‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 35 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

échauffée, [iraniz. Que je sois destiné à souffrir , cela peut être vrai , mais pourquoi Aminé souffrirait-elle? Pourquoi vous , plein de jeunesse, de vigueur et de santé , ne passeriez-vous pas vos jours en paix , et n'arriveriez-vous pas à une heureuse vieillesse ? Je ne vois aucune raison pour le croire. Vous n'y songerez plus demain.

■ — Cela est possible 5 mais en attendant il faut vous prêter à ma fantaisie, et prendre cet or. Si je me trompe , et que nous arrivions sans accident à Goa , vous savez que vous pourrez me le rendre. — Mais vous oubliez que nous n'avons presque plus d'eau, et il faut que nous cherchions quelque ruisseau sur la côte pour en faire une nouvelle provision.

--- C'est à quoi je pensais quand vous avez entamé ce sujet pénible. Au lieu d'en parler davantage , songeons à nous procurer de l'eau avant que la nuit vienne , et quand nous aurons rempli nos jarres , nous remettrons à la voile.

A l'instant où cette conversation avait lieu, ils étaient près de la côte orientale du détroit, à environ quarante milles au nord.

L'intérieur du pays était montagneux , mais les montagnes descendaient en pente douce vers la mer, et la terre était couverte d'épaisses forêts qui s'avançaient jusqu'au rivage. La contrée paraissait inhabitée. Continuant à longer la côte , ils aperçurent au bout de deux heures une petite rivière qui descendait en cascade des montagnes , et dont le cours sinueux parcourant la foret venait verser son tribut dans les eaux du détroit.

Ils entrèrent dans l'embouchure , amenèrent leur voile , et avancèrent contre le courant assez haut pour être bien sûrs que l'eau était douce. Us eurent bientôt rempli leurs jarres , et ils pensaient à entrer dans le détroit , quand la beauté du lieu , la fraîcheur de l'eau , et leur long séjour à bord de la pirogue leur inspirèrent le désir de se baigner , plaisir qui ne peut être apprécié que par ceux qui se sont trouvés dans une sitûdtion semblable. Ils quittèrent leurs vêtements, se plongèrent avec délices dans la rivière, et y restèrent quelque temps. Krantz fut le premier à en sortir; il se plaignit du fioid, etij

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remonta sur le rivage où ils avaient laissé leurs vèternents. Philippe se rapprocha clii bord, dans l'intention de le suivre.

— PhiHppe , dit Krantz, voici une bonne occasion pour vous donner les doublons. Je vais les ôter de ma ceinture , et vous les placerez dans la vôtre avant de la mettre.

Philippe était encore dans l'eau qui lui venait jusqu'à la poitrine.

— Eh bien 1 Krantz, puisque vous le voulez absolument , je suppose qu'il faut que j'y consente. C'est une idée souverainement ridicule. Au surplus , faites ce qu'il vous plaira.

Il sortit de l'eau , et s'assit près de Krantz, qui faisait tomber de sa ceinture tous les doublons.

— Je crois que les voilà tous , Philippe , dit-il enfin. A présent j'ai l'esprit en repos.

— Je ne puis concevoir que vous couriez un danger auquel je ne sois pas exposé moi-même, cependant

Philippe fut interrompu par un rugissement horrible. — Un son dans l'air semblable à celui d'un coup de vent subit et furieux.

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— un coup qui le fit tomber sur le clos , — un cri perçant , — et levant les yeux , il vit un tigre énorme qui emportait Krantz dans la forêt avec la rapidité d'ime flèche. Il regarda ce spectacle avec des yeux qui lui sortaient de la tète , mais en quelques secondes l'animal et Krantz avaient disparu.

— Juste Dieu! s'écria Philippe se jetant le visage contre terre , que ne m'as-tu épargné cette nouvelle épreuve 1 O Krantz ! — mon ami! — mon frère! — tes pressentiments n'étaient que trop justes. — Dieu miséricordieux, prends pitié de moi, — mais que ta volonté s'accomplisse ! Et il versa un torrent de larmes.

Il resta plus d'une heure dans cette situation, sans s'inquiéter des dangers qui l'entouraient. Quand il eut repris un peu de calme , il se leva , s'habilla , et se rassit encore. Ses yeux tombèrent sur les pièces d'or et sur les vêtements de Krantz qui étaient sur le sable.

— Il voulait me donne:^ cet or. Il avait prédit son destin. — Oui, c'était son destin, et il a été accompli. Ses ossements blanchi-

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ront dans le désert^ et l'esprit des montagnes du Hartz et sa fille-louve sont vengés.

Le crépuscule commençait à tomber, et le bruit lointain des rugissements des animaux féroces rappelèrent à Philippe son propre danger. Il songea à Aminé, et faisant à la hâte un paquet des doublons et des vêtements de Krantz, il remonta dans sa pirogue qu'il eut quelque difficulté à écarter du rivage. Déployant alors sa voile, il suivit le cours de la rivière en silence, et le cœur rempli de pensées mélancoliques.

— Oui, Aminé , pensa Philippe en regardant les étoiles scintillantes; oui, vous avez raison quand vous dites que les destinées des hommes sont marquées, et que quelques personnes peuvent les lire. La mienne, hélas! est d'être séparé de tout ce que j'aime le plus au monde, et de mourir isolé et sans amis. En ce cas , ô mort , tu seras la bien-venue , — mille fois la bien-venue ! Quel soulagement ce sera pour moi quand je serai appelé danslesrégionsoù lesesprits fatigués trouvent le repos '.J'ai ma tâcheàrempHr; Dieu veuille qu'elle soit bientôt accomplie , et que ma

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vie ne soit plus remplie (ramertume par des épreuves comme celle-ci !

Philippe pleura encore , car Krantz lui avait montré une amitié à toute épreuve, et avait été le compagnon de tous ses dangers et de toutes ses privations , depuis l'instant où ils s'étaient rencontrés , quand la flotte hollandaise avait cherché à doubler le cap de Horn.

Après sept jours de veilles pénibles et de réflexions qui l'étaient encore davantage , Philippe arriva à Pulo Pénang, où il trouva un bâtiment prêt à partir pour la ville où il désirait aller : c'était un brick naviguant sous pavillon portugais. L'ayant accosté avec sa pirogue, il apprit qu'il ne se trouvait que deux Portugais à bord , et que le reste de l'équipage était composé de naturels du pays. S'étant donné pour un Anglais au service du Portugal , qui avait fait naufrage , et ayant offert de payer son passage, il fut reçu à bord sans difficulté, et quelques jours après le bâtiment mit à la voile.

Le voyage fut prospère. Au bout de six semaines , ils jetèrent l'ancre dans la rade

de Goa, et le lendemain, ils remontèrent la rivière. Le capitaine portugais indiqua à Philippe où il pourrait se loger, et l'ayant fait passer pour un homme de son équipage, on lui permit de débarquer sans difficulté. S'étant établi dans son nouveau logement , Philippe commença sur-le-champ à faire à son hôte quelques questions relativement à Aminé, en la désignant seulement comme une jeune femme qui avait dû arriver à Goa quelque temps auparavant; mais il ne put obtenir de lui aucun renseignement sur ce sujet.

— Signor, lui dit son hôte, c'est demain le grand auto-da-fé\ on ne peut s'occuper de rien avant que cette cérémonie soit terminée , mais ensuite je vous procurerai les moyens de découvrir ce que vous désirez. En attendant, vous pouvez vous promener dans la ville ; demain je vous conduirai dans un lieu d'où vous pourrez voir la grande procession, et ensuite je ferai tout ce que je pourrai pour vous aider dans vos recherches.

Philippe sortit , acheta des vêtements ,

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rasa sa longue barbe , et se promena dans toute la ville, regardant à chaque fenêtre pour voir s'il n'y apercevait pas Aminé. En tournant le coin d'une rue , il crut reconnaître le père Mathias , et il courut à lui ; mais le moine avait baissé son capuchon sur sa tête , et quand il lui adressa la parole sous ce nom, il n'en reçut aucune réponse.

— Je me suis trompé , pensa Phihppe ; je croyais pourtant bien que c'était lui.

Philippe ne s'était pas trompé : c'était réellement le père Mathias, mais il n'avait pas voulu se faire connaître à Philippe.

Se trouvant enfui fatigué, il retourna dans l'hôtel où il logeait. Il y trouva nombreuse compagnie; car de plusieurs milles à la ronde, tout le monde était accouru à Goa pour voir \auto-da-jé , qui était en ce moment l'objet exclusif de toutes les conversations.

— Je verrai cette grande procession , dit PhiHppe en se mettant au lit. Ce spectacle me distraira de mes pensées, et Dieu sait combien elles sont pénibles. — Aminé, chère Aminé, puissent tous les anges veiller sur toi!

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