‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 37 sur 41 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Des années se sont écoulées depuis la mort cruelle de l'infortunée Aniine , et nous allons maintenant faire reparaître encore une fois Philippe Vanderdecken sur la scène. — Et où a-t-ilété pendant tout ce temps? — Dans im hospice destiné à recevoir les êtres privés de raison, — tantôt doux et tranquille, tantôt furieux et frénétique, et alors il était enchaîné et chargé de coups. Quelquefois sa raison semblait se montrer, comme le soleil voulant percer un nuage épais , et bientôt tout était ténèbres. Pendant plusieurs années un vieillard veilla sur lui avec soin, et vécut dans l'espérance de le voir rendu à la raison. — Il semblait accablé de chagrin et rongé de remords, et il mourut sansavoir vu soji espoir s'accomplir : — c'était le père Malhias.

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La maison de Philippe à Ternense tombait en ruines. On avait long temps attendu le retour du propriétaire, et enfin ses héritiers avaient demandé et obtenu l'envoi en possession de ses biens. Personne ne songeait plus à Aminé en Europe , quoique à Goa son portrait, entouré d'un bûcher enflammé, au-dessous duquel était une inscription annonçant son crime, fut suspendu, suivant l'usage, à une des murailles de l'église de l'inquisition, et attirât par sa beauté expressive les regards de tous ceux qui y entraient.

Mais bien des années se sont passées depuis ce temps. Les cheveux de Philippe ont blanchi;— son corpsjadis robuste est voûté; — et il paraît beaucoup plus vieux qu'il ne l'est réellement. Il a recouvré la raison , mais il a perdu toute sa vigueur. Fatigué de la vie, tout ce qu'il désire , c'est d'exécuter sa mission, après quoi la mort sera pour lui un bonheur.

Son reliquaire ne lui a jamais été enlevé. Il a été congédié de l'hospice, et on lui a fourni les moyens de retourner dans son pays. — Hélas ! il n'a plus de pays , plus de

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domicile , rien au monde qui puisse l'engager à y retourner. Il ne demande que de faire son devoir et de mourir.

Un bâtiment était prêt à mettre à la voile pour l'Europe. Philippe se rendit à bord , s'inquiétant peu pour quel port il était frété. Son but n'était pas de retourner à Terneuse; il ne pouvait supporter l'idée de revoir la scène de tant de bonheur, et qui lui rappellerait tant de calamités. L'image d'Aminé était gravée dans son cœur, et il attendait avec impatience l'instant où il serait appelé à aller la rejoindre dans le séjour des esprits.

Après avoir été si long-temps privé de raison, il s'était éveillé comme d'un songe. Il n'était plus si fervent catholique qu'il l'avait été, car il ne pensait jamais à la religion sans que le cruel destin de son Aminé se retraçât à son souvenir. Cependant sa relique lui était toujours aussi précieuse; il la respectait, elle était tout pour lui. — C'était le passeport qui devait le faire entrer dans un autre monde avec son père ; — c'était d'elle qu'il .ittendait le moyen de rejoindre sa chère Aminé. — 11 la tenait en mains des n. 27

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heures entières , la regardait, et cette vue lui rappelait tous les événements les plus importants de sa vie, depuis la mort de sa pauvre mère, et la première fois qu'il avait vu Aminé, jusqu'à la scène horrible qui avait terminé ses jours. C'était une sorte de journal de toute son existence , et il y attachait toutes ses espérances pour l'avenir.

— Quand ma mission sera-t-elle accomplie? Tel était le sujet constant de ses réflexions. Heureux le jour où je quitterai ce monde haïssable , pour entrer dans celui où l'esprit harassé est enfin en repos.

Le bâtiment à bord duquel Philippe se trouvait comme passager, était la Nostra- Senora-da-Monte , brick de trois cents tonneaux, frété pour Lisbonne. Le capitaine était un vieux Portugais , très superstitieux, et grand amateur de rac, penchant peu ordinaire aux hommes de cette nation. Ils partirent de Goa, et Philippe, debout sur l'arrière, regardait tristement le clocher de la cathédrale, dans laquelle il avait vu sa malheureuse femme pour la dernière fois, quand il sentit qu'on lui touchait le coude , et il se retourna.

— Hi , hi , hi ! nous voici encore compagnons de voyage , lui dit une voix bien connue , — celle du pilote Schriftcn.

Nul changement ne s'était opéré dans l'extérieur de cet homme. Il ne montrait aucune marque d'un âge plus avancé, et son oeil brillait d'un éclat aussi vif que la dernière lois que Philippe l'avait vu.

La vue de Schriften, et les souvenirs que rappela à Philippe son apparition inattendue, le firent tressaillir; mais son agitation ne dura qu'un instant, et il reprit un air calme et pensif :

— Vous ici, Schriften! dit-il; j'espère que votre présence est un présage de l'accomplissement de ma tâche.

— Peut-être, répondit le pilote; nous en sommes las tous deux.

Philippe ne répondit rien. Il ne demanda pas même à Schriften comment il était sorti du fort portugais. Que lui importait? il sentait qu'un charme protégeait les jours de cet homme.

— Bien des bâtiments ont fait naufrage, Phihppe \anderdeckeu ; bien des âmes ont été appelées à rcncheleur compte, pouravoir

reiicontrtyie vaisseau de votre père, pendant tout le temps que vous avez été enfermé.

— Puisse ma première rencontre aveclui être plus heureuse ! — puisse-t-elle être la dernière !

— Non, non ! puisse-t-il plutôt accomplir son destin, et rester sur mer jusqu'au jour du jugement! s'écria le pilote avec emphase.

— Vil misérable! j'ai un pressentiment que votre souhait détestable ne sera pas exaucé. — Retirez-vous ! — laissez-moi î ou je vous ferai sentir que, quoique le malheur m'ait blanchi la tête , il reste encore quelque force à mon bras.

Schriften le quitta en lui lançant un regard menaçant. Il semblait en quelque sorte redouter Philippe , quoique sa haine l'emportât sur sa crainte. Il reprit alors ses anciennes tentatives pour soulever contre lui l'équi page, disant que c'était un Jonas qui occasionnerait le naufrage du bâtiment, et qu'il avait des rapports secrets avec le Voltigeur hollandais. PhiHppe remarqua bientôt qu'on l'évitait, et en sachant la cause, il usa de représailles contre Schriften, qu'il représenta comme un démon sous la forme humaine.

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L'extérieur du pilote était si repoussant, et celui de Philippe avait au contraire quelque chose de si prévenant, que l'équipage ne savait lequel croire. Il se divisa, les uns prenant le parti de Philippe, les autres celui de Schriften; tandis que le capitaine et quelques autres les voyaient tous deux de mauvais œil, et auraient voulu que le bâtiment fût débarrassé de l'un et de l'autre.

Comme nous l'avons déjà dit, le capitaine était très superstitieux, et aimait beaucoup le rac. Le matin , il était sobre et il priait; le soir, il était gris et il jurait contre les saints qu'il avait invoqués quelques heures auparavant.

— Que le bienheureux saint Antoine nous protège et nous préserve de toute tentation ! dit-il un matin , après avoir eu une conversation avec ses officiers sur le Folttgeur hollandais. — Que tous les saints nous mettent à l'abri de tout malheur! continua-t-il en ôtantson chapeau, et en faisant un signe de croix Que je me débarrasse sans accident de ces deux hommes dangereux, et j'offrirai à l'autel de la Sainte Vierge cent cierges de trois onces chacun, lorsque j'aurai jeté l'an-

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cre devant la tour deBelem. Dans la soirée, il changea de langage.

— Si ce maudit saint Antoine ne nous aide pas , puisse-t-il sentir tous les feux de l'enfer I Qu'il aille au diable, lui et son cochon ! S'il avait le courage de faire son devoir, tout irait bien , mais c'est un lâche bélître, qui ne se soucie de personne, et qui ne songe point à aider ceux qui sont dans l'embarras. Carambo ! voilà pour vous , s'écriat-il en regardant l'image du saint , placée dans une niche près de l'habitacle, et en faisant claquer ses doigts, — voilà pour vous, vaurien inutile, qui ne nous êtes jamais bon à rien. Il faut que le pape canonise de meilleurs saints , car tous ceux que nous avons sont usés. Autrefois ils nous rendaient quelques services, mais à présentée ne donnerais pas deux onces d'or de tout le calendrier. Et quant à vous, vieux coquin de fainéant. .et le capitaine, sans achever sa phrase, montra le poing à l'image du pauvre saint Antoine.

Le bâtiment avait alors gagné la côte méridionale de l'Afrique, et il était à environ cent milles du cap des Aiguilles. La matinée était superbe; une brise légère mais con-

stante ridait à poine la surface de l'eau, et le bâtimeiU naviguait au plus près du vent, à raison d'environ quatre milles par heure.

— Bénits soient tous les saints ! dit le capitaine, qui venait de monter sur le pont, encore un petit quart de vent en notre faveur , et nous sei'ons sur notre route. Je le répète, bénits soient tous les saints, et surtout notre digne patron saint Antoine, qui a pris sous sa protection particulière la A^ostra- Senora-da-lSîonte. Nous avons toute apparence de beau temps, sionors, allons déjeuner, et nous viendrons ensuite fumer nos cigares sur le pont.

Mais la scène ne tarda pas à changer. Une masse de nuages s'éleva à l'ouest, et couvrit tout le firmament avec ime rapidité qui paraissait surnaturelle aux yeux des marins. Le soleil fut obscurci , et il régnait partout luie sombre obscurité. Le vent se tut, et l'Océan cessa de murmurer. Ce n'est pas que les ténèbres fussent profondes, mais des vapeurs rougeâtres couvraient le ciel , comme si la tei're eût été dans un élat de conflagration.

Philippe, qui était en ce moment dans la grande chambre, s'aperçut le premier de

l'obscurité croissante , et il monta sur le pont. Le capitaine et les passagers l'y suivirent. Tous furent au comble de la surprise: c'était un spectacle inexplicable, incompréhensible. — Sainte Vierge, protégez-nous!

Que signifie cela ? s'écria le capitaine effrayé. Bienheureux saint Antoine , protégez-nous ! ceci est un vrai prodige !

— Là ! là ! s'écrièrent quelques matelots en montrant la hanche du bâtiment. Tous les yeux se dirigèrent par dessus le plat-bord pour voir ce qui avait occasionné ces exclamations. Philippe , Schriften et le capitaine étaient ensemble. Par le travers du bâtiment, à la distance d'environ deux encablures , ils virent s'élever lentement hors de l'eau le haut du grand mât d'un autre navire. Il continua à s'élever peu à peu , et ils virent paraître ses huniers avec leurs vergues et leurs voiles. Les mâts inférieurs et leurs agrès se montrèrent ensuite, puis la coque du bâtiment; enfin il s'éleva jusqu'à ce que ses sabords avec leurs canons, et toutes ses œuvres mortes fussent sur la surface de l'eau. Il resta ainsi près d'eux, sa grande vergue brassée carrée, et en panne.

— Sainte Vierge ! s'écria le capitaine respirant à peine , j'ai vu des bâtiments couler à fond, mais je n'en ai jamais vu sortir de l'eau. Je donnerai mille cierges de dix onces chacun à l'autel de la Sainte Vierge, si elle nous sauve de ce danger. Oui, mille cierges, écoute-moi bien , Sainte Vierge, mille cierges de dix onces chacun. — Messieurs, dit-il aux passagers, qui n'étaient pas moins effrayés, pourquoi ne promettez-vous pas aussi des cierges? — Promettez-en du moins.

— C'est le Vaisseau Fantôme , le Voltigeur hollandais! s'écria Schriften. Je vous l'avais bien dit , Philippe Vanderdecken ; votre père est sur ce bâtiment; hi, hi, hi!

Les yeux de Philippe étaient fixés sur ce navire , et il vit qu'on s'y occupait à mettre un canot à la mer. — Il est possible que cela me soit permis à présent , pensa-t-il, et il mit la main dans son sein pour prendre son reliquaire.

L'obi^curité s'accrut alors au point qu'on ne pouvait plus distinguer que la membrure de ce bâtiment , à travers l'atmosphère chargée de vapeurs. Les marins et les passagers

se jetèrent à genoux et invoquèrent les saints. Le capitaine alla chercher une chandelle pour l'allumer devant l'image de saint Antoine. Il la tira de sa niche , la baisa avec toute l'apparence de l'affection et de la dévotion , et la remit ensuite à sa place.

Bientôt après on entendit un bruit de rames près de la hanche de la JVostm-Senorada-Moiite, et une voix s'écria : — Braves gens , jetez-nous une corde de l'avant.

Personne ne répondit ni ne satisfit à cette demande; etSchriften s'approchant du capitaine, lui dit que si on voulait le charger de quelques lettres, il se gardât bien de les recevoir, sans quoi son bâtiment périrait corps et bien.

Un homme qui était monté par dessus le plat-bord, se montra alors sur le passeavant. — Vous auriez bien pu me jeter une corde, mes braves, dit-il en avançant sur le pont. — Où est le capitaine ?

— Ici , répondit le capitaine , tremblant de la tète aux pieds. L'homme qui se présenta devant lui semblait un marin qui avait été long-temps exposé au soleil et aux éléments. Il portait un bonnet en fourrure

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et (les pantalons de toile , et tenait en main quelques lettres.

— Que voulez-vous? demanda enfin le capitaine.

— Oui, que voulez-vous? — Hi , hi, hi ! répéta Scliriften.

— Comment! vous ici , pilote! s'écria rétranger. Je vous croyais mangé par les poissons il y a long-temps.

— Hi , hi , lii! dit Scliriften en s'éloignant.

— Le fait est, capitaine, continua l'étranger, que nous avons eu de très mauvais temps, et que nous désirons envoyer quelques lettres en Hollande. — Je crois que nous ne parviendrons jamaisàdoublerceCap.

— Je ne puis m'en charger, répondit le capitaine.

— Vous ne pouvez vous en charger? voilà qui est drôle. — Mais aucun bâtiment ne veut se charger de nos lettres. Cela n'est pas ol)ligeant. Des marins devraient prendre intérêt à des camarades qui se trouvent dans la détresse. Dieu sait combien nous désirons de revoir nos familles, et c^, serait pour elles ime consolation si elles pouvaient du moins recevoir de nos nouvelles.

— Je ne puis me charger de vos lettres , répéta le capitaine. — Que tous les saints nous protègent!

— Nous avons été bien long-temps en voyage, dit l'étranger en secouant la tète.

— Combien de temps? demanda le capitaine, ne sachant que dire.

— Je ne sais : le venta emporté nos tables astronomiques à la mer , et, faute des éléments de calcul , nous ne pouvons déduire notre position de nos observations , et depuis long-temps notre route estimée ne signifie plus rien.

— Montrez-moi vos lettres , dit Philippe en s'avançant vers lui.

— Il ne faut pas y toucher ! s'écria Schriften.

— Retire-toi, monstre ! Oses-tu intervenir dans mes desseins ?

— Perdus! — Perdus! — Perdus! s'écria Schriften en courant çà et là sur le pont, et faisant ensuite de grands éclats de rire.

— Ne touchez pas à ces lettres! cria le capitaine, tremblant comme s'il eût eu un accès de fièvre.

Philippe ne répondit rien, et tendit la main pour les recevoir.

— En voici une de notre second lieutenant pour sa femme, demeurant à Amsterdam sur le quai de Waser.

— Il y a long-temps que le quai de Waser n'existe plus , mon cher ami. On en a fait un grand bassin pour les navires.

— Impossible! — En voici une de notre maître pour son père, qui demeure sur la place du Vieux-Marché.

— Tous les bâtiments du Vieux-Marché ont été abattus il y a long-temps, et l'on a construit sur ce terrain une grande église.

— Impossible. — En voici une de moi pour ma maîtresse, la Vrow Rester, avec de l'argent pour qu'elle s'achète unebroche d'or.

Philippe secoua la tête. Je me souviens d'avoir vu une vieille dame qui portait ce nom , mais il y a plusieurs années qu'elle est morte.

— Vieille! morte! — Impossible. — Je l'ai laissée jeune , fraîche et bien portante. — Voici une lettre pour la maison Slutz et compagnie, à qui notre bâtiment appartient.

— J'ai entendu parler de cette maison dans ma première jeunesse ; mais il y a bien longtemps qu'elle n'existe plus.

— Impossible; vous voulez vous moquer

de moi. — En voici une de notre capitaine pour son fils.

— Donnez la-moi! s'écria Philippe ; il la reçut des mains du marin, et il allait en rompre le cachet, quand Schriften la lui arracha des mains , et la jeta à la mer sous le vent par dessus bord.

— C'est un vilain tour pour un ancien camarade, dit l'étranger. Schriften ne répondit rien, mais saisissant les autres lettres que Philippe avait placées sur le cabestan, illes fit suivre la première.

L'étranger versa des larmes , et retourna ' vers la partie du bâtiment par où il était arrivé.— Cela est dur , bien dur , dit-il en descendant; il peut arriver un temps où vous seriez charmés à votre tour d'envoyer de vos nouvelles à vos familles.En achevant ces m ots il disparut, et quelques secondes après, le bruit des rames annonça qu'il s'éloignait du navire.

— Bienheureux saint Antoine! s'écria le capitaine; je suis confondu de surprise et d'effroi. — Maître- d'hôtel, allez me chercher ma bouteille de rac.

Le maitre-d'hotel lui apporta la bouteille; mais comme il était aussi alarmé que son

commaiiclaiit , il eut soin de se servir luimême avant de la lui remettre. Le capitaine tint pendant deux minutes le goulot de la bouteille appliqué à ses lèvres , et après l'avoir vidée jusqu'au fond, il s'écria ; — Et à présent que devons-nous faire?

Scliriften s'approcha du capitaine. — Je vais vous le dire, capitaine. Cet homme , répondit-il en montrant Philippe, porte un charme suspendu à son cou. Otcz-le-lui, jetez-le à la mer , et votre bâtiment sera sauvé ; sinon, il fera naufrage corps et biens.

— Oui , oui ! c'est cela , comptez-y bien ! s'écrièrent plusieurs matelots.

— Insensés! dit Philippe, pouvez-vous croire ce misérable ? N'avez-vous pas vu que l'homme qui est venu à bord l'a reconnu ? N'avez-vous pas entendu qu'il l'a appelé camarade ? C'est lui dont la présence à bord vous portera malheur.

— C'est vrai ! c'est vrai ! s'écrièrent d'autres voix ; il l'a appelé camarade.

— Je vous dis que vous vous trompez , leur dit Scliriften ; c'est Philippe Vanderdecken qui esta craindre pour vous. Forcezle à vous remettre son charme.

— Oui, oui, prenons-lui son charme! crièrentles matelots en se précipitant surPhilippe.

Philippe recula près du capitaine. — Insensés! s'écria-t-il , savez-vous ce que vous voulez faire? C'est du bois de la vraie croix que je porte autour du cou. Jetez-le à la mer , si vous l'osez , et vos âmes sont perdues pour toute l'éternité. Il tira de son sein son reliquaire, et le montra au capitaine.

— Non , non, mes amis, dit le capitaine, qui avait eu le temps de se remettre; n'en faites rien ! — Que tous les saints nous protègent !

Cependant tous les matelots poussaient de grands cris et demandaient qu'on jetât à la mer, les uns Schriften, les autres Philippe. Enfin le capitaine décida la question en ordonnant qu'on mît à l'eau le petit canot de poupe, et qu'on les y fit descendre tous deux; décision qui satisfit les deux partis. Philippe ne fit aucune résistance ; Schriften poussa de grands cris et se défendit, mais on le jeta dans le canot. Il y resta tremblant sur l'arrière, tandis que Philippe, qui avait saisi les rames , le diiigeait vers le Vaisseau Fantôme.

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