CHAPITRE XXIIÏ
Quoique le lendemain dût mettre fin à toutes les espérances et à toutes les craintes d'Aminé, — à son bonheur de si courte durée,— à toutes ses inquiétudes et à toutes ses souffrances , cependant elle dormit paisiblement jusqu'au moment où son dernier sommeil dans ce monde fut interrompu par le bruit qu'on fit en tirant les verroux et en ouvrant le double tour de la porte de son cachot. Aminé ouvrit les yeux, et vit le geôlier en chef tenant une lumière. Elle tressaillit: elle venait de rêver de son mari et de bonheur, et elle s'éveillait à la triste réalité. Le geôlier était devant elle, tenant en main une grande robe , et lui dit de s'en couvrir. Après lui avoir allumé une lampe, il se retira. La robe qu'il lui laissa était de serge noire, rayée de blanc.
Aminé mit cette robe, et se rejeta sur son lit, tâchant de se rappeler le songe qu'elle venait de faire, mais inutilement. Deux heures
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se passèrent; le geôlier revint et lui ordonna de le suivre. Une des coutumes les plus épouvantables de l'inquisition est peut-être qu'après l'accusation , le prisonnier , qu'il ait avoué ou non , ne connaît pas la sentence qui a été prononcée, et quand on le fait comparaître, le matin même de l'exécution , il n'en est pas encore instruit.
Les prisonniers furent amenés par leurs geôliers de leurs différentes prisons dans une grande salle , où se trouvèrent bientôt réunis tous les compagnons de souffrance.
Dans cette salle spacieuse et à peine éclairée, étaient réunis environ deux cents hommes, appuyés, comme pour se soutenir, contre les murailles, tous portant la même robe de serge noire et blanche, et que la crainte et la consternation frappaient d'une telle immobilité, que sans le mouvement de leurs yeux qui suivaient les geôliers passant et repassant sans cesse devant eux, on aurait pu les croire pétrifiés. C'était l'agonie de l'incertitude , pire que celle de la mort. Peu de tempsaprès, onmitentreles mains de chaque prisonnier un cierge d'environ cinq pieds de longueur, et on leur ordonna de mettre par-
dessus leur robe, les uns le san henito ^ les autres le samaria. Ceux qui recevaient ces costumes, sur lesquels des flammes étaient peintes, se regardaient comme perdus; et il était terrible de voir l'angoisse de chaque individu, tandis qu'on distribuait successivement ces emblèmes d'une mort affreuse, et qu'il attendait avec terreur qu'on lui en apportât un semblable. Tous étaient en proie à l'incertitude, à la crainte et à l'horreur.
Les prisonniers qui se trouvaient dans cette salle n'étaient pourtant pas ceux qui devaient subir la mort. Ceux qui portaient le san benito devaient figurer dans la procession , mais ne recevoir qu'un léger châtiment j et le samaria indiquait ceux qui avaient été condamnés, mais qu'un aveu fait à temps avait préservés dû bûcher. Les flammes peintes sur leur costume se dirigeaient en bas, ce qui signifiait qu'elles ne devaient pas les atteindre ; mais les infortunés l'ignoraient, et ils souffraient par anticipation toutes les horreurs d'une mort cruelle.
Une autre salle, semblable à la première , était occupée par les femmes. Les mêmes cérémonies y furent observées, et toutes les
physionomies exprimaient la même incerlitude, la même crainte, la même horreur. Mais il y en avait une troisième, plus petite que les deux autres , et elle était réservée à ceux qui avaient été condamnés à périr dans les flammes. Ce fut dans celle-ci qu'Aminé fut conduite. Elle y trouva sept autres prisonniers, portant le même costume qu'elle. Deux seulement étaient Européens, les cinq autres étaient des esclaves nègres. Chacun d'eux avait son confesseur à son côté, et tous paraissaient écouter avec attention ses exhortations. Un moine s'approcha d'Aminé, mais elle lui fit signe avec la main de se retirer. Il la regarda, cracha sur le plancher, et prononça contre elle une malédiction. Le geôlier en chef arriva alors, apportant des samarias pour ceux qui étaient dans cette salle, mais différents des autres, en ce que les flammes se dirigeaient en haut. Ces samarias étaient d'une étoffe grise, et faites comme une blouse de charretier. Par devant et par derrière on avait peint une sorte de portrait de celui qui le portait, mais on n'en voyait que la tête, appuyée sur un fagot embrasé, et entourée de flammes et de démons. En des-
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SOUS était inscrit le nom du crime j30ur lequel il avait été condamné. On leur mit en outre sur la tète un e^rand bonnet en forme de pain de sucre, sur lequel des flammes étaient également peintes , et l'on plaça entre leurs mains le grand cierge.
Aminé et les autres condamnés restèrent quelques heures dans ces trois salles avant que la procession conmiençât, car les geôliers avaient été éveiller les prisonniers à environ deux heures du matin.
Le soleil se leva dans tout son éclat , à la grande joie des membres du saint-office, qui n'auraient pas voulu que le temps fût couvert , le jour où ils devaient venger l'honneur de l'Eglise, et prouver combien l'inquisition se conformait aux préceptes pleins de bonté de notre Sauveur, qui nous a fait un devoir de la charité , de la bienveillance, de l'amour du prochain, et du pardon mutuel des injures. Dieu de justice! El ce n'étaient pas seulement les membres de la sainte inquisition qui se réjouissaient , des milliers et des milliers d'hommes étaient accourus de toutes parts pour voir cette épouvantable cérémonie, et s'en foire une sorte d«
fête, les uns amenés par un fanatisme superstitieux, les autres, — et c'était sans cloute le plus grand nombre, — par irréflexion, et uniquement par le désir de voir un spectacle. Les rues et les places par où la ])rocession devait passer étaient remplies dès le point du jour. Des étoffes de soie, des tapisseries . des draps d'or et d'argent , ornaient tous les balcons et toutes les croisées en l'honneur de la procession , et l'on y voyait des dames et des cavaliers richement vêtus , attendant avec impatience les infortunés qu'on promenait en parade avant de leur faire subir une mort affreuse. Mais le monde aime les scènes qui le remuent fortement , et est-il quelque chose qui puisse le faire plus efficacement qu'un auto-da-fé chez un peuple superstitieux ?
Dès que le soleil fut levé , on entendit le son funèbre de la grosse cloche de la cathédrale, et tous les prisonniers furent conduits dans la grande salle de justice, afin qu'on put régler l'ordre de la procession. A la grande porte d'entrée, sur un trône élevé, était assis le grand inquisiteur, entouié d'un grand nombre de membres des familles les
plus distinguées de Goa. Près de lui était son secrétaire, et à mesure que chacun d'eux défilait devant le trône, celui-ci, après avoir prononcé son nom , appelait un des nobles personnages qui environnaient le grand inquisiteur, et celui qui était ainsi appelé s'avançait sur-le'cliamp , et se plaçait à côté du condamné. On les nomme leurs parrains.
Leur fonction est d'accompagner le prisonnier , qui est sous leur garde, jusqu'à ce que la cérémonie soit terminée, et ils sont responsables de sa personne. Ceux que le grand inquisiteur choisit pour remplir cette place le regardent comme un grand honneur.
Enfin la procession se mit en marche. On voyait en tête la bannière de l'ordre des Dominicains, car il fut le fondateur de l'inquisition, et il mérite ce privilège à ce titre. Et quelle était la devise de cette bannière? Justice et miséricorde ! Venaient ensuite les moines de cet ordre, rangés sur deux files. Ils étaient suivis des condamnés, au nombre d'environ trois cents , chacun d'eux ayant son parrain à son côté, et tenant son grand cierge allumé. Ceux dont les fautes étaient les plus vénielles marchaient les
premiers, tous tète et pieds nus. Après ceux qui formaient le premier corps des condamnés , et qui n'avaient que la robe de serge blanche et noire, venaient ceux qui portaient le san benilo^ et ensuite ceux qui étaient revêtus du samaria avec les flammes se dirigeant en bas. Restait encore une quatrième division de condamnés , mais ils étaient séparés des autres par une grande croix à laquelle était attachée une image sculptée de notre Sauveur, qu'on portait la face en avant , pour signifier que ceux qui marchaient les premiers, et que le Sauveur regardait, ne devaient pas souffrir la mort, et que ceux qui étaient en arrière et auxquels il tournait le dos étaient destinés à souffrir dans ce monde et dans l'autre. Derrière le crucifix, on voyait les sept condamnés, et, comme la plus grande criminelle. Aminé marchait la dernière. Mais ce n'était pas là toute la procession. Après Aminé on portait sur de grands bâtons cinq mannequins revêtus du même costume , sur lequel étaient peints des démons (;t des flammes, et derrière chaque mannequin était un cer- II. 2 G
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ciieil conleiiaiit un squelette. C'étaient les images et les restes de ceux qui étaient morts en prison ou dans les tortures, et qui, ayant été jugés après leur mort, avaient été condamnés aux flammes. Ces squelettes avaient été déterrés , et devaient subir la même peine qu'ils auraient soufferte s'ils eussent été vivants. Les mannequins devaient être attachés au poteau , et les ossements être consumés. Suivaient alors les membres et les familiers de l'inquisition, des moines, des prêtres, et plusieurs centaines de pénitents , portant une robe noire qui leur cachait le visage , et tenant tous un cierge allumé à la main.
Deux heures se passèrent avant que la procession , qui avait traversé presque toutes les principales rues de Goa , arrivât à la cathédrale, où les autres cérémonies devaient avoir lieu. Les condamnés pouvaient à peine alors se soutenir sur leurs pieds nus , car le pavé, composé de cailloux pointus, les leur avaient déehirés, et chaque pas qu'ils faisaient en montant les marches de la cathédrale était marqué de leur sang.
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Le maître-autel était tendu en drap noir, et éclairé par des milliers de ciei'ges. D'un côté était un trône pour le grand inquisiteur; de l'autre, une plate-forme élevée pour le vice-roi de Goa et sa suite. La nef contenait des bancs pour les prisonniers et leurs parrains. Le reste de la procession entra dans les ailes et s'y mêla avec les spectateurs. Lorsque les prisonniers furent entrés dans l'église, on les conduisit à leurs places, les moins coupables étant le plus près de l'autel, et ceux qui devaient figurer sur le bûcher en étant le plus loin.
Aminé , dont les pieds étaient tout en sang, arriva en chancelant à sa place , atten dant avec impatience l'heure qui devait la séparer du moni^e chrétien. Elle ne pensait ni à elle ni à ce ({u'elle allait souffrir; elle ne songeait qu'à Philippe, se félicitait de ce qu'il était à l'abri de la méchanceté de ces hommes féroces , et était charmée de mourir la première, dans l'espoir de le revoir dans un monde plus heureux. *
ILpuisée par une longue détention, qui avait été pour elle un temps de doute et
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(rinquiétiidc, souffi^ant d'une marchef longue et pénible, pendant laquelle elle avait été exposée à un soleil brûlant, après avoir passé plusieurs mois dans les ténèbres d'un cachot, elle n'était plus radieuse de beauté, mais il y avait encore dans ses traits parfaits, quoique flétris par le chagrin , quelque chose qui n'en était que plus touchant. Objet de tous les regards, elle avait marché les yeux baissés et presque fermés ; mais quand par hasard elle les ouvrait, le feu qui en sortait annonçait l'âme fière qui l'animait, et inspirait aux uns l'étonnement , et au plus grand nombre la pitié, en voyant une femme si jeune encore condamnée à une mort si horrible. Aminé n'avait pas été assise plus de quelques secqpdes dans la cathédrale, quand, ne pouvant résister à la fatigue et à toutes les sensations qu'elle éprouvait, elle tomba sans connaissance.
Personne ne s'avança-t-il pour la secourir, — pour la relever, — pour lui donner les soins dont die avait besoin? — Non. Cent individus l'auraient fait, mais aucun ne l'osa. Elle était abandonnée, proscrite , excommu-
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niée, condamnée ; et si quelqu'un , ému de compassion pour un de ses semblables , s'était hasardé à la relever, il serait devenu un objet de soupçon , aurait été probablement accusé à son tour, et aurait eu à rendre compte de sa conduite au tribunal de l'inquisition.
Cependant , peu de temps après , deux officiers de l'inquisition s'approchèrent d'Aminé, la relevèrent , la remirent à sa place , et elle reprit assez l'usage de ses sens pour pouvoir rester dans cette position.
— Un moine dominicain prêcha alors un sermon dans lequel il parla beaucoup delà tendre merci et de l'amour paternel du saint-office. Il compara l'inquisition à l'arche de Noé, d'où tous les animaux sortirent après le déluge, mais avec cette immense différence que les animaux en sortirent sans valoir mieux que lorsqu'ils y étaient entrés, au lieu que ceux qui étaient traduits devant l'inquisition y arrivaient comme des loups dévorants , et en sortaient doux et patients comme des agneaux.
L'accusateur public monta alors dans la
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chaire , et lut à haute voix la nomenclature des crimes dont chaque accusé avait été convanicu , et le genre de punition qu'il devait subir. Ils étaient amenés tour à tour devant la chaire pour entendre prononcer leur sentence, debout, et tenant en main leur cierge allumé. Lorsqu'on eut lu ainsi la sentence de tous ceux dont la vie devait être épargnée , le grand inquisiteur mit son costume sacerdotal, et, suivi de plusieurs autres moines , il révoqua la sentence d'excommunication qu'ils étaient supposés avoir encourue , en leur jetant de l'eau bénite avec un petit goupillon.
Dès ^ue celte partie de la cérémonie fut terminée, ceux qui étaient condamnés à périr au milieu des flammes , et les effigies de ceux que la mort avait soustraits à ce supplice, furent successivement amenés pour entendre leurs sentences, qui se terminaient uniformément par les mots suivants : — Que la sainte inquisition trouvait impossible de leur pardonner, attendu la dureté de leur cœur et la grandeur de leurs crimes; qu'elle les livrait donc, avec beaucoup de regret, à
la justice séculière pour subir la peine qu'ils avaient méritée ; exhortant en même temps les autorités civiles à traiter ces malheureux avec clémence, et priant que, s'il fallait qu'ils subissent la mort, ce fût du moins sans effusion de sang. — Quelle moquerie que cette prière de ne pas répandre le sang , quand, pour faire droit à cette demande, on substituait à une mort moins cruelle les tourments et l'agonie du bûcher !
Aminé fut la dernière qui fut conduite devant la chaire, qui était placée contre une des colonnes massives de la nef, à peu de distance du trône occupé par le grand inquisiteur. — Vous, Aminé Yanderdecken, dit l'accusateur public. — En ce moment un tumulte extraordinaire se fit entendre sous la chaire. I! y avait ime lutte; on faisait des remontrances; les officiers de l'inquisition cherchèrent à rétablir l'ordre et le silence , mais sans pouvoir y réussir.
— Aminé Yanderdecken , reprit l'accusateur public d'une voix plus forte, vous avez été accusée
La lutte continuait , et l'on vit sorlir de la
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foule un jeune homme qui se précipita vers Aminé, et qui la serra dans ses bras.
— Philippe ! mon cher Philippe ! s'écria Aminé en penchant la tête sur sa poitrine î et le bonnet en forme de cône , et sur lequel des flammes étaient peintes, tomba de sa tête et [roula sur le marbre.
— Mon Aminé ! — femme adorée ! s'écria Philippe , est-ce ainsi que nous nous retrouvons! Monseigneur, elle est innocente, ditil au grand inquisiteur ; et se tournant vers les officiers de l'inquisition qui voulaient les séparer : Retirez-vous, s'écria- t-il, ou votre vie en répondra.
Cette menace , ce manque de respect , ne pouvaient se tolérer. Toute la cathédrale n'était qu'une scène de confusion , et la solennité de la cérémonie était sur le point d'être compromise. Le vice-roi s'était levé , ainsi que toute sa suite , pour mieux voir ce qui se passait , et la même curiosité faisait que la foule se pressait en avant. Mais le grand inquisiteur envoya un nombreux renfort aux deux officiers qui avaient conduit Aminé devant la chaire , et tous réunirent
leurs efforts pour arracher Aminé des bras de son mari. La lutte fut longue ; Philippe semblait avoir la force de vingt hommes, il se passa quelques minutes avant qu'on put les séparer, et quand on y eut réussi , il faisait encore des efforts surnaturels pour se dégager des mains de ceux qui l'entraînaient.
Aminé , tenue par deux familiers du saintoffice, poussait de grands cris , et cherchait, mais en vain , à se jeter de nouveau dans les bras de son mari. Enfin , par un dernier effort, Philippe recouvra sa liberté; mais à peine était-il libre , qu'on le vit tomber. Cet effort avait occasionné la rupture d'un vaisseau sanguin , et il resta étendu sur le marbre sans aucun mouvement.
— O Dieu ! juste Dieu ! ils l'ont tué ! — monstres ! — meurtriers ! — s'écria Aminé avec frénésie; — laissez-moi du moins l'embrasser encore ime fois.
Un prêtre s'avança en ce moment , la douleur peinte dans tous ses traits : — c'était le père Mathias. Il pria quelques spectateurs d'(Mnpurter Philippe Vanderdecken ; et on remporta loin d'Aminé dans un état d'insen-
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sibilité et le sang lui sortant de la bouche.
On lut alors la sentence d'Aminé ; mais elle ne l'entendit pas ; son esprit était égaré. On la reconduisit à sa place , et alors tout son courage , toute sa fermeté , toute sa résolution , l'abandonnèrent. Pendant tout le reste de la cérémonie , elle remplit toute la cathédrale du bruit de ses sanglots , et ni les prières ni les menaces ne purent obtenir d'elle le silence.
Tout était fini , excepté la dernière scène de ce drame , et la plus tragique. Les condamnés dont on avait épargné la vie furent reconduits à l'inquisition par leurs parrains, et ceux qui devaient la perdre furent menés sur le bord de la rivière, où leur sentence devait être mise à exécution. C'était sur un grand terrain découvert, à gauche de la douane , que Y auto-da-fé devait avoir lieu. De même que dans la cathédrale , deux trônes avaient été préparés pour le grand inquisiteur et le vice-roi , qui marchaient en tète de la procession , suivis d'un immense concours de peuple. Treize bûchers avaient été préparés, huit pour les vivants , è(||fcinq
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pour les morts. Les exécuteurs étaient assis ou debout sur des piles de paille , de fagots et de bois, et attendaient leurs victimes. Araine ne pouvait marcher; elle fut d'abord soutenue par deux officiers de l'inquisition , et ensuite ils la portèrent jusqu'au bûcher qui lui était destiné. Quand ils l'eurent mise à terre à l'instant d'y arriver, son courage parut renaître, elle y marcha hardiment, croisa les bras , et s'appuya sur le bois qui devait la consumer.
Les exécuteurs commencèrent alors leurs fonctions; ils entourèrent déchaînes le corps d'Aminé, l'attachèrent au poteau, et empilèrent des fagots de bois autour d'elle. On en avait fait autant à l'égard des autres condamnés, et chacun d'eux avait un confesseur à son côté. Aminé venait d'écarter par un geste d'indignation celui qui s'avançait vers elle, quand le père Mathias , hors d'haleine, s'étant frayé un chemin à travers la foule, arriva près d'elle.
— Aminé Vanderdecken! — femme infortunée! — si vous aviez suivi mes conseils, vous ne seriez pas ici. A présent il est
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trop tartl pour vous sauver la vie ', mais il est encore temps de sauver votre âme. Défaites-vous donc de cette obstination et de cette dureté de cœur , — suppliez votre divin Sauveur de recevoir votre esprit, — invoquez sa merci au nom de ses blessures. C'est la onzième heure, mais il n'est pas trop tard. — Aminé , continua le vieillard en versant des larmes , je vous en supplie, je vous en conjure, délivrez mon coeur d'un poids qui l'accable !
— Femme infortunée! dites-vous? répliqua-t-elle; dites plutôt : Prêtre infortuné; car les souffrances d'Aminé seront bientôt terminées, au lieu que vous endurerez toute votre vie les tourments des damnés. Ce fut im jour malheureux que celui où mon mari vous sauva de la mort; encore plus malheureuse fut la compassion qui le porta à vous offrir un asile et un refuge dans sa maison. Malheureux furent tous les instants de notre connaissance depuis le premier jusqu'au dernier. — Je vous livre à votre conscience, ■ — si vous en avez une, — et je ne voudrais pas échanger cette mort cruelle contre les tor-
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tures réservées au reste de voire vie. — Laissez-moi! je meurs dans la foi de mes pères, et je rejette une croyance qui sanc-.. lionne une scène comme celle-ci.
— Aminé Vanderdecken , s'écria-t-il en se mettant à genoux, et enjoignant les mains avec l'air du désespoir.
— Laissez-moi , mon père.
— Il ne vous reste qu'une minute; — pour l'amour de Dieu, Aminé
— Laissez-moi, vous dis-je. — Cette minute m'appartient.
Le père Mathias se détourna, ses larmes coulaient sur ses joues; et, comme Aminé l'avait prédit, sa souffrance était extrême.
L'exécuteur en chef demanda alors successivement à chaque confesseur si le condamné près duquel il était mourait dans la vraie foi. Si la réponse était affirmative, il lui passait une corde autour du cou, en tournait le bout autour du poteau, et le condamné était étranglé avant que le feu fût mis au bûcher. Les sept autres condamnés étaient morts de cette manière quand l'exécuteur demanda au père Mathias si Aminé
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avait droit à une semblal)le merci. Le vieux prêtre ne répondit rien, mais il secoua la tète.
L'exécutenr se détourna; mais le père Mathias le suivit, et lui pressant Je bras, il lui dit d'une voix défaillante : — Faites qu'elle ne souffre pas long-temps !
Le grand inquisiteur donna le signal , et tous les bûchers furent allumés en même temps. Par égard pour la prière du vieux prêtre, l'exécuteur avait jeté sur celui d'Araine une grande quantité de paille mouillée, dont la fumée l'étouffa avant qu'elle sentît l'action des flammes.
— Ma mère! ma mère ! je viens te rejoindre ; tels furent les derniers mots qu'on entendit sortir de la bouche d'Aminé.
Le bûcher s'embrasa, et les flammes s'élevèrent bientôt au-dessus du poteau auquel elle était enchainée. Au bout d'un certain temps, leur fureur se calma, et quand le terrain ne fut plus couvert que de charbons ardents, quelques ossements tenant encore à la chaîne furent tout ce qui restait de la belle et malheureuse Aminé.
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