésor avait été enterré. Ils débarquèrent sur un rivage sablonneux, et le petit commandant impatient recommanda qu'on apportât à terre les pelles dont il avait eu soin de se munir. Il ne se doutait guère que chaque instant qu'il croyait perdre en était un de plus pour sa vie, et que tandis qu'il souriait et qu'il méditait une trahison , les autres pouvaient en faire autant.

On arriva près deFarbre ; les pelles eurent bientôt creusé dans un sable léger, et au bout de quelques minutes, le trésor fut exposé à tous les yeux. On eu tira un grand nombre de sacs, et les dollars, qui n'étaient

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pas en sac , furent jetés en tas à côté. Deux soldats avaient été envoyés aux pirogues pour en rapporter des sacs afin d'y mettre les dollars. Les soldats avaient fini leur travail; ils avaient laissé la pelle; ils se regardaient les uns les autres, tous étaient prêts. Le commandant se retourna pour appeler les soldats qui étaient allés chercher les sacs, et pour accélérer leur retour. Au même instant, trois ou quatre sabres lui percèrent le dos. Il tomba en poussant un grand cri; il fut frappé de plusieurs coups à la poitrine, et il expira. Philippe et Rrantz étaient restés spectateurs passifs de cette scène tragique. — Les soldats retirèrent leurs sabres du corps du défunt, en essuyèrent les lames, et les remirent dans le fourreau.

— Il a eu ce qu'il méritait , dit Krantz.

— Oui , s'écrièrent les soldats ; c'est justice, rien que justice.

— Signors , prenez votre part , dit Pedro à Philippe et à Rrantz. Et se tournant vers ses compagnons , il ajouta : — N'est-ce pas votre avis , mes amis ?

— Oui , oui , sans doute.

— Pas un dollar, mes chers amis , répondit Philippe; prenez tout cet or, et puisset-il vous rendre heureux ! Tout ce que nous vous demandons , c'est de nous aider à nous rendre où nous désirons aller. Et maintenant, avant de faire entre vous le partage de cet or, faites-moi le plaisir d'enterrer le corps de cet infortuné.

Les soldats obéirent. Reprenantleurs pelles, ils eurent bientôt creusé une fosse peu profonde, et y ayant jeté le corps de leur ancien commandant, ils le recouvrirent de sable.

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