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ment à des conditions qui lui seraient expliquées par le bureau des directeurs.
— Je croyais, Philippe, que vous aviez demandé le commandement d'un navire pour ce voyage-ci?
— Je l'avais demandé; mais n'ayant fait aucune démarche, il paraît qu'on n'y a pas eu égard. C'est ma faute.
— Et esl-il tro[) tard à présent?
— Très certainement, chèi-e Aminé. Mais, au surplus, autant vaut — peut-être même vaut-ilmieux — queje fasse ce voyage comme premier lieutenant.
— Il faut que je m'explique, Philippe.
J'avoue que je suis désappointée. Je comptais fermementque vous auriez, dès ce voyage-ci, le commandement d'un navire. Vous vous rappelez la promesse que vous me fîtes, sur ce même banc où nous sommes, le jour que je vous expliquai votre songe. J'exigerai l'exécution de cette promesse, et je vais vous dire quelle sera ma demande. — Ce sera de partir avec vous , mon cher Phiiippe. Avec vous, je ne m'inquiète de rien. Ni les privations ni les dangers ne m'empêcheront d'être
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heureuse. Mais être si long-temps privée de vous ; — me repaître sans cesse l'imagiriation de pensées pénibles; — être dévorée d'incertitude et d'impatience; — avoir toujours l'esprit tendu vers le même point; — c'est là ce qui est pour moi le comble de la misère, et c'est là ce que je souffre quand vous êtes absent. Souvenez-vous que j'ai votre promesse, Philippe. Comme capitaine, il vous sera permis d'avoir votre femme à bord. Je suis en ce moment cruellement trompée dans mon espoir ; consolez-moi donc autant que vous le pouvez , en me p'?mettant que je vous accompagnerai lors de votre voyage suivant, si le ciel permet que vous reveniez de celui-ci , et si vous avez à en faire un autre.
— Je vous le promets , Aminé , puisque vous me le demandez d'un ton si solennel. Je ne puis rien vous refuser; mais j'ai un pressentiment que votre bonheur et le mien seront détruits pour toujours Quoi qu'il en soit, je vous ai fait une promesse, je la tiendrai, si vous l'exigez; mais je voudrais c|ue vous me la rendissiez.
— S'il nous arrive quelque mal , Pliili})})e, ce sera notre destinée. Qui peut combattre le destin ?
— Nous avons le libre arbitre , Aminé; et nous pouvons, jusqu'à un certain point, influer sur notre destinée,
— C'est ce dont le père Se\ sen a cherché à me convaincre; mais ce qu'il me disait à l'appui de son assertion , était incompréhensible pour moi. Et cependant, il assure que cela fait partie de votre foi. — Cela peut être. Il s'y trouve beaucoup d'autres choses que je ne suis pas en état de comprendre; — je voudrais que votre foi fût plus simple. Jusqu'à présent, ce digne homme, — car c'est un très digne homme, — ne m'a encore conduite qu'au doute.
— Après avoir passé par le doute, vous arriverez à la conviction.
— Cela est possible, mais il me semble que je ne suis encore qu'au commencement du voyage. — A.iions, Philippe, retournons à la maison. Il faut que vous partiez pour Amsterdam, et je vous y accompagnerai.
Après avoir travaillé à bord toute la join-née,
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VOUS retrouverez du moins le soir les sourires de votre Aminé. Ne sera-ce pas une consolation ?
— Oui , sans doute , et je comptais vous le proposer. — Mais comment Scliriften peut-iiêtre ici? Je n'ait pas une preuve positive qu'il ait été noyé, je n'ai pas vu son corps mort; mais je regarde comme un miracle qu'il ait échappé à la mort. Et s'il y a échappé, pourquoi ne s'est-il pas montré? où pouvait-il être? — Qu'en pensez-vous, Aminé?
— Ce que j'ai pensé depuis long-temps.
Je pense que c'est quelque malin esprit qui a le don du mauvais œil; à cjui il a été permis , pour quelque cause que nous ne pouvons connaître, d'habiter cette terre sous une forme humaine, et qui, de manière ou d'autre , a un rapport étrange avec votre destinée. S'il y a quelque chose qui puisse me convaincre de la vérité de tout ce qui s'est passé, c'est l'apparition de ce misérable Afrite. Oh! cjue n'ai -je le pouvoir de ma mère ! ■ — Mais j'oublie que vous n'aimez pas que je parle ainsi, Philippe; et je me tais.
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Philippe ne répondit rien, et, absorbés tous deux dans leurs réflexions, ils retournèrent chez eux en silence. Quoique Philippe eût déjà pris son parti, il résolut pourtant de consulter les pères Mathias etSeysen, et leur ayant raconté de nouveau la mort supposée de Schriften , il leur apprit sa réapparition, et leur demanda leur avis. Ils furent plus de deux heures en consultation , et au bout de ce temps , ils le firent prier de venir les rejoindre, car il était monté dans la chambre de sa femme, pour ne pas les gêner dans leur discussion.
— Mon fils, lui dit le père Seysen, nous sommes fort embarrassés. Nous nous étions flattés que l'idée que nous nous étions formée de toute cette affaire , était correcte , et qu'en supposant que votre mère et vous ne vous soyez pas trompés dans tout ce que vous avez vu et entendu, le tout était l'ouvrage du malin esprit, et que nos prières pourraient être assez efficaces pour détruire son pouvoir. Nous vous avons conseillé d'attendre quelque nouveau signe , et vous venez de le recevoir. Nous regardons la lettre
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comme nétant rien en elle-même ; mais c'est la réapparition de celui qui l'a apportée qui exige des réflexions. Quelle est votre opinion sur ce point, Philippe? N'est-il pas possible qu'il se soit sauvé du naufrage aussi bien que vous ?
— if 'ad mets cette possibilité, mon père. Il peut avoir été jeté sur la terre, et avoir marché d'ini autre côté que moi. Rien n'est moins probable; mais cela est possible. Cependant, puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que je suis convaincu qu'il a une mission qui ne vient pas de ce monde , et qu'un lien mystérieux l'attache à ma destinée. Mais qui est-il ? qu'est-il ? c'est sur quoi je ne puis prononcer.
— En ce cas, mon fils, notre détermination est de ne vous donner aucun avis. Agissez d'après votre jugement et sous votre responsabilité. Quelque parti que vous preniez, nous ne vous blâmerons pas, et nous prierons le ciel de vous prendre en sa sainte garde.
— ]\îon parti est donc pris, mon bon père: je })artirai.
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— Soit, mon fils; ii peut arriver quelque chose qui aide à pénélrer ce mystère. Quant à moi, j'avoue que je ne puis l'expliquer.
Le père Mathias remercia Philippe de l'hospitalité qu'il lui avait accordée et de l'amitié qu'il lui avait toujours témoignée , et lui annonça qu'il profiterait de la première occasion qu'il pourrait trouver pour retourner à Lisbonne.
Quelques jours après, Aminé et Philippe prirent congé des deux prêtres , et partirent pour Amsterdam , le père Seysen s'étant chargé de veiller sur la maison jusqu'au retour d'Aminé. Dès qu'ils y furent arrivés, Philippe se rendit devant les directeurs, qui lui promirent le commandement d'un bâtiment, à son retour du voyage qu'il allait faire, à condition qu'il en serait armateur en partie. Philippe y consentit, et se rendit ensuite à bord de la Vrow Kateiiiia. Ce navire n'était pas encore gréé , car on croyait que la (iotle ne mettrait à la voi!e qiie dans deux mois, il n'y trouva qu'une partie de l'équipage, et le capitaine . qui demeurait à Dort, n'était pas encore ai livé.
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Autantque Philippe pat en juger, la Vrow Katerina était un navire crune classe très inférieure. Il était plus grand que la plupart des autres, mais vieux et mal construit. Cependant, comme il avait déjà fait plusieurs fois le voyage des Indes , et qu'il en était revenu sans accident , il était à présumer que la Compagnie ne l'avait employé que parce qu'elle était convaincue qu'il était en état de tenir la mer. Après avoir donné quelques ordres aux hommes qui étaient abord, Philippe retourna à l'auberge où il avait pris son logement avec Aminé.
Le lendemain , tandis que Philippe surveillait le gréement du navire, le capitaine arriva à bord , et la première chose qu'il fît après être monté sur le pont fut de courir au grand mât, et de l'entourer des deux bras, quoiqu'il s'y trouvât assez de graisse pour tacher son habit. — O ma chère î'row ^ ma Katerina ! s'écria-t-il , comme s'il eût parlé à une fenune; comment vous portez-vous?
Que je suis aise de vous revoir! J'espère qu'il ne vous est arrivé rien de fâcheux? Vous n'aimez pas à être dans un pareil négligé. Soyez
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tranquille, ma cliariiiaiite, vous aurez bientôt tous vos atours.
Le personuage qui faisait ainsi l'amour à s:oii navire se nommait Willielm mirentz. C'était un homme de petite taille , Reparaissant pas trente ans, délicat, et ayant des traits agréables , mais efféminés. Tous ses mouvements étaient vifs et rapides , et il y avait dans ses yeux quelque chose qui aurait pu faire supposer qu'il avait le cerveau un peu timbré, si sa conduite n'en avait donné la preuve complète.
Quand le capitaine fut sorti de son extase, Philippe se présenta à lui^ et lui apprit son nom.
— Oh! s'écria M. Barentz,vous êtes le premier lieutenant de la I^row Katerina ; je vous en félicite, monsieur; vous êtes un heureux mortel. Après la place de capitaine de la Frowj il n'y en a aucune dans le monde qui soit plus digne d'envie que celle de sou premier lieutenant.
— Ce n'est certainement pas à cause de sa beauté, dit Philippe en souriant ; mais elle peut avoir beaucoiqi d'autres bonnes qualités.
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— Pas«à cause de sa beaulé, monsieur!
sur ma foi, comme le disait mon père, — car c'était sa Vj'Oiv , avant d'être la mienne, — c'eit le plus beau navire qui soit au monde. Vous ne pouvez encore en juger; mais vous reconnaîtrez qu'indépendamment de sa beauté , ma Fj-ow a toutes les bonnes qualités qu'on puisse trouver sous le soleil.
— Je suis charmé de l'apprendre , monsieur; c'est une preuve qu'il ne faut jamais juger d'après les apparences. Mais votre Froiv n'est-elle pas un peu vieille ?
— • Vieille ? — à la fleur de l'âge, • — vingthuit ans seulement. — Attendez que vous la voyiez danser sur les vagues, et alors vous ne ferez que parler toute la journée de ses belles qualités. Je suis sur que nous passerons le temps ensemble fort agréablement.
- — Pourvu que ce sujet ne s'épuise pas.
— Jamais il ne sera épuisé de mon côté. Mais permettez-moi de vous dire, monsieur, que tout oiïicier qui trouve un eléfaut à la Froiv Katerina se fait luie querelle avec moi. Je suis son chevalier, et je me suis
déjà battu trois lois en son honneur. J'espère que je ne serai pas obligé de le faire une quatrième.
Philippe sourit , et pensant que la Vrow Katerina ne méritait pas qu'on se battit pour elle , il résoUit de ne jamais se permettre la moindre médisance.
L'équipage fut bientôt au complet; le navire fut gréé, les voiles furent enverguées, et la Vrow Katerina jeta l'ancre dans la passe, entourée de tous les autres bâtiments qui allaient partir. On prit alors la cargaison , et quand la cale fut remplie , vint lui ordre, au grand désappointement de Philippe, de recevoir à bord cent cinquante soldats et plusieurs autres passagers, dont quelques mis avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. Philippe eut beaucoup à travailler, car le capitaine ne faisait autre chose que de donner des louanges à son bâtiment. Enfin tout le monde fut embarqué et placé, et la flotte fut prête à mettre à la voile.
C'était le moment de se séparer d'Aminé, qui avait passé tout ce temps dans l'auberge, et à qui Philippe avait consacré tous ses in-
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stants de liberté. La flotte devait lever raiicre dans deux jours , et il fut décidé qu'ils se feraientleurs adieux le lendemain. Amiiie était calme et tranquille; elle était convaincue qu'elle reverrait son mari, et ce fut dans cette persuasion cju'elle l'embrassa sur le bord de la mer , à l'instant où il allait monter dans ]'€rabarcation qui l'attendait.
— Oui, pensa-t-elle , ensuivant Philippe des yeux; oui, je suis sûre que nous nous reverrons. Ce n'est pas ce voyage qui doit lui être fatal ; mais j'ai un sombre pressentiment que le prochain , dans lequel je l'accompagnerai , nous séparera pour toujours. De quelle manière, je n'en sais rien; mais c'est la destinée. Que les prêtres me parlent de libre arbitre 1 Est-ce le libre arbitre qui fait qu'il me quitte ? Non , il préférerait rester avec moi, mais il faut qu'il accomplisse sa destinée. Si ce n'était pas la destinée , ce serait une tyrannie. — Je ne sais pourquoi , mais il me semble depuis long-temps cpie ces prêtres sont mes ennemis. — Ce sont pourtant des hommes vertueux, et la doctrine qu'ils enseignent est bonne. — Charité,
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bienveillance, pardon des injures. — Tout cela est fort bien , et cependant mon cœur me dit tout bas,... Mais voilà Philippe qui monte sur son navire. — Adieu , cher Philippe, adieu ! — Oh ! que ne suis-je homme ! — jMais non, non, les choses valent mieux comme elles sont.
Aminé resta sur le rivage tant qu elle put apercevoir Philippe , et elle retourna lentement à l'auberge. Le lendemain quand elle se leva, elle ne vit plus un seul bâtiment: toute la flotte avait mis à la voile avant le jour. — Le voilà parti! s'écria-t-elle; et maintenant combien me faudra-t-il de mois d'attente et de patience, — je ne dirai pas d'existence , car je n'existe que près de lui?
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