CHAPITRE III
Il faut que nous retournions maintenant près d'Aminé. Nous la trouvons en ce moment assise sur le banc de gazon sur lequel elle était à s'entretenir avec Philippe quand Schriften , le pilote , les avait interrompus. Elle était plongée dans de profondes réflexions , et ses yeux étaient baissés , comme si elle eût cherché à se rappeler le passé. — Tïélas! s'écriait-elle, que n'ai-je le même pouvoir que ma mère ! 3Tais ce pouvoir est perdu, — perdu pour toujours! — Je ne puis supporter ce tourment, cette incertitude. — Et ces idiots de prêtres ! Et Aminé se levant , reprit le chemin de sa maison.
Le père Mathias n'était pas retourné à Lisbonne. D'abord , il n'en avait pas trouvé l'occasion; et ensuite^ la reconnaissance qu'il devait à Philippe, l'avait porté à rester près
d'Aniine , qui montrait chaque jour plus de répugnance pour les dogmes de la foi chrétienne. Il avait eu à ce sujet bien des consultations avec le père Seysen , et ces deux bons vieillards avaient fait force exhortations à Aminé, qui, tantôt les écoutait sans y répondre, et tantôt entrait hardiment en discussion avec eux. H leur paraissait qu'elle repoussait leur religion avec une obstination aussi impardonnable qu'incompréhensible. Quant à elle, le cas lui paraissait plus simple; elle refusait de croire, disaitelle, ce qu'elle ne pouvait comprendre. Elle voulait bien reconnaître la beauté des principes de la religion chrétienne, et la pureté de sa doctrine; mais quand les bons prêtres voulaient en venir aux articles de foi, elle secouait la tête , ou cherchait à détourner la conversation. Cela ne faisait qu'augmenter le zèle du père Mathias pour la convertir, et sauver l'àme d'une femme si belle et si jeune. Il ne pensait donc plus alors à retourner à Lisbonne, et il en.'p^yait tout son temps à instruire Aminé, qui, fatiguée de ses importunités, redoutait presque sa présence.
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En y réfléchissant Ijion , on no trouvera pas surprenant qu'Aminé rejetât une croyance qui était si incompatible avec ses désirs et ses intentions. L'esprit humain a tant de fierté, qu'il a besoin du secours de l'humilité pour pouvoir soumettre sa raison , même à la divinité.
Aminé savait que sa mère avait possédé des connaissances supérieures, et qu'elle était entrée en commerce avec des intelligences qui n'avaient rien de terrestre. Elle l'avait vue pratiquer son art avec succès, mais elle était si jeune alors qu'elle ne pouvait se rappeler les préparations mystiques à l'aide desquelles elle réussissait dans ses opérations magiques. Et quand toutes ses pensées n'étaient occupées qu'à chercher les souvenirs qu'elle avait oubliés, c'était alors que le père Mathias l'exhortait à embrasser une croyance qui lui défendait positivement cette tentative. La mission particulière et terrible de son mari la confirmait dans l'opinion qu'on pouvait sans crime recourir à des agents surnaturels; et les arguments employés par ces dignes professeurs du
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christianisme, qui avaient plus de zèle que de talent , faisaient Jjieo peu d'impression sur un esprit aussi fort et aussi déterminé que celui d'Aminé. N'ayant qu'un seul objet en vue, elle rejetait donc avec mépris des dogmes dont on ne lui offrait aucune preuve qui fût une manifestation visible , et qui l'obligeaient à croire aveuglément ce qui lui paraissait contraire au bon sens. Elle avait déjà prouvé que l'art pratiqué par sa mère n'était pas imaginaire en procurant un songe à son mari. — Mais ces prêtres, que pouvaient-ils lui donner en preuve? des écrits qu'ils ne voulaient pas lui permettre de lire. — Ah! si j'avais le pouvoir de ma mère! répéta encore Aminé en rentrant dans sa maison; je pourrais savoir où est mon Philippe en ce moment. Où est ce miroir noir que je regardais quand elle me l'ordonnait, pour lui dire ce que j'y voyais ? Comme je me rappelle ce jour où, pendant l'absence de mon père, elle m'ordonna de regarder dans l'encre dont elle avait versé quelques gouttes dans le creux de ma main, et je lui dis que j'y voyais le camp des Bédouins, —
rescarmouclie , — le cheval sans cavalier , — et le turban sur le sable. — Oui, s'écria-telle après quelques instants passés à réfléchir; oui, ma mère, tu peux m'aider. Faismoi part de tes connaissances dans un songe. Ta. fille te le demande en grâce. Que j'y pense encore. Le mot, — quel était le mot?- — Quel était le nom de l'esprit.^ — Turshoon ?
— Oui ; il me semble que c'était Turshoon.
— Ma mère, o ma mère, venez au secours de votre fille !
— Est-ce la Sainte-Vierge que vous invoquez, mon enfant? lui demanda le père ]Mathias, qui entra dans l'appartement à l'instant où elle prononçait ces derniers mots. Si cela est, vous avez raison ; car elle peut vous apparaître en songe , et vous fortifier dans la vraie foi.
— C'est ma mère que j'implore, bon père ;
— ma mère qui est dans le pays des esprits.
— Oui ; mais elle était infidèle, et je crains bien qu'elle ne soit pas dans le pays des esprits bienheureux, mon enfant.
— Lt pourquoi en serait-elle bannie pour avoir cru ce que croyaient ses pères, vivant
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dans une contrée où nulle autre croyance n'est connue? s'écria Aminé avec indignation. Si ceux qui font le bien sur la lerre, sont heureux dans un autre monde; si elle avait, comme vous le dites, une âme à sauver, — un esprit immortel, le Dieu qui fit cet esprit ne la condamnera pas pour l'avoir adoré comme le faisaient ses pères. Sa vie a été vertueuse; pourquoi la punirait-il de n'avoir pas embrassé une croyance dont elle n'a jamais entendu parler ?
— Il ne faut pas scruter la volonté du ciel , ma fille. Remerciez-le d'avoir permis que vous soyez instruite, et reçue dans le giron de la sainte église.
— Je le remercie de bien des choses, mon père; mais je suis fatiguée , et il faut que je vous souhaite une bonne nuit.
Aminé se retira dans sa chambre, mais ce n'était pas pour dormir. Elle essaya encore une fois les rites que pratiquait sa mère, y changeant chaque fois quelque chose, comme si elle eût douté du succès. Elle mit de nouveau des charbons rouges dans un brasier, et la chambre se remplit de fumée, lors-
qu'elle y eut jeté différentes herbes qu'elle connaissait, pour essayer ses charmes; car elle avait i-ecaeilli avec soin tous les papiers qu'elle avait trouvés après la mort de son père, et quelques uns contenaient des instructions sur les rites de la magie. — Le mot! le mot! s'écria-t-elle ; tandis que la chambre se remplissait tellement de fumée, qu'elle ne pouvait plus y rien distinguer; j'ai le premier, mais quel est le second? Viens à mon aide, ma mère! — Tout est inutile , ajouta-t-elle enfin , ses bras tombant sur ses côtés; j'ai oublié cet art. O ma mère , ma mère ! instruis-moi cette nuit par un songe !
La fumée se dissipa peu à peu , et quand Aminé leva les yeux, elle vit devant elle une sorte de fantôme. Elle crut d'abord que ses charmes avaient réussi , mais quand elle put en distinguer les traits , elle reconnut le père Mathias, qui la regardait, le front plissé, les sourcils froncés , et Jes bras croisés sur sa poitrine.
— Femme impie, que fais-tu en ce moment ?
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Aminé avait excité les soupçons des deux prêtres, non seulement par ses discours , mais par diverses tentatives qu'elle avait déjà faitespour recouvrer l'art qu'elle avait perdu, et un jour qu'elle en avait pris la défense, le père Mathias et le père Seysen avaient prononcé un anathème contre quiconque se livrait à de telles pratiques. L'odeur des herbes aromatiques jetées dans le brasier, et la fumée qui s'était ensuite répandue dans toute la maison, avaient éveillé de nouveau les soupçons du père Mathias ; il était monté sans bruit , et il était entré dans la chambre d'Aminé sans être aperçu. Elle vit sur-lechamp le danger qu'elle courait. S'il n'eût été question que d'elle , elle aurait bravé le prêtre, mais pour l'amour de Philippe, elle résolut de le tromper.
— Je ne fais aucun mal, mon père, répondit-elle d'un ton calme ; mais il me paraît peu convenable que vous entriez à ime pareille heure dans lachambre à coucher d'une jeune femme. Je pouvais être au lit. C'est une conduite fort étrange.
— Vous ne songez pas à ce que vous II. 5
dites, femme. — Mon âge — mon habit — sont des garanties suffisantes, dit le père, un peu étourdi de cette attaque inattendue.
— Pas toujours, mon père, si ce que j'ai entendu dire de moines et de prêtres est vrai. Je vous demande encore pourquoi vous venez dans la chambre d'une femme qui s'y trouve seule ?
— Parce que j'étais convaincu qu'elle y pratiquait des rites impies.
— Des rites impies! — Que voulez-vous dire? — La science du médecin est-elle impie?— Est-ce une impiété de soulager ceux qui souffrent, — de charmer la fièvre qui feit trembler tous les membres de ceux qui en sont attaqués dans ce pays malsain ?
— Toute espèce de charme est une impiété.
— Quand j'ai dit charmer, je n'entendais pas ce que vous pensez. Je voulais parler d'un remède. Si la connaissance de certaines herbes dont la vertu combinée est un spécifique pour guérir les malheureux qui souffrent, — connaissance que ma mère possédait, et queje voudrais retrouver; — si cette
connaissance , ou le désir de la recouvrer est une impiété , en ce cas vous avez raison
— Je vous ai entendue invoquer l'aide de votre mère.
— Sans doute, parce qu'elle connaissait parfaitement les simples, tandis que moi, je crains de ne pas les connaître suffisamment. Est-ce là une impiété , bon père ?
— C'était donc un remède que vous cherchiez? Je vous croyais occupée de quelq le pratique illicit(}.
— Peut-il être illicite de brûler quelques herbes desséchées? — ■ Regardez ces cendres. En les délayant avec de l'huile et en frottant la peau, elles pénètrent dans les pores et procurent du soulagement. — Que peuventelles faire de plus? — que pouvez-vous en attendre ? — un revenant — un esprit — comme celui que le prophète évoqua pour le roi d'Israël? Et Aminé se mit à rire.
— Je suis embarrassé, mais je ne suis pas convaincu.
-^ Et moi aussi , je suis embarrassée sans être convaincue. Je ne puis me persuader qu'un homme sage et sensé comme \ous
trouve qu'il y a du mal à brûler quelques herbes , et je ne suis pas très certaine que telle a été la cause de votre visite , à cette heure de la nuit, dans la chambre d'une femme. Il peut y avoir des charmes naturels plus puissants que ceux que vous appelez surnaturels. — Sortez de cette chambre, je vous prie, mon père ; il ne convient pas que vous y soyez. Si jamais vous vous permettez d'y rentrer, vous quitterez cette maison. — J'avais une meilleure opinion de vous. A l'avenir, je ne serai jamais seule ici.
Cette attaque d'Aminé contre les intentions du vieux prêtre était trop forte. Le père Mathias s'apprêta sur-le-champ à quitter la chambre, et lui répondit : — Que Dieu vous pardonne vos soupçons mal fondés et votre injustice ! je ne suis venu ici que pour la raison que je vous en ai donnée.
— Oui, se dit Aminé à elle-même, dès que sa porte fut fermée ; je le sais fort bien, mais il fallait me débarrasser de votre présence importune. Je ne veux point avoir d'espion de mes actions. Je ne veux point que qui que ce soit se mêle de me contrarier
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dans mes volontés. Dans votre zèle , vous vous êtes compromis, et je profiterai de l'avantage que vous m'avez donné sur vous. Vous autres saints hommes , ne devez-vous pas regarder comme sacrée la chambre d'une femme? En retour des secours que vous avez reçus dans votre détresse , — de la nourriture et de l'asile que vous trouvez dans cette maison , vous voudriez devenir un espion! Quelle reconnaissance! Comme cela est (iigne de la croyance que vous professez ! Aminé ouvrit sa porte dès qu'elle eut fait disparaître le brasier, et appelant une des femmes qui étaient à son service, elle lui dit qu'elle commencerait cet*^e nuit même à coucher dans sa chambre, ajoutant que le père Mathias venait de se permettre d'y entrer, ce qui lui déplaisait.
— Sainte Vierge! est-il possible? s'écria la femme. Aminé ne lui répondit rien et se coucha.
Le lendemain , le père INIathias alla trouver le père Seysen, et lui raconta tout ce qui s'était passé la veille entre lui et Aminé.
— Vous avez agi sans réflexion, lui dit le
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père Seysen, en entrant dans la chambre d'une femme pendant la nuit.
— J'avais mes soupçons, père Seysen.
— Et elle aura les siens. — Elle est jeune et belle.
— J'atteste la bienheureuse Yierge....
— Je vous absous de toute mauvaise intcjition ; mais si cette histoire vient à s'ébruiter, elle causera du scandale dans notre Église.
Et l'histoire ne tarda pas à s'ébruiter, car la femme qu'Aminé avait appelée ne manqua pas d'en parler; et le père Mathias se trouva si froidement reçu et si mal à l'aise , qu'il quitta bientôt le pays et retourna à Lisbonne, mécontent de lui-même à cause de son imprudence, et plus encore d'Aminé à cause de ses soupçons mal fondés.