‹ Le vaisseau fantome (volume 2)Chapitre 5 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On aurait dit que leurs infortunes devaient cesser après la mort tragique des deux commandants. Au bout de quelques jours, le Dort avait traversé le détroit de Magellan, et, porté par une mer calme, il voguait sous un ciel d'azur dans l'Océan Pacifique. L'équipage du bâtiment recouvra sa santé et son ardeur, et les bras ne manquant pas , le service se fit avec régularité.

Une quinzaine de jours se passèrent; ils remontaient le long de la côte de l'Amérique espagnole; mais quoiqu'ils eussent vu beaucoup d'habitants sur le rivage, ils n'avaient rencontré auciin bâtiment appartenant aux Espagnols. Saclian* que s'il en rencontrait un de force supérieure , il devait s'attendre à être attaqué , Philippe avait fait tous ses pré-

para tifs, et avait habitué ses hommes au service du canon. Il avait alors un équipage nombreux, et l'espoir de gagner des parts de prise faisait que tous ses marins désiraient vivement de rencontrer quelque bâtiment espagnol , sachant que Philippe s'en rendrait maître s'il le pouvait. Lèvent faiblit, et des calmes les retinrent pendant un mois dans ces parages, Philippe résolut alors de se diriger vers l'ile de Sainte-Marie ; il savait que Jes Espagnols étaient en possession de cette île , mais il se flattait de pouvoir y obtenir des vivres , soit à l'amiable soit de vive force. Le Dort, suivant leur estime , en était alors à environ trente milles , et, s'en étant approchés pendant la nuit , ils mirent en panne jusqu'au lendemain matin. Krantz était sur le pont, et, comme les voiles fouettaient les mâts , il chercha à distinguer l'horizon. Il faisait très obscur, mais il continua à regarder , et il crut apercevoir un instant une lumière, qui disparut aussitôt. Ses yeux restant fixés sur cet endroit, il distingua bientôt un bâtiment en panne , qui n'était pas à deux encablures de distance. Il

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descendit sur-le-champ jDoiir en informer Philippe, et se procurer une hinette. Avant que Phihppe fât sur le pont, on avait reconiui distinctement que ce bâtiment était un chebec à trois mâts , très calé. Après une courte consultation, il fut décidé qu'on mettrait les embarcations à la mer, qu'on les armerait en guerre dans le plus grand silence, et qu'elles aborderaient le chebec pour s'en emparer par surprise. Les hommes furent appelés; le silence leur fut enjoint, et en quelques minutes ils se rendirent maîtres du bâtiment, et fermèrent les écoutilles avant que le peu d'Espagnols qui étaient sur le pont eussent eu le temps de donner l'alarme. Krantzfit alors monter plus de monde à bord, et , comme cela avait été convenu, il resta jusqu'au jour sous le vent du chebec. Quand le soleil parut , on ouvrit les écoutilles , et les prisonniers furent envoyés sur le Dort. Il y avait soixante hommes à bord du chebec, nombre considérable pour un bâtiment de cette espèce.

Lorsqu'ils furent interrogés, deux des prisonniers, vêtus en personnages de distinc-

tion , s'avancèrent, et dirent que ce bâtiment venait de Sainte-Marie, qu'il était frété pour Lima , et qu'il avait une cargaison de farine et des passagers ; que l'équipage consistait en vingt-cinq hommes, y compris le capitaine, et que les autres personnes qui étaient à bord avaient profité de cette occasion pour se rendre à Lima. Ils ajoutèrent qu'ils étaient eux-mêmes du nombre des passagers, et qu'ils espéraient que le bâtiment avec sa cargaison serait relâché sur-le-champ, puisque les deux nations n'étaient pas en guerre. — En Europe , j'en conviens , répondit Philippe; mais, sur ces mers, les agressions constantes de vos vaisseaux me forcent à user de représailles , et c'est pourquoi je capture votre bâtiment et sa cargaison. Cependant, comme je n'ai pas intention de molester les particuliers, je mettrai à terre tous les passagers et tout l'équipage à Sainte- Marie , où je vais toucher pour obtenir des provisions, et j'espère en obtenir à l'amiable, pour votre rançon , ce qui me dispensera de recourir à la force. Les prisonniers firent force protestations, mais elles furent inutiles.

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Us demandèrent ensuite à racheter le bâtiment et la cargaison , et ils offrirent même une somme qui paraissait en excéder la valeur. Mais Philippe, qui était sur le point de manquer de vivres , refusa de rendre la cargaison pour quelque prix que ce fût , et les Espagnols parurent t!'ès contrariés de ce refus. Voyant que. rien ne pouvait le déterminer à changer de résolution à cet égard, ils se bornèrent à demander à racheter le bâtiment, et Philippe, après une courte consultation avec Krantz, y consentit. Les deux bâtiments mirent alors à la voile et gouvernèrent vers Sainte-Marie, dont ils étaient à environ quatre lieues. Quoique Philippe ne désirât pas de conserver le chebec, cependant, ayant découvert sa supériorité de marche , il se repentit presque d'avoir consenti à le rendre.

A midi , le Dort était à Tancre dans la rade de Sainte-Marie, hors de portée du canon, et il permit à quelques passagers de se rendre à terre pour traiter de la rançon des autres. La prise fut placée bord à bord du Dort, et l'on y fit passer toute sa cargaison. Vers le soir,

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on vit arriver trois grandes barques chargées (le bestiaux et de légumes, et apportant en outre la somme convenue pour le chebec. Dès qu'une des barques fut vide, Philippe renvoya à terre tous les prisonniers , à l'exception du pilote espagnol, qu'il garda, d'après l'avis de Krantz, en lui promettant de lui rendre la liberté dès qu'ils seraient hors des mers espagnoles. Il permit aussi à un esclave nègre, qui le demanda avec instances , de rester à bord, ce qui parut contrarier beaucoup les deux passagers dont il a déjà été parlé. Ils s'écrièrent que c'était enfreindre le traité qui avait été conclu, puisque cet esclave était leur propriété.

— Vous prouvez vous-même que j'ai droit de le garder, répondit Philippe. Je suis convenu de rendre la liberté aux passagers et à l'équipage ; mais je n'ai rien promis quant aux propriétés. Ce nègre restera sur mon bord.

Voyant que leurs remontrances étaient inutiles, les Espagnols prirent congé de Philippe avec un air de hauteur. Le Dort resta toute la nuit à l'ancre pour examiner son

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gréement , et, le lendemain matin, on s'aperçut que le chebec avait disparu , ayant mis à la voile pendant la nuit sans être aperçu.

Dès qu'on eut levé l'ancre et que les voiles furent déployées , Philippe descendit dans sa chambre avec Krantz pour se concerter sur la route qu'ils prendraient. Ils furent suivis par l'esclave nègre , qui , fermant la porte, et ayant regardé autour de lui, leur dit qu'il avait quelque chose à leur dire. Les informations qu'il avait à donner étaient importantes, mais elles arrivaient un peu tard. Le chebec était un aviso du gouvernement, le meilleur voilier qui fut dans ces parages. Il avait été chargé de recueillir l'or et l'argent le long de la côte et de le porter à Lima, et en même temps de surveiller l'arrivée de la flotte hollandaise, dont on avait appris le départ d'Europe peu de temps auparavant. Enfin, les deux passagers prétendus étaient des officiers de la marine espagnole, et tous les autres faisaient partie de l'équipage.

Quand le chebec aperçut le Dort, les officiers conçurent le dessein de se rendre à Lima, pour y porter cette nouvelle, et l'on

aurait mis une force supérieure en chasse des Hollandais. Quelques uns des prétendus tonneaux de farine contenaient chacun deux mille doublons en or , et il se trouvait dans d'autres des lingots d'argent; précaution qui avait été prise en cas de cnplure. Que ce bâtiment eût mis à la voile pour Liuja, c'était ce dont on ne pouvait douter. La raison qui avait fait désirer aux officiers espagnols de ne pas laisser l'esclave nègre à bord du Dort , c'était le soupçon qu'ils avaient qu'il les trahirait, comme il venait de. le faire. Quant au pilote , ils savaient que c'était un homme à qui ils pouvaient se fier, et ils étaient charmés de le voir fester avec les Hollandais , dans l'espoir qu'il les mettrait dans quelque embarras.

Philippe se repentit alors d'avoir rendu le chebec; car, suivant toutes les probabihtés, il aurait à combattre une force supérieure , avant qu'il eût eu le temps de quitter ces mers ; mais le mal était sans remède. Il eut une consultation avec Krantz, et il fut convenu qu'ils feraient assembler tout l'équipage , et qu'ils l'informeraient de tout ce

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qu'ils venaient d'apprendre, bien certains que la connaissance de la bonne prise qu'ils venaient de faire, porterait leurs hommes à combattre avec courage, et leur inspirerait l'espoir d'obtenir de nouveaux succès. Tous les marins apprirent cette nouvelle avec des transports de joie , et déclarèrent qu'ils étaient prêts à combattre une force double de la leur. Alors Philippe fit monter les tonneaux de farine les uns après les autres sur le gaillard d'arrière. On en retira tout l'or et l'argent qui s'y trouvait , et dont la valeur , autant qu'ils purent l'estimer , fut évaluée à environ un demi-million de dollars. On fit le lendemain la distribution des espèces monnayées sur le cabestan, et l'on réserva les lingots pour les vendre quand on en trouverait l'occasion.

Pendant six semaines, Philippe continua à remonter le long de la cote , sans rencontrer aucun bâtiment. U Aviso, à ce qu'il paraissait , avait donné avis de la présence des Hollandais dans ces parages , et tous les bâtiments, grands ou petits , étaient à l'ancre sous la protection des batteries. Il allait

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