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vîmes sortir un grand loup blanc, qui s'enfuit avec une rapidité étonnante. Mon père n'avait point d'arme; il se précipita dans la chaumière, et y trouva la pauvre petite Marcella qui expirait. Son corps était horriblement déchiré, et son sang formait une mare sur le plancher. La première intention de mon père avait été de prendre son fusil pour se mettre à la poursuite du loup, mais il n'y songea plus en voyant cet affreux spectacle. Il s'agenouilla près de sa fille mourante et fondit en larmes. Marcella n'eut que le temps de nous jeter im regard d'affection , et ses yeux se fermèrent pour toujours.
Mon père et moi nous étions encore penchés sur le corps de ma pauvre sœur, quand ma I)elle-mère arriva. Ce spectacle horrible sembla l'émouvoir; mais la vue du sang ne parut pas lui insjjirer cette horreur que presque toutes les fenunes auraient éprouvée à sa place.
— Pauvre enfant! dit-elle, il faut que ce soit ce grand loup blanc qui vient de passer près de moi , et qui m'a si fort effrayée. — Elle est morte , Krantz.
— Je le sais , je ne le sais que trop ! s'écria mon père.
Je crus que mon père ne se remettrait jamais de l'effet que produisit sur lui cette seconde catastrophe tragique. Il versa longtemps des larmes amères sur le corps de sa malheureuse fille, et il fut plusieurs jours sans vouloir l'enterrer, quoique ma bellemère l'en pressât souvent. Enfin il s'y décida. Il lui creusa une fosse à côté de celle de son frère, et prit toutes les précautions possibles pour que ses restes ne pussent devenir la proie des loups.
Je sentis toute l'étendue de ma désolation, quand je me trouvai seul dans le lit que j'avais partagé peu de temps auparavant avec mon frère et ma sœur. Je ne pus m'empécher de croire que ma belle-mère avait été cause de leur mort , quoique je ne pusse m'expliquer de quelle manière. Mais je ne la craignais plus ; mon petit cœur était rempli de haine et d'idées de vengeance.
La nuit qui suivit l'enterrement de ma sœur, je vis ma belle -mère se lever et sortir delà maison. J'attendis quelques instants.
et me levant ensuite, je m'habillai, et j'entr'ouvris la porte pour voir ce qu'elle devenait. La lune brillait dans le firmament , et je pouvais voir distinctement l'endroit où mon frère et ma sœur avaient été enterrés. De quelle horreur fus-je saisi en voyant ma belle-mère occupée à retirer les pierres qui couvraient la tombe de Marcella 1
Le clair de lune permettait de distinguer tous ses mouvements. N'ayant sur elle que sa chemise de nuit, elle travaillait des deux mains à ôter les pierres , et elle les jetait derrière elle avec toute la férocité d'une bète sauvage. Il se passa quelque temps avant que je pusse avoir l'usage de mes sens et décider ce que je devais faire. Enfin je vis qu'elle était arrivée au corps; elle l'enleva , et le déposa sur le bord de la fosse. Je ne pus supporter cette vue plus long-temps ; je courus à mon père et l'éveillai.
— Mon père 1 mon père! levez -vous et prenez votre fusil.
— Quoi! s'écria-t-il , ya-t-il unloupPl'avez-vous entendu ?
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Il sauta hors de son lit , s'habilla à la hâte, et, dans sa précipitation , il ne remarqua pas l'absence de sa femme. Dès qu'il fut prêt, j'ouvris la porte , et nous sortîmes tous deux.
Il était loin de s'attendre au spectacle qu'il allait voir. Figurez-vous donc l'horreur dont il fut saisi en voyant près de la fosse de sa fille, non un loup, mais sa femme, appuyée sur les mains et sur les genoux à côté du corps de ma sœur, en arrachant la chair à belles dents, et la dévorant avec toute l'avidité d'une bêle féroce. Elle était trop occupée pour nous apercevoir. Le fusil tomba des mains de mon père, ses cheveux se dressèrent sur sa tète, et il resta immobile comme s'il eût perdu l'usage de toutes ses facultés. J'étais à peu près dans le même état, cependant je ramassai son fusil et le lui remis en main. Sa rage concentrée lui rendit toutes ses forces; il appuya son fusil sur son épaule, fit feu, et la misérable qu'il avait serrée si souvent contre son sein , tomba en poussant un grand cri.
— Dieu du ciel ! s'écria mon père , tom-
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bant par terre sans connaissance, dès qu'il eut fait feu.
Je restai quelque temps près de lui avant qu'il reprît l'usage de ses sens. — Où suis-je ? dit-il alors ; qu'est-il arrivé ? — Oh ! oui , oui , je me rappelle tout à présent. — Que le ciel me pardonne !
Il se leva; nous avançâmes vers la fosse; mais quelles furent notre surprise et notre horreur, quand, au lieu d'y voir, comme nous nous y attendions , le corps mort de iSia belle-mère, nous trouvâmes, près de ma pauvre sœur, le cadavre d'une grande louve blanche.
— Le loup blanc 1 s'écria mon père ; le même loup blanc qui m'a entraîné à sa poursuite jusque dans cette maudite clairière! — Je comprends tout à présent. — J'ai eu affaire aux esprits des montagnes du Hartz.
Pendant quelque temps mon père garda le silence , et resta livré à ses réflexions. Enfin repoussant du pied la louve morte, et prenant dans ses bras le corps de ma sœur, il le replaça dans la fosse , qu'il recouvrit avec le même soin qu'auparavant. Nous re-
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tournâmes ensuite à notre chaumière , et mon père, en ayant fermé la porte, se jeta sur son lit. J'en fis autant, car j'étais en proie à une morne stupeur.
Le lendemain au point du jour, nous fumes éveillés par un grand coup frappé à la porte. Mon père l'ouvrit , et nous vîmes entrer Wilfred.
— Ma fille! — s'écria-t-il avec fureur; qu'as-tu fait de ma fille ? — Où est-elle ?
— Où l'infâme créature doit être, j'espère, répondit mon père avec le même accent de rage; où peut-elle être, si ce n'est au fond de l'enfer ? — Sortez d'ici, ou vous vous en trouverez mal.
— Et que pourrais-tu faire contre un des puissants esprits des montagnes du Hartz, faible mortel, à qui il fallait pour femme un loup-garou ?
— Sors d'ici , démon ! — Je brave ton pouvoir ; — je te défie !
— Tu sentiras mon pouvoir. Souvienstoi de ton serment ; — de ton serment solennel, de ne jamais lever la main contre elle.
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— Je ne me suis pas ligué avec des esprits malins.
— • Non ? N'as-tu pas consenti à éprouver leurs vengeances, si tu manquais à ton serment? — N'as-tu pas demandé que tes enfants, en ce cas, devinssent la proie du vautour, du loup et des autres animaux des forêts?
— Retire-toi , démon !
— Et que leurs ossements blanchissent dans le désert ?
Mon père furieux saisit sa hache, et la leva sur la tête de Wilfred.
— Ne sont-ce pas les termes de ton serment?
La hache tomba; mais elle traversa la tête et le corps de Wilfred, comme si c'eut été une ombre. La violence du coup fit perdre l'équilibre à mon père, et il tomba lourdement sur le plancher.
— Misérable mortel ! nous n'avons de pouvoir que sur les meurtriers. Tu as commis un double meurtre , et tu subiras la peine due à la violation du serment qui a accompagné ton mariage. — Tu as déjà perdu
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lieux Je tes enfants; le troisième les suivra. — Oui, il les suivra , car on ne viole pas impunément un serment. — Te tuer serait un acle de bonté; ta punition sera de vivre.
A ces mots , l'esprit disparut. Mon père se releva, m'embrassa tendrement, et se mit à genoux pour prier.
Le lendemain matin il quitta sa chaumière pour toujours. Il me prit avec lui, et partit pour la Hollande , où nous arrivâmes sans accident. 11 avait quelque argent avec lui , mais peu de temps après notre arrivée il fut attaqué d'une fièvre cérébrale, et il mourut dans un accès de délire, après m'avoir conté toute son histoire. On me mit dans l'asile des orphelins, et je fus ensuite placé comme mousse à bord d'un bâtiment. Depuis ce temps j'ai toujours été sur mer. Vous savez à présent toute mon histoire. Dois-je subir le châtiment de la violation du serment prêté par mon pèrePc'estla question qu'elle présente. Quant à moi , je suis convaincu que j'en serai victime d'une manière ou d'une autre.
Au bout de vingt-deux jours , les deux
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amis virent les hautes terres du sud t!e Sumatra et comme nul bâtiment n'était en vue, ils résolurent de suivre le détroit et de se rendre à Pulo-Pénang, où ils comptaient arriver dans sept ou huit jours, leur pirogue serrant le vent de très près. A force de se trouver sous l'influence des éléments, leur peau s'était tellement bronzée, qu'avec leurs longues barbes et leur costume mahométan, ils auraient pu passer pour des naturels du pays. Us avaient constamment navigué, exposés pendant le jour à un soleil brûlant, et pendant la nuit à la rosée; mais leur santé n'en avait pas souffert. Après avoir conté à Philippe l'histoire de sa famille, Rrantz était devenu taciturne et mélancolique; sa gaieté ordinaire avait disparu, et Piiilippe lui en avait inutilement plus d'une fois demandé la cause. Quand ils furent dans ledétroit, Philippe parla de ce qu'ils feraient quand ils seraient arrivés à Goa , et Krantz lui répondit d'un air grave : — Depuis quelques jours, Philippe, j'ai un pressentiment que je ne verrai jamais cette ville.
— Vous ne vous portez pas bien, Krantz?
— Je suis en parfaite santé de corps et d'esprit. J'ai fait tous mes efforts pour écarter de mon esprit ce pressentiment, mais je n'ai pu y réussir. Une voix secrète me répète sans cesse que je n'ai plus long-temps à être
avec vous Philippe, faites-moi le plaisir de
me mettre l'esprit en repos sur un point. J'ai dans ma ceinture de l'or qui peut vous être utile ; chargez-vous-en ; ajoutez-le à celui que vous avez déjà.
— Quelle folie , Krantz !
— Ce n'est point une folie. N'avez -vous pas reçu du ciel des avis secrets et mystérieux? Pourquoi n'en recevrais-je pas comme vous? Vous savez que la crainte a peu d'empire sur moi, et que la mort ne m'effraie pas ; mais à chaque instant j'éprouve plus fortement le pressentiment dont je vous parle. C'est quelque esprit bienveillant qui m'avertit de me préparer à passer dans un autre monde. J'y consens ; j'ai vécu assez longtemps dans cehii-ci pour le quitter sans regret, quoique j'avoue qu'il me soit pénible de me séparer de vous et d'Aminé , les deux seuls êtres qui me soient chers à présent.
— Ces idées ne sont-elles pas causées par trop de fatigues, Krantz? Songez à tout ce que vous avez fait depuis quatre mois. N'estce pas assez pour occasionner un accablement d'esprit ? Croyez-le bien , mon cher ami , ce n'est pas autre chose.
— Je le voudrais , mais je pense différemment , j'éprouve même un sentiment de plaisir qui se rattache à l'idée que je vais bientôt quitter ce monde, et il vient d'un autre pressentiment qui m'occupe également l'esprit.
— Quel est-il ?
— Je puis à peine le dire , mais il a rapport à vous et à Aminé. Je vous ai vus réunis dans mes songes ; mais il me semblait qu'un nuage sombre me cachait les circonstances de cette réunion. Je me suis écrié : — Ne puis-je voir ce qui m'est caché ? Et la voix d'un être invisible m'a répondu: — Non ! cela te rendrait malheureux. Tu seras rappelé de ce monde avant que cette épreuve arrive. Alors, j'ai remercié le ciel, et je me suis résigné.
— Ce sont les visions d une imagination,