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CHAPITRE IV

La cargaison du Dort fut bientôt prête; Philippe mit à la voile, et il arriva à Amsterdam sans autre aventure. A peine est-il besoin de dire qu'il se rendit chez lui dès qu'il lui fut possible de le f;iire, et qu'Aminé le reçut avec des transports de joie. Elle l'attendait à chaque instant , car les deux bâtiments qui étaient partis auparavant de Bâta via, lui avaient apporté des lettres de lui. C'était ia première fois qu'elle eut reçue de ses nouvelles pendant ses voyages. Six semaines après Philippe arriva lui-même, et Aminé se trouva heureuse. Les directeurs de la Compagnie lurent très satisfaits de la conduite de i hilippe , et ils lui donnèrent le commandement d'un grand bâtiment qui devait partir pour les Indes , le printemps

suivant, et dont Philippe, comme il en était convenu, acheta en partie la propriété sur les fonds qu'il avait placés dans la Compagnie. Il avait alors cinq mois pour se reposer tranquillement avant de placer de nouveau sa vie à la merci des éléments. Et pour cette fois, il avait des arrangements à faire pour recevoir Aminé sur son bord , comme il le lui avait promis.

Aminé lui raconta ce qui s'était passé entre elle et le père Mathias , et de quelle manière elle s'était délivrée de sa surveillance importune.

— Et pratiquiez-vous réellement l'art de votre mère, Aminé?

— Je ne le pratiquais pas, puisque je l'ai oublié; mais je cherchais à me le rappeler.

— Et pourquoi agir ainsi , Aminé ? Il ne faut plus y songer. C'est un art impie, comme le disait le bon père. Promettez-moi d'y renoncer, dès à présent et pour toujours.

— Si cet art est impie , Philippe , votre mission l'est aussi. Vous voulez communiquer et coopérer avec des esprits de l'autre

monde. — Je n'en demande pas davantage. — Renoncez à votre terrible mission ; ne cherchez pkis des esprits incorporels ; restez chez vous avec votre Aminé, et elle vous fera la promesse que vous lui demandez.

— Ma mission est un ordre imposant du Très-Haut.

— Le Très-Haut permet donc que vous ayez des communications avec des êtres qui ne sont pas de ce monde ?

— Oui. Vous savez que les prêtres euxmêmes ne disent pas le contraire, quoique l'idée seule les en fasse frémir.

— S'il le permet à l'un, il le permettra à l'autre. Je ne puis même rien faire qu'avec sa permission.

— Sans doute, Aminé. Il permet au mal de se montrer sur la terre, mais il ne le protège pas.

— Il protège la recherche que vous faites d'un père qu'il a condamné, et vos efforts pour le trouver; il vous en donne même l'ordre. Pourquoi ne pourrait-il pas avoir pour moi la même indulgence, — moi qui suis votre femme, — ime portion de vous-

même? — Pourquoi, lorsque je reste sous un toit désolé , pendant que vous allez vous exposera mille dangers, ne pourrais-je m'adresser au monde immatériel pour obte« nir des nouvelles qui allégeraient mon fardeau, et qui adouciraient mon affliction sans nuire le moins du monde à qui que ce soit? Si j'avais essayé de pratiquer cet art dans un mauvais dessein , on aurait raison de m'en faire un reproche , et j'aurais tort d'y persister. Mais je ne voulais que suivre les traces de mon mari , et chercher ce qu'il cherche , dans de bormes intentions.

— Mais cela est contraire à notre foi.

— Les prêtres ont-ils déclaré que votre mission est contraire à leur foi? s'ils l'ont déclaré , n'ont-ils pas été convaincus du contraire, et n'ont-ils pas été réduits au silence? — Mais à quoi bon tous ces raisonnements, mon cher Philippe? Ne serai-je pas avec vous, maintenant? Tant que je serai avec vous, je ne ferai plus de semblables tentatives ; je vous le promets. Mais si nous étions séparés , je ne dis pas que je ne demanderais pas aux puissances invisibles ce que fait et

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ce que devient mon mari, tandis qu'il sera à la recherche d'un être également invisible.

L'hiver s'écoula rapidement, car Philippe le passa au sein du bonheur et de la tranquillité. Le printemps arriva ; il fallait équiper le bâtiment, et Philippe et Aminé partirent pour Amsterdam.

Lé bâtiment que Philippe devait commander, se nommait VUtrecht. Il était du port de 4oo tonneaux , tout neuf, et percé pour 24 canons. Philippe passa deux mois à surveiller l'équipement et le chargement de ce navire, aidé par son ami Rrantz, qu'il avait pris pour premier lieutenant. Philippe n'oublia rien pour que sa chère Aminé pût trouver à bord tout ce qui lui serait commode et agréable. Dans le mois de mai, il mit à la voile, ayant ordre de toucher à Gambroon et à Ceylan; de traverser le détroit de Sumatra, et de se frayer un chemin, de force, s'il le fallait, dans les mers de la Chine; car on avait tout lieu de s'attendre à l'opposition la plus déterminée de la part des Portugais. Son équipage était nombreux, et il avait un détachement de soldats pour aider le subré-

cargiie , qui emportait plusieurs milliers de dollars pour faire des achats dans les ports de la Chine, où l'on pouvait ne pas se soucier de leurs marchandises. On avait donné tous les soins possibles à l'équipement de ce bâtiment, qui était peut-être le meilleur et le plus beau que la Compagnie des Indes- Orientales eût jamais fait partir, et dont la cargaison était précieuse.

L' Utrecht mit à la voile avec un ventlargue, et sortit bientôt de la jManche. Le voyage promettait d'être prospère , et des vents favorables les portèrent jusqu'à quelques centaines de milles du cap de Bonne-Espérance, où ils éprouvèrent un calme pour la première fois. Aminé était enchantée. Tous les soirs elle se promenait sur le pont avec Philippe, et l'on n'entendait alors aucun autre bruit que celui des vagues qui venaient battre le côté du bâtiment. Tout leur semblait repos et beauté , et ils voyaient briller sur leurs têtes les belles constellations méridionales.

— Combien de destinées n'y a-t-il pas dans ces astres qui ne se montrent jamais aux

yeux de ceux qui habitent les régions du nord ! dit Aminé en levant les yeux vers le firmament et en en contemplant l'éclat ; et que nous présage la chute de ce météore qui descend si rapidement du ciel?

— Avez-vous donc foi aux astres , Aminé ?

— On y a foi en Arabie ; et pourquoi non ? ils n'ont pas été placés dans le firmament pour nous éclairer ; à quoi servent-ils donc ?

— A embellir le monde. Et ils ont aussi leur usage.

— Vous êtes donc d'accord avec moi ; ils ont leur usage, et les destinées des hommes y sont cachées. Ma mère était du nombre de ceux qui savent y lire. — Hélas ! c'est un livre scellé pour moi.

— Cela n'est-il pas pour le mieux, Aminé?

— Pour le mieux ! Il vaut donc mieux ramper sur cette terre avec notre race égoïste ethumiliée, plongés dans le mystère, l'étonnement et le doute, quand nous pouvons avoir des communications avec des intelligences qui sont au-dessus de nous? Un cœur fier ne tressaille-t-il pas , en songeant que l'être auquel il appartient est doué de pou-

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voirs qui ne sont pas accordés au commun des hommes? N'esl-ce pas une noble ambition ?

— C'en est une dangereuse, — très dangereuse.

— Et, par conséquent, très noble. — On dirait que ces astres veulent me parler. — Regardez cette étoile si brillante ; elle me fait un signe.

Pendant quelque temps, Aminé resta, les yeux levés vers le ciel, sans parler. Philippe était toujours auprès d'elle. Elle s'avança vers le passe-avant, et baissa ses regards sur l'onde tranquille, dans laquelle les rayons de la lune pénétraient bien au-delà de sa surface.

— Et votre imagination vous représenfet-elle, Aminé, une race d'êtres doués delà faculté de vivre dans ces eaux, habitant des bosquets de corail , et ornant dé perles leur chevelure ?

— Je ne sais s'il en existe, mais il me semble qu'il serait doux de vivre ainsi. — Vous souvenez-vous de votre rêve, Philippe? D'après ce qtie vous m'en avez dit, j'étais alors un de ces êtres.

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— Cela est vrai, répondit Philippe d'un air pensif.

— Et pourtant, continua Aminé, il me semble que la mer me rejetterait, quand même ce bâtiment coulerait à fond. J'ignore de quelle manière ce corps mortel doit se résoudre dans les éléments qui l'ont formé , mais je ne sais quoi m'assure qu'il ne deviendra jamais le jouet des vagues. — Mais descendons, mon cher Philippe ; il est tard, et le pont est mouillé par la rosée.

Quand le jour commença à paraître , l'homme qui était en vigie dit qu'il voyait quelque chose flotter sur la surface de la mer, par le travers du bâtiment. Rrantz prit sa lunette , monta sur un mât , et reconnut que c'était un canot , probablement détaché de quelque bâtiment. Comme il n'y avait encore aucune apparence de vent, Philippe fit mettre à la mer une embarcation pour aller l'examiner. Le second lieutenant, qui la commandait, revint quelque temps après, ramenant le canot ; et montant sur le pont, il dit à Rrantz : — Il y a un homme dans ce canot, monsieur j mais est-il mort

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OU vivant, c'est ce que je ne saurais dire. Kraiitz alla en faire rapport à Philippe , qui était alors à déjeuner avec Aminé dans sa chambre. Remontant ensuite sur le pont, il s'avança vers le passe-avant , où le corps de cet homme avait déjà été déposé. Le chirurgien, qu'on avait appelé, déclara que le principe de la vie n'était pas encore éteint en lui , et il venait de donner ordre qu'on le portât sous le pont pour lui donner des soins , quand , à la surprise générale , cet homme ouvrit les yeux, puis se mit sur son séant, se leva ensuite, alla en chancelant s'appuyer contre un canon, et, au bout de quelques instants , parut avoir complètement recouvré toutes ses facultés. En réponse aux questions qu'on lui fit alors, il dit que le bâtiment à bord duquel il était , avait coulé à fond pendant une tempête, qu'il avait eu le temps de se jeter dans le petit canot de l'arrière et d'en couper l'amarre, et que tout le reste de l'équipage avait péri. A peine avait-il donné ces renseignements que Philippe et Aminé arrivèrent sur le pont. Us avancèrent vers l'endroit oùétaitcet

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homme, entouré d'une foule de matelots, qui s'écartèrent pour faire place à leur commandant; et Philippe et sa femme éprouvèrent un étonnement mêlé d'horreur en voyant en lui leur ancienne connaissance : • — le pilote borgne, Schriften.

• — Hi, hi, hi! Le capitaine Vanderdecken, je crois. — Ravi de vous voir, et vous aussi , belle dame.

Philippe se détourna, le cœur saisi d'un froid graciai. Les yeux d'Aminé étincelèrent en voyant le corps maigri et exténué de cet être misérable. Après quelques secondes, elle s'éloigna aussi et alla rejoindre Philippe, qui était descendu dans sa chambre, où elle le trouva assis devant la table, la tète appuyée sur ses mains.

— Courage, Philippe, lui dit-elle; c'est un coup imprévu, et je crains que ce ne soit un présage de malheur. — Mais qu'y faire? C'est notre destinée.

— Peut-étrt ce devrait être la mienne, dit Philippe en soulevant la tète; mais vous. Aminé, pourquoi partageriez- vous....-

— Je dois tout partager avec vous, Phiir. 6

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lippe, — la vie et la mort. Je ne voudrais pas mourir avant vous, parce que je sais combien ma mort vous affligerait : mais votre mort sera le signal de la mienne, et je vous rejoindrai bientôt.

— Que voulez-vous dire, Aminé? J'espère que vous ne voudriez pas accélérer le terme de vos jours?

— Pourquoi non? il ne faut à cette petite lame d'acier qu'un instant pour faire son devoir.

— Cela n'est pas permis , Aminé. — Notre religion le défend.

— Cela peut être, mais je ne comprends pas pourquoi. Je suis venue au monde sans mon consentement, je puis sûrement le quitter sans en demander la permission aux prêtres. — Mais laissons cela pour le moment. Qu'allez-vous faire de ce Schriften?

— Je le mettrai à terre au Cap. Je ne puis supporter l'odieuse présence de ce misérable. — N'avez-vous pas éprouvé , comme par le passé, une sensation de froid en vous approchant de lui?

— Oui, et je savais que c'était lui avant

de l'avoir vu. Et pourtant , je ne sais pourquoi , je ne voudrais pas le renvoyer de ce bâtiment.

— Pourquoi l'y garder?

— Je crois que c'est parce que je me sens portée à braver ma destinée plutôt qii'à la craindre. — Ce misérable ne peut faire ici aucun mal.

— Il peut en faire beaucoup. Il peut semer un esprit de mécontentement et de mutinerie dans l'équipage. — D'ailleurs, il a essayé de me priver de ma relique.

— Je voudrais presque qu'il y eût réussi. Vous auriez renoncé à cette recherche insensée.

— Ne parlez pas ainsi , Aminé. C'est mon devoir, et j'ai fait le vœu solennel de l'accomplir.

— Mais vous ne pouvez guère mettre ce Schriften à terreau Cap, puisqu'il est officier au service de la Compagnie. Vous pourriez le renvoyer en Hollande, si vous y trouviez un bâtiment prêt à mettre à la voile pour ce pays : mais, à votre place, je laisserais agir la destinée. (]et homme se rattache à la notre,

c'est un fait certain. — Courage, Philippe; garclez-le sur votre bord.

— Vous pouvez avoir raison , Aminé.

Quel que doive être mon destin, je puis le retarder, mais non l'éviter !

— Qu'il reste donc, et qu'il fasse tout ce qu'il voudra. Traitez-le avec bonté. — Qui sait ce que nous pouvons y gagner.

— Cela est vrai , Aminé; il a été mon ennemi sans en avoir aucun motif; qui peut dire s'il ne deviendra pas mon ami ?

— Et dans le cas contraire, vous aurez fait votre devoir. — Envoyez-le chercher.

— Non , pas à présent; — ■ demain. En attendant , je donnerai ordre qu'on prenne de lui tout le soin possible.

— Nous parlons comme s'il était un être comme nous , ce que je ne crois pourtant pas. Mais , qu'il appartienne ou non à ce monde, nous ne pouvons lui offrir que ce qui se trouve en ce monde, ou plutôt sur ce bâtiment. Je meurs d'envie de lui parler, pour voir si je puis produire quelque effet sur ce corps glacé. Qu'en dites-vous, Phi-

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lippe, ferai-je la cour à cet Afrite? — Et Aminé sourit avec amertume.

La conversation se termina, mais elle ne fut pas oubliée. Le lendemain , le chiriu-gien ayant déclaré que Schriften paraissait en bonne santé, Pliilippe le fit venir dans sa chambre. Sou corps n'était qu'un squelette; mais to us ses mouvements , tous ses discours étaient aussi libres et aussi vifs que par le passé.

— Je vous ai envoyé chercher, Schriften, pour savoir ce que je puis faire pour vous, Vou.s manque-t-il quelque chose ?

— S'il me manque quelque chose ? répon- ■dit Schriften, regardant d'abord Philippe et ensuite Aminé. Hi, hi,hi! je crois qu'il me manque de me remplir un peu la peau.

— Cela viendra avec le temps. J'ai donné des ordres à mon maître-d'hôtel.

— Le pauvre homme! dit Aminé avec un air de compassion , comme il doitavoh' souf fert! IN 'est-ce pas lui qui vous a, apporté la lettre de la Compagnie, Phili'^^pe?

— Hi, hi, hil et vous ri avez pas trouvé ce message agréable, n' ^^t-ce pas ?

— Une femme ne peut jamais trouver agréable un message qui envoie son mari loin d'elle. 3Iais ce notait pas votre faute.

— Si un mari veut aller sur mer, et laisser à terre une jolie femme, quand il a, — comme on le dit, — plus d'argent qu'il ne lui en faut pour vivre près d'elle... hi , hi , hi!

— Oui, vous pouvez bien le dire, dit Aminé en soupirant,

— Il vaudrait mieux y renoncer. — C'est une folie, une démence. — Eh, capitaine!

— Quoi qu'il en soit, et quoi que je puisse faire ensuite , il faut que je finisse ce voyage. 7— Vous et moi, nous avons beaucoup souffert , Schriften Vous avez fait naufrage deux fois; maintenant dites-moi ce que vous désirez faire. Voulez-vous que je vous renvoie en Hollande par le premier bâtiment qui partira , ou que je vous laisse à terre au Cap , ou... ?

— Ou aller où bon me semblera, pourvu que je quitte ce bâtiment, hi, hi , hi !

— Point du tout. Si vous préférez faire voile avec moi ; comme je sais que vous êtes bon marin , vous aurez votre rang et votre

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paie comme pilote; — c'est-à-dire, si vous désirez me suivre.

— Vous suivre ! — Il faut que je vous suive. — Oui, mynheer Vanderdecken, je ferai voile avec vous. — Je désire être toujours })rès de vous. — Hi , hi , lii !

— Soit 1 Aussitôt que vous aurez repris des forces, vous remplirez vos fonctions. En attendant, j'aurai soin qu'il ne vous manque rien.

— Et .s'il vous manque quelque chose, mon brave homme, dit Aminé, venez me trouver, et je serai votre appui. Vous avez beaucoup souffert , mais nous ferons tout ce qui est ennotrepouvoirpour vous lefaire oublier.

— C'est beaucoup de bonté ; rien n'est plus obligeant, répondit Schriften, les yeux fixés sur les traits aimables d'Aminé. Faisant ensuite un mouvement d'épaules , il ajouta : — C'est bien dommage ! — Oui , c'est grand dommajj^e î — Il faut que cela soit pourtant.

— Adieu! dit Aminé en lui tendant la main.

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Schriften la prit clans la sienne, et un froid subit glaça le coeur d'Aminé ; mais elle s'y attendait, et elle n'en laissa rien paraître. Schriften tint sa main une seconde ou deux, les yeux fixés d'abord sur cette main , ensuite sur le visage d'Aminé. — Si belle ! si bonne! dit-il. — Mynheer Vanderdecken , je vous remercie, et que le ciel protège votre épouse! A ces mots, il serra la main d'Aminé qu'il tenait encore, et se retira.

Le frisson glacial qui agita alors tous les membres d'Aminé, fut si violent , qu'elle put à peine gagner un sofa , sur lequel elle se laissa tomber. Après y être restée quelques mimites, la main pressée sur son cœur, pendant que Philippe était penché sur elle, elle dit en respirant à peine : — Il faut que ce soit un être surnaturel ! — j'en suis convaincue, — j'en suis sûre à présent! — Eh bien, continua-t-elle après un court intervalle , cela n'en vaudra que mieux pour nous, si nous pouvons nous en faire un ami, et je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour y réussir.

— Mais croyez-vous, Aminé, que des

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êtres qui ne sont pas de ce monde soient susceptibles de bonté, de reconnaissance? Peut-on se les rendre favorables ?

— Très certainement. S'ils ont de la malveillance, comme nous savons qu'ils en ont, ils doivent être également capables de meilleurs sentiments. Pourquoi y a-t-il de bons et de mauvais esprits? Ils peuvent être dégagés de leur enveloppe mortelle, mais l'âme reste toujours la même. Elle est active dans l'autre inonde , comme dans celui-ci. Si les anges peuvent éprouver de la pitié, ils doivent sentir comme nous; et si les démons aiment à nous tourmenter, il faut aussi qu'ils sentent comme nous. Nos sentiments changent; pourquoi les leurs ne changeraient-ils pas? Il n'y aurait ni ciel , ni enfer, si les êtres qui s'y trouvent étaient dénués de sentiments. Ici-bas , nos âmes sont emprisonnées et comprimées ; elles sont accablées et écrasées par la chair qui les souille momentanément; mais quand elles se sont dégagées de l'argile et qu'elles ont pris leur vol, je ne crois pas qu'elles deviennent plus brillantes, plus pures, plus par-

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faites que lorsqu'elles animaient un corps. Pent-on se rendre les esprits favorables, de mandez-vous? Oui , on le peut. On peut les forcer à l'être , quand on en a les moyens et le pouvoir. L'esprit malfaisant peut être contrain t à faire le bien aussi aisément que le mal. Ce ne sont pas les esprits bienveillants et parfaits que nous nous assujettissons par notre art , ce sont ceux qui sont portés à faire le mal. C'est là ce qui permet aux hommes de prendre de l'empire sur eux. Notre art i»'a aucun pouvoir sur les bons esprits; nous n'en avons que sur ceux qui font toujours le mal , mais qui sont obligés d'obéir et de faire le bien, quand ceux qui sont leurs maîtres le leur ordonnent.

— Vous recourez encore aux arts illicites, Aminé. — Cela est-il bien?

— Bien ! Si un pouvoir nous est accordé, fait-on mal de s'en servir ?

— Non , certainement , quand on l'emploie pour le bien , et non pour le mal.

— Les hommes qui ont le pouvoir , et qui n'en ont d'autre que celui qui vient de ce monde , sont responsables de l'usage qu'ils

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font de ce pouvoir ; de même ceux qui reçoivent le leur par des moyens supérieurs, sont responsables de la manière dont ils l'emploient. Dieu fait-il croître une fleur dans le dessein qu'elle ne soit pas cueillie ? INon , sans doute. De même il ne permettrait pas que nous pussions obtenir une assistance surnaturelle, s'il n'avait pas dessein de nous laisser le droit d'en profiter.

Les yeux d'Aminé , fixés sur Philippe , étincelau^nt en ce moment , et il Re put repousser l'idée qu'elle no ressemblait pas aux autres mortels. — ■ Aminé, lui dit-il, est-il bien sûr que je sois marié à une femme , mortelle comme moi?

— Oui , Philippe, oui, tranquillisez-vous; je ne suis qu'une mortelle. Plût au ciel que je fusse autre chose, plut au ciel que je fusse une de ces intelligences supérieures, qui pourrait veiller sans cesse sur vous , vous protéger dans tous vos périls , vous sauver dans la carrière insensée où vous êtes entré ! Mais je ne suis qu'une pauvre femme, faible, dont le cœur ne bat que pour vous ; qui ferait tout pour vous ; qui , pour vous , a

changé de nature et est devenue hardie et audacieuse par amour; et qui rejette toute croyance qui lui défendrait d'appeler la terre , le ciel et l'enfer à son aide , pour conserver celui qui est l'existence de son âme.

— Aminé, ne dites pas que vous rejetez ma croyance! Ceci , dit Philippe en tirant de son sein la sainte relique , ceci et le message qui s'y rattache ne prouvent-ils pas la vérité de cette croyance ?

— J'y ai beaucoup réfléchi, Philippe.

D'abord , la surprise m'y a presque fait croire; mais vos prêtres eux-mêmes ont contribué à me détromper. Ils n'ont pas voulu vous répondre; ils vous ont laissé le soin de vous guider vous-même ; le message et la sainte parole , les signes merveilleux qui avaient eu lieu et leur croyance, n'étaient pas d'accord entre eux , et ils n'ont osé prononcer. Ne puis-je également hésiter , puisqu'ils l'ont fait ? Cette relique peut être aussi mystique et aussi puissante que vous le prétendez , mais les agents qui s'en sont servis peuvent être méchants et trompeurs ; le pouvoir qui lui a été donné peut avoir passé

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par de mauvaises mains ; — ce pouvoir est toujours le même , mais il a été employé à un usage auquel il n'était pas destiné.

— Ce pouvoir, Aminé ne peut être exercé que par ceux qui adorent celui qui est mort sur cette croix.

— En ce cas, ce n'est point un pouvoir . ou si c'en est un , il n'est pas à moitié aussi grand que celui du démon. — Mais , mon cher Philippe, nous ne pouvons ni être d'accord sur ce point , ni nous convaincre l'un l'autre. On voiis a enseigné une chose , et j'en ai appris une autre. Les idées qui ont été gravées sur notre esprit dans notre enfance , ont crû avec nous , se sont fortifiées avec le temps , et il est impossible qu'elles s'effacent. J'ai vu ma mère travailler à des charmes puissants et y réussir. Vous , vous vous êtes agenouillé devant vos prêtres , je ne vous blâme pas ; ne blâmez pas votre Aminé. Nos intentions, et, j'espère , nos actions sont également bonnes.

— Si une vie pure et innocente était tout ce qui est exigé de nous , mon Aminé serait sûre du bonheur éternel.

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— Je crois que c'est tout ce q'uMl faut , èt^ penser ainsi c'est ma croyance. Il y a bien des croyances , Philipj)e. Qui dira quelle est Ja vraie? IMais qu'importe? Elles ont toutes un même but en vue, — un cie! futur.

— Cela est vrai , Aminé , cela est \Tai , dit Philippe en se promenant d'un air pensif, mais nos prêtres parlent différemment.

— Quelle est la base de leur drôydilde ,' Philippe ?

— La charité et la bienveillance.

— La charité condamne-t-elle à un malheur éternel ceux qui n'ont jamais efntendd parler de votre croj^ance , qui ont vécu et qui sont morts en adorant le grand Etre de' toutes leurs facultés , suivant leur peu de connaissance ?

— Non, certainement.

Aminé ne fit aucune autre observation, et Philippe , après s'être encore promené quelques minutes , plongé dans de profondes réflexions, sortit delà chambre. ^

Ij'Utrecht arriva au Cap, y prit de l'eau , continua son voyage , et après deux mois de navigation difficile, inôuilla à GambrooA.

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Pendant tout ce temps , Aniinc avait été infatigable dans ses efforts pour inspirer un esprit de bienveillance à Schriften. Elle avait souvent conversé avec lui sur le pont; avait surmonté cette sortede crainte qu'elle éprouvait d'abord quand elle se trouvait près de lui ; et lui avait témoigné de la bonté en toute occasion. Peu à peu^ Schriften s'y montra sensible, et enfm il parut se plaire dans la compagnie d'Aminé. Il était quelquefois civil et poli à l'égard de Philippe , mais pas toujours; quant à Aminé , il avait poiu' elle une déférence constante. Ses discours étaient toujours mystiques, et elle ne pouvait même empêcher son sourire ironique , et son exclamation hi, hi, lîi. Mais à l'époque où ilsjetèrent l'ancre à Gambroon, il s'était familiarisé au point de descendre quelquefois dans la chambre du capitaine, et, quoiqu'il ne voulût jamais s'asseoir, de causer quelques instants avec Aminé, après quoi il se retirait. Un soir, pendant qu'ils étaient encore à Gambroon , Schriften s'approcha d'Amine, qui était assise sur l'arriére :

— Savez-vous, lui dit-il en lui montrant

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un bâtiment, que ce navire part pour votre pays dans quelques jours?

— C'est ce qu'on m'a dit.

— Voulez-vous suivre l'avis d'un homme qui vous veut du bien ? Partez sur ce bâtitiment ; retournez dans votre maison , et attendez-y que votre mari aille vous rejoindre encore une fois.

— Pourquoi me donner cet avis ?

— Parce que je prévois du danger, — peut-être la mort, — une mort cruelle, — pour une personne à qui je voudrais qu'il n'arrivât aucun mal.

— Pour moi? demanda Aminé, levant les yeux sur Schriften, et rencontrant son regard perçant.

— Oui , pour vous. — Certaines gens peuvent percer dans l'avenir plus avant que les autres.

— Non pas, si ce sont de simples mortels.

— Quand même ce seraient de simples mortels. Mais, mortel ou non, je prévois ce que je voudrais détourner. — Ne tentez pas davantage votre destin.

— Qui peut s'y soustraire ? Si je suis votre

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conseil , c'est que mon destin est de le suivre; si je ne le suis pas, c'est encore mon destin.

' — Eh bien, évitez celui qui vous menace.

— Je ne le crains pas , et pourtant je vous remercie. — Mais dites - moi , Schriften , votre destin ne se rattache-t-il pas de quelque manière à celui de mon mari? je sens que cela doit être.

— Pourquoi pensez-vous ainsi ?

— Pour bien des raisons. — Deux fois vous êtes venu l'avertir qu'il devait partir, — deux fois vous avez fait naufrage, et vous y avez échappé miraculeusement. — Enfin il est évident que vous connaissez sa mission.

— Cela ne prouve rien.

— Cela prouve beaucoup , car cela prouve que vous saviez ce que nous supposions n'être connu que de lui.

— Vous le saviez aussi, de même que les prêtres qui ont discuté cette affaire.

— Commeni savez- vous cela?

— Hi , hi , hi ! — Pardon î je n'ai pas dessein de vous insulter.

— Vous ne pouvez nier qu'il existe un II. 7

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lien mystérieux et incompréhensible entre vous et cette mission de mon mari. — Ditesmoi si elle est véritable et sainte, comme il le croit ?

— S'il la croit véritable et sainte , elle le devient.

— Pourquoi donc semblez-vous être son ennemi ?

— Je ne suis pas jo/z ennemi.

— Vous n'êtes pas son ennemi! Pourquoi donc avez- vous essayé une fois de le priver de la relique mystique à l'aide de laquelle il doit accomplir sa mission ?

— Je voulais empêcher sa recherche pour des raisons que je ne dois pas dire. Cela prouve-t-il que je sois son ennemi? Ne feraitil pas mieux de rester à terre , avec vous et dans l'aisance , au lieu de courir sans cesse les mers pour accomplir son projet insensé? Sans cette relique , il ne peut y réussir. Ce serait donc lui rendre un service que de la lui retirer.

Aminé ne répondit rien. Elle était absorbée dans ses réflexions.

— Écoutez-moi, reprit Schiiflen après

([iielques instants de silence ; je vous veux du bien. Quant à votre mari, je m'en soucie peu, quoique je ne lui veuille pas de mal. Si vous voulez que toute votre vie se passe dans l'aisance et la paix; — si vous désirez rester long-temps dans ce monde avec l'époux de votre choix, votre premier et unique amour ; — si vous voulez qu'il meure dans son lit à un âge avancé , entouré d'enfants en pleurs, dont les sourires consoleront ensuite leur mère; — je vois tout cela dans l'avenir, et je puis vous le promettre , si vous voulez prendre la relique qu'il porte dans sou sein et me la remettre. Mais si vous voulez qu'il souffre plus qu'aucun homme n'a jamais souffert; — si vous voulez qu'il passe toute sa vie dans les doutes, les inquiétudes et les fatigues, jusqu'à ce que la mer lui serve de tondjeau ; si vous voulez enfin que vos jours soient abrégés , et que cependant ceux qui vous restent vous paraissent longs à force de souffrances ; que vous soyez séparée de lui et que vous périssiez d'une mort cruelle ; laissez-lui cette relique. Je puis lire dans l'avenir, et tel doit être votre destin à tous deux.

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Réfléchissez -y bien, demain vons me ferez votre réponse.

Schriften se retira et abandonna Aminé à ses réflexions. Elle songea long-temps à la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui, et aux prédictions menaçantes qu'il lui avait faites, et il ne lui resta aucun doute que cet homme n'appartînt pas à ce monde, et que, de manière ou d'autre , il ne fût mystérieusement lié au destin de son mari. — Il me veut du bien , pensa-t-elle; il ne veut pas de mal à mon mari; il ne veut que l'empêcher de chercher son père comme il le fait. — Mais pourquoi le veut-il? il ne veut pas le dire. — 11 m'a tentée, — étrangement tentée! — Combien il me serait facile de lui prendre sa relique pendant qu'il dort la tête appuyée sur mon sein ! Mais quelle trahison! — Et pourtant, quel riant tableau il a offert aux yeux d'une femme qui aime si passionnément son mari! Une longue vie passée près de lui , au sein de l'aisance et au milieu d'une famille heureuse! Et, d'un autre côté, pour lui , des fatigues, des souffrances, la mer pour tombeau ; et pour moi, — bon !

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pour moi ce n'est rien. — Quoi ! n'est-ce rien que de mourir séparée de Philippe? Cette pensée est affreuse. Oui, Schriften m'a prédit l'avenir ; il l'a prédit avec vérité ; je le crois.

— Si je pouvais persuader à Philippe de

Non; il a fait un vœu et il le tiendra ; je le connais. — Si pourtant cette relique lui était prise à son insu , il n'aurait rien à se reprocher, et il ne pourrait blâmer personne. — Mais pourrais-je le tromper ? Moi, la femme de son choix, lui faire un mensonge! Non, non , impossible. Quoi qu'il puisse nous arriver, c'est notre destinée, et j'y suis résignée. Je voudrais qu'il ne m'eût rien dit. Hélas! nous cherchons à percer dans l'avenir, et nous voudrions ensuite revenir sur nos pas et être restés dans l'ignorance.

— Pourquoi èles-vous si pensive, Aminé?

lui demanfla Philippe, qui alla la rejouidre peu de temps après.

A.mine ne lui répond't pas sur-le-champ.

— Lui dirai-je tout? pensa-t-elle. Oui, c'est ma seule chance ; je ne veux rien lui cacher. Elle lui fit part de son entretien avec Schriften. Philippe ne répondit rien. Il s'assit près

lOQ r,F. VAISSl-AU FAISTOIME.

d'elle, et lui prit la main, et Aminé appuya sa tète sur l'épaule de son mari. Enfin , Philippe lui dit:

— Qu'en pensez-vous, Aminé?

— Je ne puis vous prendre votre relique, Philippe; mais peut-être me la donnerezvous.

— VA mon père, Aminé, mon pauvre père! — son sort terrible serait éternel, quand il est permis à son fils d'y mettre fin ! — La conversation de cet homme ne vous prouve t-elle pas que ma mission est véritable ? La connaissance qu'il en a n'en estelle pas une confirmation? — Mais pourquoi veut-il m'empècher de l'exécuter?

— Je l'ignore, Philippe; mais je voudrais aussi vous en empêcher. Je sens qu'il a le pouvoir de lire dans l'avenir, et qu'il y a bien lu.

— Soit ! ii a parlé , mais non avec clarté. Ce qu'il a prédit, j'y suis préparé depuis long-temps. J'ai fait vœu de souffrir; j'ai déjà beaucoup souffert , et je suis prêt à souffrir encore. Je regarde ma vie comme un pèlerinage, et, choisi par le ciel pour

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