‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La flotte que commandait l'amiral Rymelaiidt avait ordre de se rendre dans les Indes-Orientales par la route occidentale, en traversant le détroit de Magellan , pour entrer dans l'océan Pacifique ; car, malgré plusieurs tentatives qui n'avaient pas réussi , on persistait à croire que cette route offrait des facilités pour arriver plus vite aux îles des Epices.

Les vaisseaux qui composaient cette flotte étaient : le Lion , de 44 canons , portant le pavillon d'amiral; le Dort, de 36 canons, portant le guidon de commodore, et dont Philippe était premier capitaine; le Zujclerzce, 2' ÉDIT. I

de 20 canons, le Ywig Frau, de 12, et un quaiche, de 4 canons, noxwn'iéAe Schei>eling.

L'équipage de la Froiv Katerina fut partagé entre les deux plus grands navires; les autres, étant plus petits, pouvaient plus aisément se manœuvrer avec moins de monde. Tous les arrangements étant terminés , les embarcations furent hissées à bord , et la flotte mit à la voile. Pendant dix jours , ils furent contrariés par des vents légers. Le nombre des victimes du scorbut augmenta sur le vaisseau de Philippe; plusieurs moururent, et furent jetés à la mer ; d'autres furent obligés de rester dans leurs hamacs.

Le nouveau commodore , qui se nommait Avenhorn , se rendit sur le bord de l'amiral pour lui faire un rapport sur la situation de son bâtiment, et il lui proposa, d'après l'avis de Philippe , de toucher à la côte de l'Amérique méridionale , et de tâcher d'y obtenir des provisions fraîches , de gré ou de force, des Espagnols ou des naturels du pays. L'amiral ne voulut pas y consentir. C'était un homme impérieux , obstiné , peu sensible aux souffrances des autres , ne cédant pas à

la conviction, et n'aimant pas à recevoir des avis. Il rejeta positivement une proposition dont il aurait probablement reconnu la prudence, si l'idée s'en fût présentée à son esprit. Le Commodore retourna à son bord, non seulement désappointé, mais courroucé des termes durs et grossiers qui avaient accompagné ce refus.

— Qu'allons-nous faire, capitaine Vanderdecken? Vous ne connaissez que trop bien notre situation. Il est impossible que nous tenions la mer encore long-temps, et si nous persistons , nous verrons notre bâtiment être le jouet des vents et des vagues , et tous nos hommes mourir successivement dans leurs hamacs. Nous avons encore quarante hommes en état de travailler à la manœuvre; mais dans dix jours il ne nous en restera probablement que vingt; car plus ils ont de travail à faire, plus ils succombent promptement. — Ne vaut-il pas mieux risquernotre vie en combattant les Espagnols, que de mourir ici comme des moutons galeux ?

— Je suis parfaitement d'accord avec vous,

Commodore ; mais il faut obéir aux ordres de l'amiral. C'est un homme inflexible.

— Dites cruel. — J'ai grande envie de me séparer de la flotte pendant la nuit , et s'il le trouve mauvais, je me justifierai devant les directeurs à mon retour.

— Soyez prudent , commodore ; quand il verra son équipage encore plus affaibli, il reconnaîtra peut-être la nécessité de suivre votre avis.

Une semaine après cette conversation , la flotte n'avait fait que peu de progrès dans son voyage. Les ravages du scorbut avaient augmenté à bord de chaque bâtiment , et, comme le conmiodore l'avait prédit , il ne lui restait que vingt hommes réellement en état de faire leur service. Le vaisseau amiral et les autres n'avaient pas moins souffert. Le commodore retourna près de l'amiral pour lui réitérer sa proposition.

L'amiral Rymelandt était non seulement opiniâtre , mais vindicatif. Il sentait que la demande du commodore était raisonnable ; mais l'ayant une fois refusée, il ne voulait point revenir sur ses pas. Il fut animé d'un

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esprit de vengeance contre lui , parce qu'il fallait ou qu'il consentît à sa proposition , ou qu'en la rejetant, il négligeât une mesure nécessaire à la santé de ses équipages et au succès de son expédition. Trop orgueilleux pour avouer son erreur, il refusa une seconde fois de suivre l'avis du commodore, et celui-ci retourna sur son bord. Ils étaient alors à trois jours de la côte, et se dirigeaient vers le détroit de Magellan. Cette nuit même, quand Philippe se fut couché , le commodore monta sur le pont, et fit changer la route du bâtiment pour s'approcher de la côte. La nuit était fort obscure; le Lion était le seul bâtiment qui eût une lanterne de poupe, et ni l'amiral ni les autres navires ne s'aperçurent que le Dort leur avait faussé compagnie. Le lendemain matin , Philippe fut surpris de n'apercevoir aucun des autres bâtiments; il consulta la boussole, et remarquant qu'on faisait route à l'ouest quand on aurait dû se diriger vers le sud , il demanda quand et par quel ordre ce changement avait eu lieu. Ayant appris que son officier supérieur l'avait ordonné la nuit précédente , il

ne fit aucune autre observation. Le Commodore ne tarda pas à monter sur le pont, et il dit à Philippe qu'il s'était cru autorisé à contrevenir aux ordres de l'amiral, parce qu'en les suivant, c'eût été sacrifier tout son équipage; ce qui n'était que trop vrai.

Deux jours après , ils virent la terre, et en s'approchant delà côte, ils aperçurent une grande ville, et des Espagnols sur le rivage. Ils jetèrent l'ancre à l'embouchure d'une rivière , et arborèrent le pavillon anglais. Une barque s'approcha , et on leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils désiraient. Le Commodore répondit qu'ils étaient Anglais, car il savait que les Espagnols avaient une telle haine contre les Hollandais, que s'>ls apprenaient qu'ils appartenaient à cette nation, ils n'obtiendraient rien d'eux que par la force. Il ajouta qu'ils avaient rencontré un bâtiment espagnol échoué, accident qui était arrivé parce que tout l'équipage, étant attaqué du scorbut , élait incapable de travailler à la manoeuvre , — que , ne voulant pas laisser périr ces malheureux, il les avait pris sur son bord , les avait mis dans des hamacs , et

qu'il s'était détourné de sa route pour les mettre à terre dans un port espagnol. Enfin, il demanda qu'on lui envoyât des provisions fraîches pour les malades , qu'on ne pom-rait transporter à terre sans danger que dans quelques jours, quand ils commenceraient à se trouver mieux. Il espérait qu'en retoiu' de ce qu'il avait fait, le gouverneur voudrait bien aussi lui envoyer quelques provisions pour son équipage.

Le gouverneur envoya un officier à bord. On rin\ita à descendre sous le pont; et la vue de tant de malheureux attaqués du scorbut dans leurs hamacs , les uns ayant perdu leurs dents, les autres ayant des ulcères aux gencives , ou le corps couvert de pustules , ne lui laissa aucun doute sur la vérité de l'histoire que le commodore avait si ingénieusement imaginée, et remontant sur le pont avec la même vitesse qu'il aurait mise à quitter un hôpital de pestiférés, il alla faire au gouverneur un rapport qui la confirma pleinement.

Deux heures après , une grande barque apporta du bœuf et des légumes en assez

grande quantité pour nourrir tout l'équipage pendant trois jours, et l'on en fit une distribution sur-le-champ. Le commodore écrivit une lettre de remerciements au gouverneur , en regrettant que sa mauvaise santé ne lui permît pas de se rendre à terre pour les lui offrir lui-même. Il y joignit une prétendue liste des Espagnols qui se trouvaient à bord , et il eut soin d'y faire figurer comme appartenant à des officiers les noms de quelques familles distinguées que le gouverneur devait connaître, et avec lesquelles il pouvait avoir quelques relations de parenté ; car les Hollandais connaissaient parfaiteinentles meilleures familles d'Espagne , et ils contractaient même souvent des alliances avec elles , avant qu'ils eussent secoué le joug de ce pays. Le commodore finissait par lui dire qu'il espérait se trouver en état, sous une couple de jours , d'aller lui rendre visite , et de prendre avec lui des arrangements pour faire transporter à terre les malades dans le courant de la semaine , attendu qu'il était pressé de continuer son voyage de découvertes.

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Le troisième jour, de nouvelles provisions furent envoyées à bord , et dès qu'elles y furent arrivées, le Commodore, en uniforme anglais, se fit conduire à terre, et se rendit chez le gouverneur. Il lui fit un long détail des souffrances des malheureux Espagnols qu'il avait pris à bord, et il fut convenu qu'ils .seraient envoyés à terre dans deux jours, attendu qu'ils seraient alors en état d'être transportés. Le gouverneur lui promit de lui rendre sa visite le lendemain si le temps n'était pas trop mauvais, et le commodore retourna sur son bord. Heureusement, le temps fut très mauvais les deux jours suivants , et ce ne fut que le troisième que le gouverneur arriva. C'était précisément ce que le commodore désirait.

Il n'y a peut-être aucune maladie qui soit plus terrible et qui fasse des progrès plus rapides que le scorbut , mais il n'y en a point qui se guérisse plus promptement , si l'on peut y opposer les remèdes convenables.

Quelques jours suffirent pour rendre leur première vigueur à des hommes qui n'étaient pas en état de se retourner dans leurs ha-

macs Au bout de six, presque tous les hommes de l'équipage du Dort étaient convalescents, et en état de prendre l'air sur le pont , quoiqu'ils ne fussent pas encore complètement guéris. Le commodore rendit au gouverneur tous les honneurs d'usage à son arrivée, mais dès qu'il fut dans sa chambre, il lui déclara , le plus poliment possible, qu'il était son prisonnier , ainsi que les officiers qui l'avaient accompagné ; que le navire qu'il commandait était un bâtiment de guerre hollandais, et que c'était son équipage, et non celui d'un bâtiment espagnol, qui souffrait du scorbut. Il ajouta qu'il avait cru préférable de se procurer des provisions fraîches par cette ruse, plutôt que de les devoir au prix du sang qui aurait été versé de part et d'autre ; que la captivité du gouverneur ne durerait que jusqu'à ce qu'il eût fait venir à bord un certain nombre de bœufs vivants, et une quantité raisonnable de légumes pour achever la guérison de son équipage ; et qu'en attendant , personne ne manquerait au respect qui était dû à son excellence. En entendant ce discours , le gouverneur fixa les yeux >

d'abord sur le commodore, et ensuite sur la garde d'hommes armés qui étaient à la porte de la chambre; et songeant à la distance où il était de la ville et à la possibilité qu'il fût emmené prisonnier en Hollande ; pesant ces inconvénients contre la modique rançon qu'on lui demandait , — car un bœuf ne valait pas alors plus d'un dollar dans ce pays , — il résolut, puisqu'il ne pouvait mieux faire , d'accepter les conditions du commodore. Il demanda une plume, de l'encre et du papier, et il écrivit un ordre pour qu'on envoyât à bord sur-le-champ tout ce qui lui avait été demandé. Avant le coucher du soleil, les bœufs et les légumes arrivèrent, et dès qu'on en eut pris possession, le commodore, après beaucoup de remerciements, reconduisit le gouverneur avec cérémonie jusqu'au passe-avant, et fit tirer un salut en son honneur, conyne il l'avait fait à son arrivée. Les habitants de la ville trouvèrent que le gouverneur avait fait une longue visite ; mais comme il ne se souciait pas d'avouer qu'il avait étt trompé, personne n'en parla, — du moins en sa présence; car la

vérité fut bientôt connue. Dès que sa barque fut partie , le commodore fit lever l'ancre et mit à la voile, très satisfait d'avoir rétabli la santé de son équipage. Comme on avait pris pour rendez-vous les îles Malouiiies , en cas de séparation , il gouverna de ce côté ; il y arriva au bout de quinze jours, mais l'amiral n'y était pas encore. Il n'avait pas un seul malade , et il restait encore des provisions fraîches, quand les quatre vaisseaux hollandais parurent au large.

On apprit qu'aussitôt après la disparition du Dort, l'amiral avait suivi le conseil que lui avait donné le commodore , et qu'il s'était approché delà côte. N'étant pas aussi fécond en ruses que son commandant en second, il fit débarquer une force armée tirée de ses quatre navires, et réussit à se procurer quelques bestiaux, au prix d'un nombre presque égal d'hommes tués ou l\lessés. Il avait obtenu en même temps une grande quantité de légumes ; il en avait fait la répartition entre ses bâtiments , et la santé des malades commençait à se rétablir. *

Dès que l'amiral eut jeté l'ancre, il fit au

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comnioclore le signal de se rendre sur son bord , et il l'accusa d'avoir désobéi à ses ordres en quittant la flotte. Le commodore ne pouvait nier le fait, mais il s'excusa sur la nécessité , et dit qvi'il mettrait sa conduite sous les yeux de la Cour des directeurs, aussitôt qu'il serait de retour en Hollande. Mais l'amiral avait les pouvoirs les plus étendus pour juger, condamner et punir quiconque serait coupable de mutinerie ou d'insubordination sur sa flotte. Il se borna à lui répondre qu'il était prisonnier, et, pour le lui prouver, il le fit mettre aux fers. Il fît un signal pour appeler tous les capitaines à bord du vaisseau amiral. Ils arrivèrent surle-camp , et Philippe fut nécessairement du nombre. Dès qu'ils furent réunis , l'amiral tint une cour martiale sommaire, leur ayant prouvé par ses instructions qu'il y était autorisé. Le résultat ne pouvait être douteux ; ce fut une sentence de condamnation , et Philippe, fort, à contre-cœur, fut obligé de la signer. L'amiral nomma alors Philippe commodore , au grand déplaisir des autres capitaines; mais il donnait en cela une preuve

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de son jugement, car aucun d'eux n'était aussi en état que Philippe de remplir cette place. Après avoir fait cette nomination , il les congédia. Philippe aurait voulu parler au ci-devant commodore; mais la sentinelle qui veillait sur le prisonnier s'y opposa, en lui disant que la consigne ne le permettait pas , et Philippe ne put lui faire qu'un signe de tète amical en le quittan t.

La flotte passa trois semaines aux îles Malouines pour rétablir la santé des équipages. Ils n'avaient plus de viande fraîche; mais ils y trouvèrent en abondance du cochléaria et des pingoins. Il y avait des myriades de ces oiseaux dans certaines parties de ces îles, et leurs nids , creusés dans la terre, étaient si près les uns des autres , que les marins nommaient ces endroits des villes. C'était là , sur un terrain nu, sans herbe et sans arbrisseaux , qu'ils couvaient leurs œufs et élevaient leurs petits. On n'avait que la peine de choisir les œufs et les oiseaux qu'on voulait, et l'on avait beau en tuer, le nombre n'en semblait jamais diminuer. Cette nourriture, quoiqu'elle ne plût pas long-temps aux

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marins, produisit un effet favorable sur leur santé , et avant que la flotte remît à la voile , il n'y avait plus un seul homme qui fûtattaqué du scorbut. Pendant tout ce temps, Avenhorn, l'ancien commodore, était aux fers, et l'on faisait bien des conjectures sur son destin futur. On savait que l'amiral avait le droit de vie et de mort, mais personne ne supposait qu'il voulût en user à l'égard d'un coupable ayant un pareil grade. Les autres capitaines se tenaient à l'écart de Philippe, qui ne savait pas quelle idée ils se faisaient de cette affaire, il se hasarda une fois ou deux à mettre cette question sur le tapis , à bord du vaisseau amiral , mais on lui imposa silence sur-le-champ , et craignant de nuire à Avenhorn pour qui il avait de l'amitié, il ne voulut pas lui faire courir de risques par suite de ses importunités. La flotte mit donc àla voile pourle détroit de Magellan, sans que personne sût quel serait le résultat du jugement de la t our martiale.

Ils entrèrent dans ce détroit environ quinze jours après leur départ des îles Falkland. D'abord ils eurent un vent favo-

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rable qui leur en fit parcourir rapidement la moitié ; mais il finit par changer , et ils eurent à combattre non seulement le vent , mais le courant , et au lieu d'avancer ils reculaient tous les jours. Le froid et la fatigue commencèrent aussi à ramener les maladies parmi les équipages. Il est impossible dédire si l'amiral avait pris son parti auparavant , ou si la contrariété que lui faisait éprouver l'inutilité de ses efforts pour continuer son voyage, lui avait aigri l'esprit; mais après avoir passé trois semaines à lutter contre le vent et le courant, il mit en panne , fit venir sur son bord tous les capitaines , et leur annonça que le prisonnier allait subir son châtiment , et ce châtiment était d'être abandonné , — c'est-à-dire d'être mis à terre avec de la nourriture pour un jour , sans aucun moyen de s'en procurer , et d'y rester pour périr misérablement de faim. C'était un châtiment auquel les Hollandais condamnaient souvent à cette époque, comme on peut le voir en lisant leurs voyages ; mais rarement, peut-être jamais , lorsqu'il s'agissait d'un officier d'un grade élevé.

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Philippe protesta contre cette résolution, et Krantz en fit autant, quoiqu'ils sussent fort bien qu'en agissant ainsi ils attireraient sur eux l'inimitié de l'amiral. Mais les autres capitaines , qui avaient conçu de la jalousie contre eux, et qui les regardaient comme des intrus qui nuisaient à leur avancement, appuyèrent la résolution de l'amiral. Malgré cette majorité , Philippe crut devoir lui faire quelques représentations.

— Vous savez fort bien , amiral , que j'ai concouru à la condamnation de mynheer Avenhorn , parce qu'il avait manqué à la subordination et à la discipline ; mais il y a bien des choses à dire en atténuation de cette faute. S'il a commis une désobéissance, c'était pour sauver la vie des hommes de son équipage ; et vous ne pouvez lui reprocher d'avoir commis une erreur de jugement, puisque vous avez vous-même imité ensuite son exemple. Ne punissez donc pas si cruellement une faute d'une nature si douteuse. Laissez à la Compagnie le soin de décider de son sort quand il sera en Hpllande, et vous pouvez l'y renvoyer aussitôt que vous serez II. a

arrivé dans les Indes. Il est assez puni par la perte de son commandement. Le châtiment que vous lui réservez sera attribué à un esprit de vengeance plutôt qu'à un zèle pour la justice. Quel succès pouvons-nous attendre, si nous commettons un pareil acte de cruauté? Comment pouvons-nous espérer qu'une providence miséricordieuse nous protège contre les vents et les flots, si nous sommes si barbares les uns envers les autres?

Les arguments de Philippe furent inutiles. L'amiral n'y répondit qu'en kii ordonnant de retourner sur son bord. S'il avait pu en trouver un prétexte, il l'aurait privé de son commandement.il n'en avait aucun, mais Philippe savait fort bien que l'amiral était alors son ennemi invétéré. On ôta les fers à l'ancien Commodore ; on l'amena dans la chambre du conseil, et on lui annonça sa sentence.

— Soit, amiral , dit Avenhorn; je ne dirai rien pour vous faire changer de résolution , je sais que ce serait une peine inutile. — Je suis puni , non pour avoir désobéi à vos ordres , mais poim vous avoir montré par ma désobéissance quel était votre devpir ; devoir

que la nécessité vous a forcé d'accomplir presque au même instant. — Eh bien, laissez-moi périr sur ces rochers arides, comme j'y périrai nécessairement , et que mes ossements soient blanchis par les vents glacés qui régnent sur ces lieux désolés. Mais faitesy bien attention, homme cruel et vindicatif, je ne serai pas le seul qui périrai ici. D'autres partageront mon destin; et vous, amiral, vous-même, vous pourrez être de ce nombre. — Oui , je vous le prédis , nous y serons placés l'un à côté de l'autre.

L'amiral ne répondit rien , et fit un signe pour qu'on emmenât le prisonnier. Il eut alors une conférence avec les capitaines des trois plus petits bâtiments , et comme ils avaient été retardés par la marche plus lente de son vaisseau et du Dort ^ il leur ordonna d'aller en avant , et de se rendre aux Indes le plus promptement qu'ils le pourraient, après avoir envoyé abord du Lion et du Dort toutes les provisions qui ne leur étaient pas indispensables, car on commençait déjà à en manquer.

Philippe s'était retiré avec Rrantz, quand

le prisonnier eut été emmené. Il écrivit à la hâte sur un morceau de papier ce peu de mots : « Ne vous éloignez pas de la côte, » quand vous aurez été mis à terre, jusqu'à » ce que les navires soient hors de vue. » Priant alors Krantz de chercher l'occasion de remettre ce billet à Avenhorn, il retourna sur son bord.

Quand les hommes de l'équipage du Dort apprirent la peine qui allait être infligée à leur ancien commandant, une forte agitation se manifesta parmi eux. Ils sentirent qu'il s'était sacrifié pour leur sauver la vie , et ils murmurèrent hautement contre la cruauté de l'amiral.

Environ une heure après le retour de Philippe sur son bord , le prisonnier fut conduit à terre, et laissé sur cette côte déserte et rocailleuse avec des vivres pour deux jours. On ne lui accorda ni couverture ni manteau, ni même un briquet pour faire du feu.

Quand la quille de l'embarcation qui l'emmenait toucha terre, on lui ordonna d'en sortir, et il ne fut pas même permis aux matelots de lui faire leurs adieux.

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Comme Philippe l'avait supposé, la flotte resta en panne pour faire la répartition des provisions, et la nuit était tombée avant que tous les arrangements fussent terminés, Philippe profita de cette occasion. Il savait que ce qu'il allait faire serait considéré comme une contravention à la discipline , mais il s'en inquiétait peu : d'ailleurs il n'était pas probable que l'amiral en fut jamais instruit, car l'équipage du Dort lui était aussi attaché qu'à l'ancien commodore. Il avait chargé un marin , à qui il pouvait se fier , de mettre sur une embarcation deux mousquets, de la poudre et du plomb, assez de vivres pour un homme pendant trois mois, des couvertures, et plusieurs autres objets nécessaires dans la malheureuse situation où se trouvait Avenhorn. Quand la nuit fut tombée , Temharcation se rendit à la côte ; on trouva l'ancien commodore sur le rivage, et on lui remit tout ce qui lui était destiné. L'embarcation rejoignit alors le Dort^ et l'amiral n'eut pas le moindre soupçon de ce qui venait de se passer. Bientôt après, la flotte mit à la voile pour gagner le milieu du détroit.

Le lendemain matin, les trois petits bâtiments s'en séparèrent ; au coucher du soleil, ils étaient déjà à plusieurs milles en avant, et on ne les revit plus le jour suivant.

L'amiral avait fait venir Philippe pour lui donner ses instructions. Elles étaient sévères, el évidemment faites dans le dessein de trouver un prétexte pour lui ôter le commandement du Dort. Entre autres choses, il lui était enjoint , attendu que le Doj^t tirait moins d'eau que le Lion , de marcher toujours en tète pendant la nuit ; et quand ils seraient près d'une des côtes du détroit , et que le brasseyage diminuerait , d'en donner avis à temps à l'amiral. C'était charger Philippe d'une grande responsabilité ; aussi avait-il pris la résolution d'être toujours sur le pont quand on serait dans le voisinage de la côte. La seconde nuit après la séparation de la flotte, Philippe fut averti que le Doit était à peu de distance de la côte de la Terre de Feu. Il monta sur le pont , et il surveillait f'homme qui tenait la sonde quand l'officier de quart vint lui faire le rapport que le vaisseau-amiral était en avant au lieu d'être en

arrière. Philippe demanda quand il était passé, mais personne ne l'avait vu. Il s'avança sur la proue , et vit à quelque distance en avant le vaisseau-amiral , ayant sa lanterne de poupe allumée , et l'on ne pouvait la voir quand il était en arrière. — Quel motif peut avoir l'amiral pour agir ainsi? pensa Philippe. — A-t-il pris le devant pour avoir un prétexte de m'accuser d'avoir négligé mon devoir ? Il faut que ce soit cela. Eh bien ! qu'il fasse ce qu'il voudra ; il faudra qu'il attende que nous soyons arrivés aux Indes , car je ne lui permettrai pas de mabandowier. Quant à la Compagnie , je crois avoir près d'elle, comme propriétaire d'un grand nomdre d'actions , autant et plus de crédit que lui. Eh bien ! puisqu'il a jugé à propos de se mettre en avant , il ne me reste qu'à le suivre. — Cessez de sonder; cela n'est plus nécessaire.

Philippe passa sur l'avant. Il lui semblait qu'ils de aient être très près de la terre ; mais la nuit était fort obscure , et il ne put l'apercevoir. Il continua pendant une demiheure à suivre le vaisseau amiral, à sa grande

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surprise , car , malgré l'obscurité , il croyait distinguer le mirage de la terre. Ses yeux étaient toujours fixés sur le vaisseau qui le précédait , et il s'attendait à chaque instant à le voir échouer ; mais non , il continuait sa course, et Philippe le suivit.

— Nous sommes très près de la terre, mynheer, lui dit Vanderhagen , lieutenant qui était de quart.

— C'est ce qu'il me semble , répondit Philippe ; mais l'amiral en est encore plus près , et il tire plus d'eau que nous.

— Je crois voir des rochers par le travers sous le vent.

— Je pense que vous avez raison. Je ne comprends rien à cela. — Il faut que l'amiral nous suppose en avant ; soyez-en sur. — Faites charger un canon , et disposons-nous à virer de bord.

A peine avait-il donné cet ordre , que le Dort toucha lourdement sur les rochers, et resta immobile. Il courut à l'arrière, et vit que le gouvernail avait été brisé. Il pensa sur-le-champ à l'amiral : était-il échoué ? Il regarda à l'avant , et vit que le vaisseau vo-

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guait encore , sa lanterne de ponpe toujours allumée , à environ deux encablures.

— Tirez un coup de canon ! s'écria Philippe ne sachant plus que penser.

Le coup de canon fut tiré, et l'on y répondit par un autre, tiré en arrière. Philippe regarda avec surprise par-dessus la hanche, et vit en arrière , à très peu de distance , le vaisseau-amiral, évidemment échoué comme le sien.

— Ciel miséricordieux ! s'écria Philippe en courant sur la proue , que signifie tout cela? Il revit l'autre vaisseau toujours à la voile , et s'éloignant. Le jour commençait alors à paraître , et il faisait assez de clarté pour qu'on pût distinguer la terre; le Dort était échoué à environ trente brasses du rivage , entouré de grands rochers , et pourtant le vaisseau qu'on voyait en avant, paraissait voguer sans crainte ni obstacle. Les matelots étaient accourus en foule sur le gaillard d'avant pour voir cet étrange phénomène , mais le vaisseau disparut bientôt.

— Par tout ce qu'il y a de plus sacré , s'écria l'un d'eux, c'est le Voltigeur hollandais.

Philippe en était convaincu , et il retourna sur l'arrière, l'esprit confus et troublé. C'était donc le fatal vaisseau de son père qui les avait entraînés à leur perte ! il savait à peine que faire. Il appela l'officier de quart , et lui dit de former un équipage d'embarcation parmi les matelots qui avaient passé tout ce temps sur le pont , et qui pouvaient attester la vérité de son rapport , et d'aller rendre compte à l'amiral de tout ce qui venait de se passer.

Dès que l'officier fut parti , il donna toute son attention à la situation de son bâtiment. Il faisait alors presque grand jour, et Philippe vit que le Dort était entouré de rochers , et était arrivé à la côte entre deux récifs qui s'avançaient jusqu'à un demi-mille de la terre. Il sonda autour de son navire , et reconnut qu'il était fixé sur les rochers de l'avant à l'arrière , et qu'à moins de l'alléger il était impossible de le tirer de cette position. Il examina ensuite l'endroit où le Lion était échoué, et il vit que ce bâtiment paraissait être dans une situation encore plus dangereuse 5 car les rochers qui en étaient

SOUS le vent s'élevaient hors de l'eau, et il était beaucoup plus exposé s'il survenait un mauvais temps. Jamais on n'aurait pu voir une scène plus sombre et plus lugubre. — Une mer noire d'hiver, — un ciel chargé d'épais nuages, — le vent froid et perçant, — une longue ligne de côtes n'offrant que des rochers stériles sans le moindre signe de végétation, l'intérieur du pays présentant le même aspect, et les points les plus élevés couverts de neige, quoiqu'on ne fut pas encore en hiver. Suivant la côte des yeux, Philippe reconnut, à moins de quatre milles de distance , l'endroit où l'ancien Commodore avait été abandonné ^ tant ils avaient fait peu de chemin depuis cette époque.

— Sûrement c'est un jugement du ciel pour le punir de sa cruauté, pensa Philippe, et la prophétie du pauvre Avenhorn s'accomplira. D'autres ossements que les siens blanchiront sur cette côte. En ce moment, Philippe se retourna de nouveau pour jeter encore un coup d'œil sur la position du vaisseau-amiral , et il tressaillit en voyant un spectacle encore plus épouvantable que tout

ce qu'il avait vu jusqu'alors. — Le corps de Vanderhagen , l'officier qu'il avait envoyé à bord du Lion^ était pendu à la grande vergue. — Juste ciel! Est-il possible! s'écria-t-il en frappant du pied d'indignation et de désespoir.

Il vit en mer son embarcation , qui revenait à bord , et il en attendit le retour avec impatience. Les matelots se hâtèrent de monter sur le pont, et lui dirent, respirant à peine, que l'amiral, après avoir entendu le rapport du lieutenant, et avoir appris qu'il était l'officier de quart, l'avait fait pendre à l'instant même à la grande vergue; et qu'il leur avait fait dire de retourner sur leur bord, et d'ordonner de sa part à leur commandant de se rendre sur-le-champ à bord du Lion. Ils ajoutèrent qu'en partant ils avaient vu attacher une autre corde à la vergue de misaine.

— Mais ce ne sera pas pour vous , mynheer, s'écrièrent-ils; non, jamais! Vous ne quitterez pas ce bord, et nous vous défendrons tous au risque de notre vie.

Tout l'équipage exprima la même déter-

mination , et se déclara prêt à résister à l'amiral. Philippe les remercia, leur dit qu'il n'avait pas dessein de se rendre à bord du Lion , et les engagea à rester en paix jusqu'à ce qu'on sût quelles mesures l'amiral voudrait prendre. Il descendit ensuite dans sa chambre pour réfléchir au plan de conduite qu'il devait adopter. En regardant par la fenêtre de poupe, il vit encore le corps du malheureux jeune homme, agité par le vent; et il aurait presque voulu être à sa place, pour terminer son étrange destin : mais il songea à Aminé, et il sentit que, pour l'amour d'elle, il désirait encore vivre. Que le Vaisseau Fantôme l'eût attiré à sa perte, c'était aussi pour lui une source de réflexions pénibles, et Philippe continua à méditer , la tète appuyée sur ses mains. — C'est ma destinée, pensa-t-il, et il faut que la volonté du ciel se fasse. Nous n'aurions pas été trompés ainsi si le ciel ne l'eût permis. Et ses idées se reportèrent sur sa situation présente.

On ne pouvait nier que l'amiral n'eût excédé ses pouvoirs en ôtant la vie à ce jeune

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officier. Quoique ses instructions lui donnassent le droit de vie et de mort, il ne devait l'exercer que d'après une sentence rendue par une cour martiale , composée des capitaines commandant les bâtiments de sa flotte. Philippe se trouvait donc autorisé à lui résister. Mais il était tourmenté par l'idée que cette résistance pouvait faire couler beaucoup de sang ; et il n'avait pas encore pris son parti quand on vint l'avertir qu'une embarcation arrivait du vaisseauamiral. Philippe monta sur le pont pour recevoir l'officier qu'elle portait , et qui lui dit que l'ordre de l'amiral était qu'il se rendît à bord du Zio/z sur-le-champ; qu'il se considérât comme aux arrêts, et qu'il remit son épée*

— Non ! non ! cria tout d'une voix l'équipage du Doit;i\ n'ira pas ! il n'ira pas ! Nous défendrons notre capitaine jusqu'à la mort.

— Silence , mes amis , silence ! dit Philippe. Vous devez sentir , mynheer , dit-il à l'officier , que l'amiral a excédé ses pouvoirs en ordonnant, de sa propre volonté , la mort d'un officier innocent. Je regrette de voir des symptômes de mutinerie et d'in-

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subordination ; mais on doit songer que si ceux qui ont le commandement désobéissent à leurs ordres en les excédant, non seulement ils donnent l'exemple à ceux qui, sans cela , seraient tenus de leur obéir, mais ils leur fournissent même une excuse. Dites à l'amiral que le meurtre de cet homme innocent m'a déterminé à ne plus me considérer comme étant sous ses ordres , et que je le regarde ainsi que moi comme responsable envers la Compagnie de notre conduite. Je ne me rendrai pas sur son bord , pour me livrer en son pouvoir , et le mettre en état de satisfaire son ressentiment en me faisant subir une mort ignominieuse. Je dois aux hommes qui sont sous mes ordres de conserver ma vie , afin de tâcher de conserver la leur , s'il est possible , dans la situation dangereuse où nous sommes. Vous pouvez lui dire aussi qu'un peu de réflexion doit lui faire sentir que ce n'est pas le moment de nous faire la guerre, mais que nous , devons plutôt nous entr'aider mutuellement. Nous sommes échoués sur une côte stérile, avec des provisions qui ne peuvent

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durer long-temps, sans aucun espoir de secours, n'en ayant que très peu de nous sauver ; et, comme le malheureux Avenhorn l'a prédit , plusieurs de nous peuvent y périr comme lui, et l'amiral lui-même peut être de ce nombre. J'attendrai sa réponse. S'il veut déposer toute animosité, et laisser à un tribunal plus élevé le soin de juger notre conduite , je suis disposé à me joindre à lui pour nous rendre mutuellement tous les services que notre situation pourra exiger; sinon , vous devez voir , et vous ne manquerez sûrement pas de lui dire, que je suis entouré d'hommes qui me défendront contre tout acte de violence. — Vous avez ma réponse , mynheer , et vous pouvez retourner sur votre bord.

L'officier s'avança vers le passe-avant , mais il vit qu'aucun des hommes» de son équipage, excepté le brigadier, n'était dans l'embarcation. Ils étaient montés sur le pont pour apprendre des matelots du Dort la véritable histoire de tout ce qui s'était passé , ce qu'ils ne savaient encore que très imparfaitement. Avant qu'on les eût appelés, ils

avaient tout appris, et ils pensaient, comme tout l'équipage du Dort, que l'apparition du Vaisseau Fantôme, et les désastres qui l'avaient suivie, étaient un jugement du ciel pour punir la conduite barbare de l'amiral à l'égard du malheureux Avenliorn.

Quand l'amiral eut appris par son officier la réponse de Philippe , sa rage ne connut plus aucunes bornes , et il ordonria qu'on chargeât à boulets rames tous les canons qui pouvaient porter sur le Dort^ et qu'on fît feu sur ce bâtiment. Rrantz lui fit observer que dans la situation où ils se trouvaient, ils ne pouvaient faire porter sur le- Doj^t plus de canoîis que celui-ci n'en pouvait faire porter sur le Lion; que par conséquent leur force supérieure était neutralisée , et qu'aucun avantage réel ne pouvait résulter de cette mesure. L'amiral fit mettre Krantz aux arrêts, et chargea son premier lieutenant de faire exécuter ses ordres. Mais les hommes de son équipage y opposèrent un obstacle: ils ne se souciaient ni de tirer sur leurs compatriotes ni de recevoir leur feu. Ils avaient appris de leurs camarades qui avaient été à bord du II. 3

Dornout ce qui s'y était passé; ils étaient indignés contre l'amiral , et ils sentaient trop bien le péril de leur situation pour vouloir encore l'aggraver. Ils n'en vinrent pas à une mutinerie ouverte, inais ils descendirent dans la cale, et quand leurs officiers leur ordonnèrent de monter sur les ponts , pas un seul n'obéit. Les officiers , qui n'étaient pas moins mécontents de la conduite de l'amiral, se borner eiit a lui rendre compte de la conduite de tout l'équipage, sans lui désigner particulièrement aucun individu , afin de n'exciter sa fureur contre personne.

Telle était la situation des affaires quand le soleil se coucha. On n'avait rien fait à bord du Lioii. car Krantz était aux arrêts, et l'amiral s'était retiré furieux dans sa chambre. A bord du Dort, Philippe et son équipage n'étaient pas restés dans l'inaction. Ils avaient jeté une ancre à l'arrière, et roidi le câble; et ils travaillaient à vider l'eau à l'aide des pompes, quand une embarcation arriva bord à bord, et Krantz monta sur le pont.

— Capitaine Vahdérde'ckéri, dit -il, je

viens me mettre sous vos ordres, si voiis voulez me recevoir, ou sinon, vous demander votre protection ; car , si j'étais resté sur le Lion , j'étais sûr d'être pendu demain matin. Les matelots qui m'ont amené sont dans les mêmes intentions, et ils désirent rester avec vous, si vous le permettez.

Philippe aurait désiré qu'une telle demande ne lui eût pas été faite; mais, dans les circonstances où Krantz se trouvait, il ne pouvait guère refuser de le recevoir. Il avait une forte affection pour lui; il sentait que sa vie était en danger, et il aurait fait encore plus pour le sauver. Il insista pourtant pour que l'équipage de l'embarcation retournât à bord du Lion ; mais quand Krantz lui eut raconté ce qui s'était passé sur ce navire, et que les matelots l'eurent conjuré de ne pas les envoyer a une mort certaine , étant sûrs que l'amiral ne leur pardonnerait jamais d'avoir soustrait Krantz à sa vengeance, Philippe leiir permit de rester sur son bord.

La nuit fut orageuse, mais, le vent venant alors de terre, les vagues n'étaient pas fortes, et l'équipage du Dort , travaillant suivant

les ordres de Philippe et de Krantz , allégea tellement le navire pendant la nuit, que, le lendemain matin, on réussit à le mettre à flot , et l'on s'assura que la quille n'avait éprouvé aucune avarie sérieuse. Il fut heureux qu'ils eussent continué leurs efforts toute la nuit, car le vent changea quelques heures après le lever du soleil; et à peine avait-on replacé le gouvernail , qu'il souffla dans la direction du détroit , ce qui causa une forte houle.

Le vaisseau-amiral était toujours échoué, et l'on ne paraissait faire aucun effort pour le sauver. Philippe ne savait quel parti prendre. Il ne pouvait laisser périr l'équipage du Lion; il ne pouvait ni ne voulait même refuser l'amiral , s'il demandait à venir à bord du Doit , mais il résolut en ce cas de ne l'y recevoir que comme passager , et de conserver le commandement du bâtiment. Pour le moment , il se borna à jeter l'ancre au-delà du récif, et à se mettre à l'abri près d'un promontoire avancé , sous lequel la mer était tranquille, à environ un mille de l'endroit où le Lion était échoué, et il employa

son équipage à renouveler sa provision d'eau à un ruisseau voisin. Il voulait voir si le vaisseau -amiral se dégagerait des rochers, convaincu que, dans le cas contraire, il y aurait bientôt quelque communication entre les deux navires. Quand il eut fini sa provision d'eau, il envoya une embarcation à l'endroit où Avenhorn avait été abandonné , ayant dessein de le prendre sur son bord si on pouvait le trouver. Mais les matelots revinrent sans l'avoir aperçu , quoiqu'ils eussent monté sur des rochers qui dominaient sur tous les environs, et d'où l'on voyait jusqu^à une distance considérable.

Le surlendemain , Philippe remarqua que les embarcations du Lion faisaient de fréquents voyages du vaisseau à la terre et de la terre au vaisseau ; qu'on débarquait les provisions et les approvisionnements , et qu'on dressait des tentes dans la soirée. Il était évident que le navire était abandonné, et qu'on en tirait tout ce qui pouvait être utile. Pendant la nuit, le vent fut très vif, et la mer très houleuse. Le lendemain matin , le Lion avait perdu ses mâts, il avait sa batterie à

l'eau, eX i\ était évidemment naufragé. Philippe tint conseil avec Krantz sur ce qu'ils devaient faire ; ils ne pouvaient laisser à terre les hommes qui montaient ce navire, car ils périraient tous dans cette contrée désolée dès que l'hiver se ferait sentir. Au total ils pensèrent qu'ils devaient attendre qu'il leur fût fait quelque ouverture, et ils restèrent tranquillement à l'ancre où ils étaient.

Il était clair qu'il n'y avait plus aucune subordination dans l'équipage du Lion. On voyait les matelots pendant la journée s'amuser à grimper sur les rochers, et le soir, ils allumaient de grands feux, autour desquels ils passaient une partie de la nuit à boire , à manger et à se divertir. Cette dévastation des provisions inquiéta Philippe; il n'en avait que ce qui était nécessaire à son équipage ; et il prévoyait que lorsque celui du Lion en manquerait , il demanderait à être reçu sur son bord.

Les choses continuèrent ainsi pendant plus de huit jours. Enfin, on vit un matin une embarcation du Lion s'avancer vers le Dort , et Philippe reconnut, dans la chambre du ca-

not , l'officier qui était venu pour le mettre aux arrêts. Quand il fut monté sur le pont , il salua Philippe et ôta son chapeau.

— Vous me reconnaissez donc pour commandant de ce navire? lui dit PhiHppe.

— Très certainement, mynheer. Vous étiez notre commandant en second, maintenant vous êtes commandant en chef. — L'amiral est mort.

— Mort! — et comment?

— On l'a trouvé mort sur le rivage , aux pieds d'un des rochers les plus élevés , avec Avenhorn; leurs bras étaient même encore serrés autour de leurs corps. L'amiral avait coutume de monter tous les jours sur ce rocher pour voir s'il n'y aurait pas quelque bâtiment dans le détroit. On suppose qu'il y aura rencontré l'ancien commodore, qu'ils se seront querellés, et qu'ils seront tombés ensemble du haut du rocher. Personne n'a vu cet événement, mais il n'a pu arriver autrement, car iL n'ont pas dans tout leur corps un seul os qui ne soit brisé.

Philippe lui fit quelques questions j et apprit que, dès la seconde nuit, il ne restait

aucune chance de sauver le Lion , qui était crevé dans les fonds, et avait six pieds d'eau dans sa cale, — que l'équipage s'était révolté et avait bu presque toutes les liqueurs spiritueuses , — que tous les malades étaient morts , et qu'un grand nombre d'autres avaient péri, soit en tombant du haut des rochers quand ils étaient ivres, soit pour être restés exposés au froid pendant la nuit.

— La prophétie du pauvre Avenhorn est donc accomplie! dit Philippe ; et d'autres que lui, et l'amiral lui-même, resteront avec lui dans ce lieu de désolation. — La paix soit avec eux! Et maintenant, quittons ces horribles parages le plus tôt possible.

Philippe ordonna à l'officier de réunir ses hommes , et de rassembler toutes les provisions qui restaient, pour les embarquer sans délai. Rrantz le suivit avec toutes les embarcations au. Dort, et avant la nuit tout était à bord. Les corps de l'amiral et de l'ancien Commodore furent enterrés où on les avait trouvés, et le lendemain matin le Dort mit à la voile, et avec un vent qui venait par le travers , continua sa route dans le détroit.

LE VA1SSEA.U FANTOME. /^l

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