‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 33 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

LE VAlSSilAL' TAIVlO^rE.

CHAPITÎIE XXII.

A peine les soldais avaient-ils fini leur tâche et jeté leurs pelles, qu'il s'éleva entre eux une altercation. Il semblait que cet or allait encore luie fois être une cause d'effusion de sang et de massacre. Philippe et Rrantz résolurent donc de partir seuls surle-champ sur la plus petite des deux pirogues, et de les laisser vider leurs querelles comme bon leur semblerait. Philippe, en leur annonçant leur dessein , leur demanda la permission de prendre plus que leur part de l'eau et des vivres, attendu qu'ils avaient un long voyage à faire, et leur montra les cocotiers, qui pouvaient leur fournir une nourriture abondante. Les soldats , qui n'étaient occupés que de leurs richesses nouvellement acquises , leur répondirent qu'ils pouvaient

prendre tout ce dont ils avaient besoin; et après avoir ajouté à leurs vivres une bonne provision de noix de coco , Philippe et Krantz avaient rais à la voile sur leur pirogue avant midi, laissant les soldats le sabre à la main, et si occupés de leurs querelles , qu'ils ne s'aperçurent pas de leur départ.

— Ce sera une répétition de la scène dont nous avons été témoins, dit Krantz pendant que la pirogue s'éloignait du rivage.

— Je n'en doute guère, répondit Philippe; voyez! ils en viennent déjà aux coups.

— Si j'avais à donner un nom à cette île, je la nommerais Y île Maudite. Et pourtant la même chose arriverait dans tout autre endroit oii il se trouverait de quoi enflammer à ce point les passions des hommes.

— Assurément. I/or est une vraie malédiction du ciel.

— Et une bénédiction en même temps.

— Je regrette que Pedro soit resté avec eux.

— C'est leur destinée, Krantz, ainsi ne pensons plus à eux. — Qu'allons-nous faire à présent? Avec cette pirogue, toute petite qu'elle est , nous pouvons naviguer sans

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rlanger sur ces mers , et nous avons , je crois, assez de provisions pour un mois.

— Je crois que nous ferons bien de gagner la route que suivent les bâtiments qui vont à l'ouest, et de nous embarquer pour Goa sur lepremier que nous renc(jntrerons.

— Et si nous n'en rencontrons aucun , nous pouvons dans tous les cas remonter le détroit sans risque jusqu'à Pulo-Penang, où nous pourrons rester jusqu'à ce qu'il arrive quelque bâtiment.

— Je suis d'accord avec vous : c'est le meilleur, et même le seul parti que nous ayons à prendre; à moins que nous ne nous rendions à Cocliin, d'où il part toujours des jonques pour Goa; mais ce serait nous écarter de notre route, et les jonques ne peuvent guère passer dans le détroit sans que nous les apercevions.

Ils ne trouvèrent pas de difficulté à diriger leur route : les îles pendant le jour, et les astres pendant la nuit, leur servaient de boussole. Il est vrai qu'ils suivaient la route, non la plus directe , mais la plus sûre; cherchant à éviter les courants , cela les portait

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plus an nord qu'à l'ouest; ils furent plus d'une fois chassés par des proas malais qui infestent ces parages , mais ils leur échappèrent, grâce à la vitesse de leur pirogue , et même quand la petitesse en était reconnue par les pirates, ils abandonnaient fréquemment la chasse, comme ne leur offrant aucune chance de butin.

Comme on peut bien se l'imaginer , Aminé et la mission de Philippe étaient le sujet constant de la conversation des deux amis. Cependant, un matin cju'ils faisaient voile au milieu des îles avec moins de vent que de coutume, Philippe dit à Krantz :

— Vous m'avez dit qu'il s'était passé dans votre famille des événements qui pouvaient confirmer l'histoire merveilleuse que je vous ai confiée. Voidez-vous me dire à présent à quoi vous faisiez allusion ?

— Certainement, Philippe. J'ai souvent pensé à vous en faire le récit , et une chose ou une autre m'en a.toujours empêché jusqu'à présent ; mais en voici une bonne occasion. Préparez- vous donc à entendre une histoire étrange , aussi étrange peut-être que

la votre. — Je suppose que vous avez entendu parler des montagnes du Hartz ?

— Je ne me souviens pas d'en avoir jamais entendu parler, mais j'ai lu un livre où il en était question , ainsi que des choses étranges qui s'y sont passées.

— C'est véritablement une contrée sauvage et l'on en raconte d'étranges histoires ; mais quelque étranges qu'elles soient, j'ai de bonnes raisons pour croire qu'elles sont vraies. — Je vous ai dit, Philippe, que je crois fermement que vous avez eu communication avec l'autre monde; que l'histoire de votre père est parfaitement vraie, et que la mission que vous avez reçue n'a rien d'illicite; car, que nous soyons entourés, mus et influencés par des êtres d'une naturedifférente de la nôtre, c'est ce dontj'ai eu la preuve complète, comme vous le reconnaîtrez quand je vous aurai fait part de ce qui s'est passé dans ma famille. Pourquoi est-il permis à des êtres aussi malveillants que ceux dont je vais vous parler, d'intervenir auprès de nous , et de causer la perte de mortels comparativement innocents, c'est ce qui est

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au-dessus de ma compréhension ; mais que cette permission leur soit accordée, c'est ce qui est très certain.

— Le grand principe de tout mal accomplit sa tâche, dit Philippe; pourquoi les esprits subalternes de la même classe n'en feraient-ils pas autant? Que nous importe que nous ayons à souffrir de l'inimitié de nos semblables, ou que nous soyons persécutés par des êtres plus puissants et plus méchants que nous? Nous savons que nous devons travailler à notre salut , et que nous serons jugés d'après nos forces. Si donc il existe de mauvais esprits qui se plaisent à nuire à l'homme, il doit sûrement aussi, comme Aminé l'assure, y en avoir de bons qui se font un plaisir tle hii rendre service. Que nous ayons donc à lutter, soit contre nos passions seulement, soit contre l'influence fatale d'ennemis invisibles, nous luttons toujours avec le même avantage en notre faveur, car le bon principe est toujours plus fort que le mauvais , que nous combattons. Dans un cas comme dans l'autre , l'avantage est de notre coté, soit que , comme dans le

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premier, nous combattions pour la bonne cause , armés seulement de nos propres forces ; soit que , comme dans le second , nous ayons la milice céleste rangée de notre côté. Ainsi la balance de la justice divine reste toujours dans un [équilibre parfait , et l'homme conserve toute sa liberté, puisque ses penchants vertueux ou vicieux doivent décider s'il remportera la victoire ou s'il sera vaincu.

— Vous avez raison , dit Krantz ; à présent j'en viens à mon histoire. — Mon père n'était pas né dans les montagnes du Hartz, et il n'y demeurait pas dans l'origine. Il était serf d'un noble hongrois , possédant de grands biens dans la Transylvanie ; mais , quoique serf, il n'était ni pauvre ni ignorant. Au contraire, il était riche, respecté, et il avait tant d'intelligence , que son seigneur l'avait nommé surintendant de ses domaines. Mais quiconque est né serf, reste toujours serf, même quand il est devenu riche. Mon père était marié depuis cinq ans, et il avait trois enfants : César, qui était mon frère aîné, moi, dont le nom estHermann,

et ma sœur nommée Marcella. Vous savez, Philippe, que le latin est encore la langue qu'on parle dans ce pays, ce qui explique pourquoi on nous avait donné des noms si ronflants. Ma mère était belle, — malheureusement plus belle que vertueuse. Elle plut à son seigneur ; il chargea mon père de quelque mission , et pendant son absence, ma mère flattée des attentions de son maître, et gagnée par les soins assidus qu'il lui rendait, céda à ses désirs. Il arriva que mon père revint plus tôt qu'on ne s'y attendait, et il découvrit l'intrigue. La preuve de la honte de ma mère ne laissait aucun doute , car il la surprit en flagrant délit ; et se laissant emporter par lui premier mouvement d'indignation et de colère , il la tua ainsi que son séducteur. Sachant fort bien que, comme serf, l'outrage qui lui avait été fait he pourrait lui servir d'excuse, il prit à la hâte tout ce qu'il avait d'argent , attela ses chevaux à un traîneau, car on était alors dans le plus fort de l'hiver , prit ses er.fants avec lui, partit au milieu de la nuit , et il était bien loin avant que cet événement tragique fût

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connu. Sachant qu'il serait poursuivi, et qu'il n'avait aucune chance de sûreté s'il restait clans son pays natal , où les autorités pouvaient s'emparer de sa personne, il continua à fuir sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il fût arrivé dans les solitudes et au milieu des défilés des montagnes du Hartz. Vous sentez que ce ne fut que plus tard que j'appris tout ce que je viens de vous dire. Mes plus anciens souvenirs se reportent à une chaumière tçrossière , mais commode , dans laquelle je demeurais avec mon père , mon frère et ma sœur. Elle se trouvait sur la lisière d'une de ces vastes forêts qui couvrent le nord de l'Allemagne, au milieu d'une clairière de quelques acres de terre, que mon père cultivait pendant l'été ; et quoique la récolte n'y fût jamais très abondante , il y trouvait de quoi subsister avec sa famille. Pendant l'hiver , nous ne sortions guère de la maison , car mon père allait chasser , nous restions seuls, et les loups parcourent les forêts en grand nombre pendant cette saison. Mon père avait acheté cette chaumière et le terrain qui l'entourait d'un de ces forestiers qui

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gagnent leur vie , partie en chassant, partie en faisant du charbon de bois, qu'on emploie dans les mines des environs pour fondre le minerai. Nous étions à plus de deux milles de toute autre habitation. Je me rappelle encore les grands pins qui croissaient sur la montagne en face de nous , et la vaste étendue de bois qui étaient par derrière ; car de notre chaumière, on voyait à perte de Vue les cimes des arbres, la colline sur laquelle nous étions suivant une pente rapide jusqu'à une vallée très éloignée. Pendant l'été cette vue était magnifique , mais en hiver c'était une scène de désolation qu'on ne pourrait se figurer.

Jevousaidit que pendantl'hiver, mon père s'occupait à chasser. Il nous quittait pour cela presquetous lesjours, et alors il nous enfermait dans la maison pour être sûr que nous n'en sortirions pas. Il n'avait personne pour l'aider et pou»' prendre soin de nous. Dans le fait, il aurait été très difficile de trouver une servante qui voulût rester dans une telle solitude; mais quand il aurait pu en trouver une, mon père n'en aurait pas voulu, tant il

avait couru triiorreiir pour tout le sexe féminin, ce que prouvait évidemment la différence de sa conduite à l'égard de ses deux fds, et de ma pauvre petite sœur Marcella. Vous pouvez juger que nous étions cruellement négligés , nous souffrions même beaucoup, car mon père nous laissait toujours sans feu quand il sortait, de crainte de quelque accident. Nous étions donc obligés de nous blottir sous un amas de peaux d'ours, et de nous y tenir aussi chaudement qu'il était possible , jusqu'à ce que mon père revînt dans la soirée , après quoi nous avions le plaisir de jouir d'un bon feu. Il peut paraître étrange que mon père eût choisi ce genre de vie ; mais le fait est qu'il ne pouvait rester en repos. Soit que le souvenir du double meurtre qu'il avait commis lui causât des remords , soit que le changement survenu dans sa situation lui parût insupportable, il n'était jamais heureux que lorsqu'il était occupé d'un travail actif Cependant les enfants, quand ils sont souvent abandonnés à euxmêmes, acquièrent une habitude de réflexion qui n'est pas commune à leur âge, et ce fut

ce qui nous arriva. Pendant les jours courts et froids de l'hiver, nous restions presque toujours en silence , et nous attendions impatiemment l'heureuse saison où la neige se fondrait, où les Veuilles paraîtraient, où les oiseaux commenceraient à chanter, et où nous aurions plus de liberté.

Tel fut notre genre de vie presque sauvage jusqu'à l'époque où nous eûmes , mon frère neuf ans , moi sept, et Marcella cinq. Alors arriva l'événement qui est la base de l'histoire extraordinaire que je vais vous raconter.

Un soir , mon père rentra plus tard que de coutume. Il n'avait pas eu de bonheur à la chasse , et comme le temps était rigoureux et qu'il y avait plusieurs pieds de neige sur la terre, non seulement il avait froid, mais il était de fort mauvaise humeur. U avait apporté du bois , et nous étions tous trois occupés à souffler pour obtenir de la flamme , quand il prit par le bras la pauvre petite Marcella qui était près de lui, et la ^"eta rudement de coté. Elle tomba sur le visage, et saigna beaucoup à la bouche et au

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nez. jVIon frère courut la relever. Accoutumée à être maltraitée et craignant mou père, la pauvre enfant n'osa pleurer, mais elle le regarda (Viin air qui aurait dû l'attendrir. Mon père rapprocha son escabelle du foyer, murmura quelques mots contre les femmes, et s'occupa du feu , que mon frère et moi nous avions abandonné quand nous avions vu notre sœur traitée de cette manière. Un bon feu brilla bientôt; mais nous ne nous groupâmes pas tout autour, comme c'était notre usage. Marcella. qui saignait encore , s'était retirée dans un coin , et mon frère et moi nous étions assis près d'elle, tandis que mon père se chauffait seul d'un air sombre. Nous étions dans cette position depuis environ une demi-heure , quand le hurlement d'un loup se fit entendre sous la fenêtre de notre chaumière. Mon pèrese leva, prit son fusil et en examina l'amorce. Nous entendîmes un second hurlement , et il sortit à la hâte, fermant la porte après lui. Nous l'attendîmes avec impatience, écoutant si nous entendrions un coup de fusil , car nous* savions que s'il tuait un loup, il reviendrait

de meiHeiire liiimeiir ; car quoiqu'il nous traitât tous aivec assez de dureté , et surtout notre petite sœur, nous l'aimions, et nous avions du jilaisir à le voir heureux et content. Quelle autre chose pouvions-nous désirer ? Et je puis vous dire ici qu'il n'exista peut-être jamais trois enfants qui se soient chéris davantage. Il ne nous arrivait jamais, comme à tant d'autres entants, de nous battre et de nous quereller ; et si par hasard il survenait quelque léger différend entre mon frère et moi , Marcella venait nous embrasser, et, par ses prières, rétablissait la paix entre nous. C'était une aimable enfant ; — même encore à présent je me rappelle ses jolis traits. — Hélas! pauvre petite Marcella !

— Elle est donc morte? dit Philippe.

— Morte, oui , morte. Et de quelle mort! — Mais n'anticipons pas sur les événements, et permetlez-moi de suivre le fd de mon histoire.

Nous attendhnes quelque temps sans entendre aucun coup de fusil, et mon frère dit alors ; — Notre père poursuit un loup, et

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il ne reviendra pas d'ici à quelque temps. Laissez-nous laver ce sang qui vous couvre le visage , Marcella , et ensuite nous quitterons ce coin, et nous nous approcherons du feu pour nous chauffer.

Tout cela fut exécuté, et nous restâmes près du feu jusqu'à minuit ou environ, plus surpris d'instant en instant que notre père ne revînt pas. Il ne nous vint pas à l'esprit qu'il put courir aucun danger, mais nous pensions qu'il était bien long-temps à chasser le loup. — Je vais voir si mon père revient , dit César en s'avançant vers la porte, — Prenez bien garde, dit Marcella; les loups sont à courir dans ce moment, et nous ne sommes pas en état de les tuer. Mon frère entrouvrit la porte avec précaution , et regarda en dehors. — Je ne vois rien, dit-il quelques instants après ; et refermant la porte, il vint nous rejoindre près du feu. — Nous n'avons pourtant pas eu à souper, disje; car mon père faisait ordinairement cuire la viande aussitôt qu'il rentrait, et nous n'avions eu pendant son absence que quelques restes de la veille. — Quand notre père rc-

viendra, César, dit Marcella , il sera charmé de trouver son souper; préparons-le pour lui et pour nous. César monta sur une escabelle, prit un morceau de viande, — j'oublie si c'était du daim ou de Tours, — nous en coupâmesla quantité ordinaire, et nous nous mîmes à la griller , comme nous le faisions sous l'inspection de mon père. Quand la viande fut cuite, nous la mîmes sur une assiette près du feu , et nous attendions l'arrivée de notre père , quand nous entendîmes le son d'un cor. Nous écoutâmes; on marchait près de notre chaumière , et, un instant après, mon père entra, accompagné d'une jeune femme, et d'un grand homme basané, en habit de chasseur.

Peut-être ferai-je mieux de rapporter ici ce que je n'appris que plusieurs années ensuite. Quand mon père fut sorti de la maison, il aperçut un grand loup blanc à environ cent pas. Dès que l'animal vit mon père, il se retira lentement en grondant et en hurlant. ÎMon père le suivit; lelfHip ne courait pas, mais il se tenait toujours à peu près à la même dislance , et mon ]H'rc ne se souciait

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pas de tirer, sans être à peu près sur que sa halle ratteindraii. Cela continua quelque temps, le loup tantôt laissant mon pèrebien en arrière, tantôt s'arrètant ethurlant connue pour le braver, et se remettant en course dès qu'il le voyait s'approcher. Désirant tuer cet animal, — car les loups blancs sont très rares, — mon père continua long-temps à gravir la montagne en le poursuivant.

Vous devez savoir, Philippe, qu'il y a sur ces montagnes certains endroits qu'on suppose, — non sans fondement, comme mon histoire le prouvera , — habités par des esprits malfaisants. Les chasseurs connaissent ces endroits , et ont grand soin de les éviter. Or, un de ces endroits , — c'était une clairière presque au haut de la montagne sur un des flancs de laquelle était notre chaumière , — avait été indiqué à mon père comme dangereux pour cette raison. Soit qu'il ne crût pas ces histoires, soit que son ardeur pour la chasse les lui fit oublier, il se laissa conduire par le loup blanc jusqu'à cette clairière, et alors l'animal eut l'air de l'attendre. Mon père s'avança avec précati-

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tion, et quand il en fut à portée, il appuya son fusil sur son épaule, et il allait faire feu^^quand le loup disparut tout-à-coup. Il crut que la neige qui couvrait la terre l'avait ébloui; il baissa son fusil pour chercher des yeux l'animal, mais il ne le vit plus, quoiqu'il ne put concevoir comment le loup avait pu traverser la clairière sans qu'il le vît. Mortifié du mauvais succès de sa chasse, il allait retourner sur ses pas, quand le son d'un cor se fit entendre dans l'éloignement. L'étonnement d'entendre un tel son, — à une telle heure, — et dans un tel lieu, lui fit oublier pour le moment son désappointement, et il resta comme s'il eût pris racine en cet endroit. Une minute après, on sonna une seconde fois du cor et à moins de distance. Il resta immobile et écouta. La même chose se répéta une troisième fois et encore plus près. J'oublie le terme qu'on emploie pour exprimer celte idée, mais ce dernier son était, comme mon père le savait, le signal qui indique que quelqu'un est égaré dans les bois. Au bout de quelques instants, il vit un homme à cheval, ayant une femme. en croupe, en-

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trer dans la clairière , et avancer vers lui. D'abord, il se rappela les histoires étranges qu'on lui avait racontées , d'êtres surnaturels habitant ces montagnes; mais quand il vit de plus près ces deux étrangers, il fut convaincu qu'ils appartenaient comme lui à la race humaine. Dès qu'ils furent près de lui, le cavalier lui adressa la parole.

— Ami chasseur, lui dit-il, vous êtes bien tard sur cette montagne, et c'est un bonheur pour nous. Nous avons fait une longue course, car nous sommes poursuivis par des ennemis qui en veulent à notre vie. liCs défilés de ces montagnes nous ont permis de leur échapper, mais si nous ne trouvons un asile et de la nourriture, nous n'en serons pas plus heureux, car nous périrons de faim et de froid. Ma fille, que vous voyez, est déjà^plus morte que vive. — Pouvez-vous nous aider dans ce moment d'embarras ?

» — Ma chaumière est à quelques milles d'ici , répondit mon père. Je n'ai guère à vous offrir qu'un abri contre le froid , mais le peu que j'ai est à votre service. — Puis-je vous demander d'où vous venez ?

— Oui, sans doute; ce n'est point un secret maintenant. Nons nous sommes enfuis de la Transylvanie , où l'honneur de ma fille et ma propre vie étaient également en danger.

Ces mots suffisaient pour que mon père prît un vif intérêt aux deux fugitifs. li se rappela l'outrage qu'il avait reçu dans ce pays , la vengeance sanglante qu'il en avait tirée , et la manière dont il s'était enfui , et il leur offrit sur-le-champ tous les secours qu'il était en état de leur donner.

— En ce cas , ne perdons pas de temps , dit le cavalier; ma fille se meurt de froid , et elle ne peut résister encore long-temps à la rigueur de la saison.

— Suivez-moi , répondit mon père en prenant le chemin qui conduisait chez lui. 3'élais à la poursuite d'un grand loup blanc , qui est venu jusque sous ia fenêtre de ma chaumière , continua-t-il quand ils furent en marche , sans quoi je ne serais pas sorti i\ ime paieille heure de la nuit.

— Cet animal a passé près de nous à l'instant où nous entrions dans la clairière , dit la dame avec un son de voix argentin.

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— Oui , reprit le cavalier , et j'ai été sur le point de lui tirer ini coup de fusil ; mais puisqu'il nous a rendu un tel service, je suis charmé de l'avoir laissé échapper.

Au bout d'une heure et demie , temps pendant lequel mon père marcha toujours d'un pas rapide, ils arrivèrent à la chaumière, et y entrèrent comme je Tai déjà dit.

— Il paraît que nous arrivons à temps , dit le cavalier basané en sentant l'odeur de la viande grillée. Il s'approcha du feu , et jeta un coup d'œil sur mon frère , sur ma sœur et sur moi. — Vous avez ici de jeunes cuisiniers, meinheer ? — Je suis charmé que nous n'ayons pas àat tendre.— Approchez-vous du feu , madame , vous avez besoin de vous chauffer , après avoir voyagé par une nuit si froide. — Et où puis-je mettre mon cheval, meinheer? demanda l'étranger. — 3 'aurai soin de lui , répondit mon père en sortant de la maison.

Il est à propos de faire ici une description détaillée de la femme qui était venue en croupe. Elle était jeune, et ne paraissait pas avoir plus de vingt ans. Elle portait une robe

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(le voyage ayant une large bordure de fourrure blanche, et avait sur la tête un chapeau d'hermine de même couleur. Ses traits étaient beaux, du moins ils me le parurent ^ et moi, père en jugea de même ensuite. Elle avait les cheveux blonds et luisants , et sa bouche , quoique un peu grande , montrait , quand elle l'ouvrait , les dents les plus blanches qu'on put voir. Mais il y avait dans ses yeux je ne sais quoi qui nous effrayait , nous autres enfants ; ses regards étaient si perçants , si furtifs ! Je n'aurais pu dire pourquoi, mais il me semblait qu'il y avait de la cruauté dans ses yeux , et quand elle nous engagea à venir auprès d'elle , nous ne nous approchâmes qu'en tremblant. Elle était pourtant belle, très belle. Elle nous parla avec bonté à mon frère et à moi , et nous caressa ; mais Marcella ne voulut pas approcher d'elle; elle alla se cacher dans le lit, et ne voulut pas attendre le souper qu'elle avait si fort désiré une demi-heure auparavant.

Mon père rentra après avoir placé le cheval dans une espèce d'étable, et l'on servit le souper. Quand le repas fut fini , il

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offrit son lit à la jeune dame , disant qu'il passerait la nuit près du feu avec son père. Après avoir hésité quelques instants , elle y consentit, et mon frère et moi nous allâmes nous coucher près de Marcella; car nous occupions alors tous trois le même lit.

Il y avait quelque chose de si extraordinaire pour nous, non seulement à avoir des étrangers dans notre chaumière , mais à les y voir passer la nuit , que nous en avions l'esprit comme égaré, et nous ne pûmes dormir. Quant à la pauvre petite Marcella , elle trembla toute la nuit , et je crus m'apercevoir quelquefois qu'elle retenait un sanglot. Mon père avait mis sur la table une bouteille d'eau-de-vie , dont il buvait très rarement , et il resta toute la nuit à boire et à causer au coin du feu avec l'étranger. Un mot prononcé à voix basse n'aurait pu échapper à nos oreilles , tant notre curiosité était excitée,

— Vous m'avez dit que vous venez de la Transylvanie ? dit mon père à l'étranger.

— Oui , meinheer , j'étais serf de la noble maison de... — Mon maître devint épris de ma fille; il eut l'audace de me la demander pour

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maîlresse, et je lui répondis en lui enfonçant quelques pouces d'acier dans le corps.

— En ce cas , nous sommes compatriotes et frères d'infortune, dit mon père en lui serrant la main.

— Vraiment ! vous seriez du même pays?

— Oui, et j'en ai fui comme vous pour sauver ma vie. Mais mon histoire est bien triste.

— Quel est votre nom ?

— Krantz.

— Quoi ! Krantz de... ! — Votre histoire m'est connue , et vous n'avez pas besoin de renouveler votre chagrin en me la racontant. Je suis très charmé de vous avoir rencontré, meinheer, ou. pour mieux dire, mon digneparent , car je suis votre cousin issu de germain , Wilfred de Barnsdorf. Et l'étranger se leva pour embrasser mon père.

Ils emplirent leurs coupes de corne jusqu'au bord, et burent à la santé l'un de l'autre à la manière des Allemands. Ils reprirent ensuite leur conversation, mais si bas, que tout ce que nous pûmes y comprendre fut que Wilfred et sa fdle allaient demeurer dans

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notre chaumière, du moins pour le moment. Au bout d'une heure , leur tète tomba sur leur poitrine et ils s'endormirent.

— Marcella, avez-vous entendu ? dit mon frère à voix basse.

— Oui , répondit Marcella sur le même ton , j'ai tout entendu. Mais je ne puis regarder cette femme, mon frère ; elle me fait peur.

Mon frère ne répondit rien , et nous fiunes bientôt endormis tous trois.

En nous éveillant le lendemain matin , nous vîmes que la fille de Wilfred s'était levée avant nous. Elle me parut plus belle que jamais. Elle s'approcha de Marcella et la caressa; mais la pauvre enfant fondit en larmes, et sanglota comme si son cœur se brisait.

Je ne veux pas alonger inutilement cette histoire. Mon père trouva le moyen de loger Wilfred et sa fille dans notre chaumière. Mon père allait tous les jours à la chasse avec lui. Christina restait avec nous , faisait tout l'ouvrage de la maison , et nous montrait beaucoup d'amitié , de sorte que la petite Marcella elle-même n'en avait plus peur.

LR VAISSEAU FANTOIVIF. 303

Mais un grand cliangement avait eu lieu en mon père ; il semblait avoir perdu son aversion pour le beau sexe, et il était plein d'attentions pour Christina. Souvent, après que son père et nous nous étions couchés , il restait auprès d'elle, et causait avec elle à voix basse au coin du feu. J'aurais dû dire que mon père et Wilfred couchaient dans une autre partie de la chaumière , et que le lit qu'il occupait auparavant, et qui était dans la même chambre que le nôtre, avait été abandonné à Christina. Le père et la fdie avaient passé environ trois semaines avec nous, quand un soir, après que mon frère , ma sœur et moi nous fûmes couchés , ils eurent avec mon père la conversation qui suit. Mon père, qui en avait déjà obtenu le consentement de Christina, demanda à Wilfred la main de sa fille.

— Je vous l'accorde bien volontiers, meinheer Krantz , et ma bénédiction en même temps. En ce cas, je vous quitterai et je chercherai quelque autre habitation , — n'inqîorte où.

— Pourquoi ne pas rester ici , Wilfred?

— Non, non. J'ai des affaires ailleurs ; que cela vous suffise, et ne me faites plus de questions. Ma fille est à vous.

— Je vous en remercie, et je sais apprécier ce présent. Mais il y a une difficulté.

— Je sais ce que vous voulez d^re. Il n'y a pas de prêtre dans cette contrée sauvage, et nous ne pouvons même faire aucun contrat civil. Il faut pourtant qu'il se passe quelque cérémonie entre vous pour satisfaire un père. Voulez-vous l'épouser à ma manière? Je vous marierai à l'instant même.

— Bien volontiers !

— En ce cas, prenez-la par la main. — A présent, dites : Je jure...

— Je jure...

— Par tous les esprits des montagnes du Hartz...

— Pourquoi point par le ciel ?

— Parce que ce n'est pas mon humeur. Si je préfère un serment qui est peut-être moins obligatoire qu'un autre, vous ne me contrarierez sûrement pas?

— ■ Soit ! comme il vous plaira. — Vous

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voulez donc me faire jurer par une chose à laquelle je ne crois pas?

— Bien des gens, qui sont excellents chrétiens en apparence, en font autant. — Voyons , voulez-vous épouser ma fille , ou l'emmènerai-je avec moi?

— Continuez.

— Je jure par tous les esprits des montagnes du llartz , par leur pouvoir de faire le bien et le mal , que je prends Christina pour ma femme légitime ; que je la protégerai et l'aimerai toujours^ et que ma main ne se lèvera jamais contre elle.

Mon père répéta mot à mot ce que venait de dire Wilfred. Celui-ci continua :

— Et si je manque à ce vœu, puisse toute la vengeance des esprits tomber sur moi et sur mes enfants! Puissent les vautours, les loups et les autres animaux carnassiers dévorer la chair de leurs membres , et puissent leurs ossements blanchir dans le déserti

Mon père hésita en répétant ces derniers mots, et la petite Marcella ne put s'empêcher de fondre en larmes en les lui en-

3GG Lii VAlSbliAU TAiNTOML'.

tendant .prononcer. Ses pleurs parurent mécontenter \ViliTed et sa fille ; mon père parla durement à ma sœur, et elle cacha sa tète sous les draps pour étouffer ses sanglots.

Ainsi fut célébié le second mariage de mon père. Le lendemain matin, Wilfred monta k cheval et partit.

jMon père reprit possession de son lit, qui , comme je l'ai déjà dit, était dans la même chambre que le nôtre, et tout alla à peu près comme avant le mariage, si ce n'est que notre nouvelle belle-mère ne nous montrait plus aucune amitié ; au contraire , elle nous battait souvent , surtout quand mon père était absent, principalement la petite Marcella ; et ses yeux étincelaient quand elle regardait cette aimable et charmante enfant.

Une nuit, Marcella nous éveilla mon frère et moi.

— Qu'y a-t-il? demanda César.

— Elle est sortie , répondit ma sœur.

— Sortie !

— Oiii, sortie en chemise de nuit. Je l'ai

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vue se lever, regarder si mon père était endormie , s'avancer ensuite vers la porte et s'en aller.

Quel motif pouvait-elle avoir pour quitter son lit à une pareille heure, sans être vêtue , quand la terre était couverte d'un pied de neige? c'était ce que nous ne pouvions comprendre. Nous ne nous endormîmes pas, et au bout d'une heure ou environ nousentendhnes le hurlement d'un loup sous Ja fenêtre.

— Il y a un loup, dit César, elle sera déchirée en pièces .

— Oh ! non , non ! dit Marcella.

Quelques minutes après , notre bellemère arriva. Elle n'avait sur elle que sa chemise de nuit, comme ma sœur l'avait dit. Elle laissa retomber le loquet de la porte avec précaution , pour ne pas foire de bruit, s'approcha d'un seau d'eau , se lava le visage et les maijis, et se glissa dans le lit où était mon père.

Nous tremblions tous trois, sans trop savoir pourquoi; mais nous résolûmes de l'épier la nuit suivante. Nous ne manquâmes

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pas de le faire ; et non seulement la nuit suivante , mais plusieurs autres ensuite , elle se leva et sortit de la chaumière, et toujours à la même heure. Avant qu'elle fût de retour, nous entendions toujours un loup hurler près de la croisée , et dès qu'elle était rentrée, elle se lavait delà même manière que nous l'avions vu le faire la première fois. Nous remarquâmes aussi qu'elle se mettait rarement à table aux heures des repas , et que lorsqu'elle s'y mettait, elle semblait manger avec répugnance. Mais , quand elle coupait la viande pour préparer le dîner, elle mettait de temps en temps furtivement un morceau de chair crue dans sa bouche et le mangeait avec avidité.

Mon frère César était un enfant plein de courage. Il ne se souciait pas de parler à mon père de tout ce que nous avions vu , avant d'en savoir davantage, et il résolut de suivre notre belle-mère, et de voir ce qu'elle faisait quand elle était hors de la maison. Marcella et moi nous cherchâmes à le dissuader de ce projet, mais il y persista. La nuit suivante , il se coucha tout habillé, et

dès qu'il l'eut vue sortir , il sauta hors du lit , prit le fusil de notre père et la suivit.

Vous pouvez vous imaginer dans quelle inquiétude nous fûmes, ma sœur et moi, pendant son absence. Au bout de quelques minutes nous entendîmes le bruit d'un coup de fusil , et peu de temps après notre bellemère rentra, etnous vîmes que sa chemise de nuit était couverte de sang. Mon père ne s'était point éveillé; pour nous, nous tremblions de crainte, et je mis une main sur la bouche de Marcella pour l'empêcher de crier. Notre belle-mère s'avança d'abord vers le lit de mon père , s'assura qu'il était bien endormi, et s'approchant ensuite de la cheminée , elle souffla sur les cendres pour ralhimer le feu.

Mon père s'éveilla. — Qui est là ? demanda-t-il.

— C'est moi , répondit ma belle-mère ; dormez tranquillement. J'allume du feu pour faire chauffer de l'eau; je suis un peu indisposée.

Mon père se retourna de l'autre côté , et fut bientôt rendormi, mais nous conti- II. 24

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nuâmes à examiner ce que faisait notre belle-mère. Après avon- changé de linge, elle jeta au feu la chemise qu'elle venait de quitter. Nous nous aperçûmes alors qu'elle saignait à la jambe droite, qui paraissait avoir été percée d'une balle. Elle banda cette blessure, et ayant achevé de s'habiller, elle resta près du feu jusqu'au jour.

Pauvre petite Marcella ! elle me pressait contre elle; son cœur battait vivement, et le mien n'était pas moins agité. Où était notre frère César ? Qui avait pu blesser notre belle-mère, si ce n'était lui? Enfin mon père se leva, et lui parlant alors pour la première fois : — Mon père, lui dis-je, où est César ?

— Votre frère? s'écria-t-il ; comment! où peut-il être?

— Juste ciel ! dit ma belle mère ; j'ai eu un sommeil très interrompu la nuit dernière, et il m'a semblé que j'entendais ouvrir le loquet de la porte. — Mais voyez 1 où est donc votre fusil?

Mon père jeta les yeux au-dessus de la cheminée , et vit que son fusil n'y était plus.

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Il parut un instant indécis ; mais bientôt, prenant une hache, il sortit de la chaumière, sans dire un mot de plus.

Son absence ne fut pas longue ; il revint au bout de quelques minutes, portant dans ses bras le corps sanglant et déchiré de mon pauvre frère. Il le déposa par terre et se couvrit le visage des deux mains.

Ma belle-mère se leva et regarda le corps de César. Marcella et moi nous nous jetâmes à son côté en pleurant et en sanglotant.

— Retournez dans votre lit, enfants, nous dit-elle d'un ton brusque. — Mon cher mari, ajouta-t-elle, il faut que votre fils ait pris le fusil pour tirer sur un loup, et l'animal aura été trop fort pour lui. Pauvre enfant ! il a payé bien cher sa témérité !

Mon père ne répondit rien. Je désirais lui parler, lui dire tout. — Marcella lut mon intention dans mes yeux; elle me pressa le bras, et me regarda d'un air si touchant, que je gardai le silence.

Mon père resta donc dans son erreur; mais Marcella et moi, quoique que nous ne pussions le comprendre, nous n'avions Tes-

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prit occupé que de l'idée que notre bellemère était, de manière ou d'autre, cause de la mort de César.

]Mon père creusa une fosse dans la terre , et après y avoir mis le corps de son fils, il y empila des pierres, pour que les loups ne pussent le déterrer. Cette catastrophe fit une forte impression sur mon père , et il fut plusieurs jours sans vouloir aller à la chasse, quoiqu'il jurât d'exterminer tous les loups.

Mais le chagrin auquel mon père se livrait ainsi n'empêchait pas sa femme de continuer ses sorties nocturnes avec la même régularité qu'auparavant. Enfin , il prit son fusil pour aller dans la forêt, mais il revint presque sur-le-champ, ayant l'air agité et plus affligé que jamais.

— Le croiriez-vous , Christina ? dit-il ; les loups , — maudite soit toute cette race I — ont réussi à déterrer le corps du pauvre enfant et n'en ont laissé que les os.

— Vraiment? dit ma belle-mère. IVIarcella me regarda, et je lus dans son regard expressif tout ce qu'elle voulait dire.

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— Mon père, lui dis-je, j'entends tontes les nuits un loup hurler sous la fenêtre.

— Ouidà ? — Pourquoi ne m'en avezvous pas averti, enfants?,! — Eveillez-moi, la première fois que vous l'entendrez.

Je vis ma belle-mère se détourner; ses yeux étincelaient , et elle grinçait les dents.

Mon père sortit de nouveau , et il couvrit de plus grosses pierres ce que les loups avaient laissé du corps de mon pauvre frère. Mais ce n'était que le premier acte de cette tragédie.

— Le printemps arriva , la neige disparut, et il nous fut permis de sortir de la chaumière ; mais je ne quittais jamais un instant ma chère petite sœur , à qui j'étais plus vivement attdclié que jamais depuis la mort de César. Je craignais même de la laisser seule avec ma belle-mère, qui semblait se faire un malin plaisir de la maltraiter. Mon père était alors occupé de ses travaux d'agriculture , et j'étais en état de l'aider un peu.

Marcella avait coutume de s'asseoir près de nous pendant que nous étions à l'ouvrage, et ma belle-mère restait à la maison.

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J'aurais déjà dii dire que les courses nocturnes de celle-ci devinrent moins fréquentes à mesure que le printemps avança , et que nous n'entendîmes plus une seule lois le loup hurler , après que j'en eus parlé à mon père.

Un jour que mon père et moi nous étions à labourer , Marcella étant avec nous, ma belle-mère vint nous trouver , disant qu'elle allait chercher dans le bois quelques herbes dont mon père avait besoin , et qu'il fallait que Marcella retournât à la chaumière pour veiller au dîner. Ma sœur partit sur-lechamp , et ma belle-mère entra dans la foret, suivant une direction contraire à celle qui conduisait à notre habitation , de sorte que nous étions , mon père et moi, entre elle et Marcella.

Environ une heure après , nous fûmes effrayés d'entendre des cris horribles partir de la chaumière , et nous reconnûmes la voix de ma sœur. — Marcella s'est brûlée , mon père! m'écriai-je en jetant ma bêche. Mon père en fit autant , et nous courûmes vers la chaumière ; mais avant d'y arriver, nous en

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