CHAPITRE XXV
Au bout de quelques minutes les vapeurs ne permettaient plus à Philippe et à Schriften d'apercevoir le bâtiment qu'ils venaient de quitter. Le Vaisseau Fantôme était encore en vue, mais à ime distance beaucoup plus grande qu'auparavant. Philippe faisait force de rames, mais, quoique ce vaisseau fût en panne, la distance qui le séparait du canot semblait toujours augmenter. Il cessa de ramer un instant pour reprendre haleine, et Schriften se levant vint s'asseoir près de lui. — Vous pouvez ramer et ramer, Philippe Vanderdecken , dit Schriften; mais vous n'arriverez pas à ce navire. — Non , non ! cela est impossible. — Nous pouvons faire ensemble une longue croisière, mais vous serez aussi loin de votre but en la Imissant que vous l'êtes en la commençant. — Pourquoi ne me jetez-vous pas à la mer? Le canot en serait plus léger, hi , hi, hi.
— Je vous ai jeté à la mer dans un mo- II. 28
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ment de frénésie, répondit Philippe , quand vous cherchiez à méprendre mon reliquaire.
— Et n'ai-je pas cherché à engager les au- ' très à vous le prendre aujourd'hui? hi, hi. hi ! — Ne l'ai-je pas fait?
Oui, vous l'avez fait. Mais à présent je
suis convaincu que vous êtes aussi malheureux que moi , et qu'en agissant comme vous le faites, vous obéissez à votre destinée, comme j'obéis à la mienne. Je ne puis dire ni comment ni pourquoi , mais une même cause mystérieuse agit sur tous deux. Si le succès de mes efforts dépend de ce que je conserve ma relique , celui des vôtres parait tenir à ce que vous vous en empariez, afin de déjouer ainsi mes projets. A cet égard, nous ne sommes l'un et l'autre que des agents, et vous avez été, en ce qui concerne ma mission, mon ennemi le plus actif. Mais je n'ai pas oublié , Schriften , et je n'oublierai jamais, que vous avez donné un avis salutaire à ma pauvre àmine; que vous lui avez prédit quel serait son destin si elle ne suivait pas vos conseils; que vous n'étiez pas son ennemi, quoique vous fussiez et que vous soyez encore le mien. Mais, tout mon ennemi que vous êtes , je vous pardonne pour
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l'anioiir d'elle, Sclirifterij et je ne chercherai pasàvousniiire.
— P^ous pardonnez donc à va 1 7-e ennenù, PhiHppe Vanderdecken ? dit Schriften d'un ton mélancohqiie; car je reconnais que je suis le votre.
— Oui,y^ vous pardonne, et c'est du fond de mon cœur et de mon âme.
— En ce cas, vous m'iivez vaincu, Phi- Hppe Vanderdecken; vous avez maintenant en moi un ami , et vos souhaits sont sur le point d'être accomplis. Vous voudriez savoir qui je suis. Ecoutez! — Quand votre père, défiant le courroux du Tout-Puissant, attenta, dans sa rage, à ma vie, il lui fut accordé une chance , de voir révoquer sa sentence par les mérites de son fils. Je fis aussi mon appel au ciel, et il était dicté par l'esprit de vengeance. H me fut accordé de rester sur la terre pour contrarier tous vos efforts. 11 fut prononcé que , tant que nous serions ennemis, vous ne réussiriez pas dans votre entieprise ; mais que , lorsque vous auriez obéi au premier précepte du christianisme, et dont l'exemple nous a été donné sur la sainte croix, celui dv pardo/iner à votre ennemi ^ votre tâches'accomplirail.— Philippe Vander-
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decken, VOUS avez pardonné à votre ennemi, et notre destin à tous deux est accompli.
Tandis que Schriften parlait ainsi, les yeux de Philippe étaient fixés sur lui. Il tendit la main à Philippe ; celui-ci la prit, et, tandis qu'il la pressait, le corps du pilote parut se dissoudre dans l'air, et Philippe se trouva seul.
— Père de toute merci , je te rends grâces ! dit Philippe; ma tâche est accomplie, et je pourrai rejoindre ma chère Aminé.
Reprenant alors les rames, Philippe se dirigea vers le Vaisseau Fantôme , et il vit que ce bâtiment ne paraissait plus s'éloigner; et qu'au contraire il s'en approchait davantage à chaque instant. Enfin il accosta le bâtiment et monta à bord.
Tout l'équipage se groupa autour de lui.
— Où est le capitaine? demanda Philippe il faut que je parle à votre capitaine.
— Qui lui annoncerai-je, monsieur? lui demanda un marin qui paraissait être le premier lieutenant.
— Qui ? répondit Philippe ; dites-lui que son fils, — Philippe Vanderdecken , — désire lui parler.
A cette réponse de Philippe des écla ts de
rire partirent dans tout l'équipage, et le premier lieutenant , dès que le silence se rétablit , lui dit en souriant :
— Vous vous trompez sans doute, monsieur, vous voulez dire son père.
— Dites- lui son fils , s'il vous plaît , répliqua Philippe; et ne vous inquiétez pas de mes cheveux blancs.
— Eh bien , monsieur, le voilà qui arrive, dit le lieutenant, se mettant à l'écart et lui montrant le capitaine.
— Que signifie tout ceci? demanda le capitaine.
— Ètes-vous Philippe Vanderdeclven, capitaine de ce bâtiment?
— Je le suis, monsieur.
Vous ne paraissez pas me connaître ; mais comment me connaîtriez-vous ? je n'avais que trois ans quand vous m'avez vu pour la dernière fois. Cependant vous pouvez vous rappeler une lettre que vous avez remise à votre femme.
— Ah! Qui donc ètes-vous?
— Le temps Vest arrêté pour vous, mais il ne s'arrête pas pour ceux qui vivent dans le monde ; et, pour ceux qui passent une vie de misère , il court encore plus vite. — Vo us
voyez en moi Philippe Vaiiderdecken , votre fils, qui a obéi à vos désirs , et qui, après une vie remplie de traverses et de dangers auxquels peu de gens ont été exposés, a enfin accompli le vœu qu'il avait fait de présenter à son père la précieuse relique qu'il lui est enjoint de baiser.
A ces mots, Philippe tira de son sein son reliquaire, et le montra à son père. Comme si un éclair subit eût jeté la clarté dans sou esprit, le capitaine du Vaisseau Fantôme recula en tressaillant , joignit les mains, se jeta à genoux et pleura.
Se relevant ensuite : — Mon fils ! mon fils 1 s'écria-t-il en se jetant dans les bras de Philippe; mes yeux sont enfin ouverts, — le Tout-Puissantsait combien de temps ils ont été fermés. Après s'être embrassés , ils se retirèrent sur l'arrière pour être plus loin de l'équipage, qui était assemblé sur le passe-avant.
— Mon fils , s'écria le capitaine , avant que le charme soit rompu , avant de nous résoudre, comme nous le devons, dans les éléments , il faut que je m'agenouille avec contiition pour rendre grâces au Tout-Puissant. Et vous , mon fils , mon noble fils , recevez les remerciements d'un père !
A ces mots il se mit à genoux en versant des larmes de repentir et de joie, et pria humblement TEtre qu'il avait autrefois si audacieusement bravé. Philippe s'agenouilla aussi, et se donnant une main pendant que l'autre était levée vers le ciel, ils prièrent ensemble.
Pour la dernière fois, Philippe tira de son sein la relique et la remit à son père. Celuici leva les yeux vers le ciel et la baisa. Pendant qu'il la baisait, les mâts de hune et de perroquet avec leurs vergues et leurs voiles tombèrent en poussière , et le vent les emporta. Le grand mât, celui de misaine, celui de beaupré , tout ce qui s'élevait au-dessus du pont fut réduit en atomes et disparut de la même manière.
Il toucha une seconde fois la relique de ses lèvres, et l'œuvre de destruction continua. Les gros canons de fer percèrent les ponts et disparurent, et à l'endroit où était tout l'équipage, attentif à ce spectacl», il ne resta bientôt plus que des squelettes, de la poussière et des lambeaux de vieux vêtements ; il n'y avait plus à bord que deux êtres vivants, — le père et le fils.
Il baisa une troisième fois l'emblème sacré de notre salut , et toute la mendjrure se se-
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para ; les ponts s'enfoncèrent peu à peu , et les débris du bâtiment flottèrent sur l'eau; et tandis que le père et le fils, — le premier jeune et vigoureux, le second vieux et décrépit , — toujours à genoux et s'embrassant? une main levée vers le ciel , s'enfonçaient lentement dans les ondes , le firmament, encore obscurci, fut un instant éclairé par une croix de feu.
Les nuages qui couvraient le ciel se dissipèrent alors avec la rapidité de la pensée , — le soleil reparut dans toute sa splendeur, — et les vagues semblèrent danser de joie. Les mouettes décrivirent leurs cercles dans les airs , l'albatros les traversa en paraissant sommeiller sur ses ailes immobiles;" le marsouin sortit des eaux en bondissant; l'albicore et le dauphin quittèrent le sein des vagues pour s'élancer en l'air. En un mot, toute la nature sembla soimre, comme si elle se fût réjouie que le charme fut rompu , et que le Vaisseau Fantôme n'existât plus.