‹ Le vaisseau fantomeChapitre 20 sur 22 · CHAPITRE X¥I · texte numérisé non relu

CHAPITRE X¥I

Nous laisserons Aminé clans sa solitude , pour suivre la fortune de Philippe. La flotte était partie toutes voiles déployées; mais il n'y avait pas plus d'une heure qu'elle avait quitté le Zuiderzée , quand la V row Katerina se trouva d'un mille ou deux en arrière. Mynheer Barentz en rejeta la faute tantôt sur la mauvaise disposition de la voilure, tantôt sur la négligence de l'homme qui était au gouvernail , et qu'il changea plusieurs fois ; en un mot , il en accusa tout au monde excepté sa chère P^ow Katerina. Mais tous ses efforts furent inutiles, elle culait sans cesse, et il devint évident que ce bâtiment était le plus mauvais voilier de toute la flotte.

— Mynheer Vanderdecken , dit-il enfin , la Vroiv , comme mon père avait coutume

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de le (lire , n'est pas remarquable par sa vitesse vent arrière; c'est ce qui arrive souvent aux bâtiments fins voiliers au plus près. Mais je dirai que , sous toutes les autres allures il n'y a pas un seul bâtiment dans toute la flotte qui puisse égaler la Froa» Katerina.

— D'ailleurs , ajouta Philippe, qui vit combien lecapitaine tenaitàl'honneurdesa Frow, nous sommes très chargés, et nous avons un si nombreux détachement sur le pont !

La flotte doubla les bancs et s'orienta au plus près. I.a Vrow Katerina marcha encore plus lentement qu'auparavant. — Quand nous sommes orientés si près du vent, dit mynheer Barentz, la Vtow ne marche pas très bien ; mais donnez-lui seulement un quart dans les voiles , et vous verrez comme elle montrera sa poupe à toute la flotte. — C'est un superbe bâtiment, mynheer Vanderdecken , n'est-il pas vrai ?

— II est certainement construit de manière à pouvoir recevoir une forte cargaison, répondit Philippe; et c'était tout ce qu'il pouvait dire en conscience.

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La flotte continua à naviguer , tantôt au plus près du vent , tantôt vent largue; mais de toute manière la Vi^ow Kateiina en formait toujours l'arrière-garde, et au coucher du soleil , les autres bâtiments étaient obligés de mettre en panne pour lui donner le temps de les rejoindre. Cependant le capitaine continuait à assurer que l'allure sous laquelle ils voguaient était la seule qui fût défavorable à la Proiv Kateiina. Malheureusement , ce bâtiment avait d'autres défauts que celui d'être mauvais voilier, car il avait le coté faible ; il faisait eau de plusieurs côtés, et il gouvernait mal ; mais il était impossible d'en convaincre le capitaine. Il adorait son bâtiment , et, comme tous les hommes passionnément épris , il ne pouvait trouver aucun défaut à sa maîtresse. Mais tout le monde ne partageait pas son aveuglement ; et l'amiral , voyant qu'un seul bâtiment prolongerait considérablement le voyage , résolut d'abandonner la /7o(P à elle-même dès qu'il aurait doublé le cap de Bonne-Espérance. Il n'eut pourtant pas besoin de commettre cet acte de cruauté , car il survint un ouragan

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LK VAI.-Sn.VU FAA'TOME. olQ

violent qui dispersa toute la flotte ; et le second jour le bon navire la Frow Katerina se trouva seul , plongeant lourdement dans le creux des vagues, faisant tant d'eau qu'il fallait constamment faire agir les pompes, et dérivant avec une vitesse approchant celle de sa course habituelle. Cet ouragan dura une semaine, et chaque instant rendait la situation de ce bâtiment plus alarmante. Encombré de troupes , et chargé d'une cargaison très pesante, il fatiguait et labourait péniblement la mer ; les lames déferlaient et balayaient son pont, et les hommes avaient beaucoup de peine h. se maintenir aux pompes. Philippe déploya toute son activité, fit les plus grands effoî'ts , et chercha à ranimer l'ardeur des matelots découragés. Il faisait réparer les avaries à mesure qu'il en découvrait quelqu'une; et le capitaine , fort peu marin du reste , le laissait faire sans l'interronqDre.

— Eh bien ! dit Barentz à Philippe , tandis qu'ils se tenaient tous deux aux battants d'écoutes, ne conviendrez-vous pas que c'est un excellent navire dans un ouragan et

qu'il tient bien la cape? — Doucement, ma beauté , doucement ! ajouta-t-il en parlant à son bâtiment, qui tombait lourdement clans le creux des lames en faisant craquer sa membrure : tout doux , ma chère , tout doux ! — Comme ces pauvres diables doi* vent être secoués sur les autres bâtiments î

— Ah ! ah ! mynheer Vanderdecken , nous avons l'avance sur eux pour cette fois; ils doivent être diablement en arrière à présent.

— Ne le pensez-vous pas ?

— Je ne sais réellement qu'en penser , dit Philippe en souriant.

— Comment! il n'y en a pas un seul en vue. — Ah! de par le ciel , j'en vois un à présent; regardez par notre travers sous le vent. — Eh bien ! il faut que ce soit un excellent voilier. Regardez un quart en arrière par le travers, — Il faut qu'il soit bien fort de côté pour porter tant de voiles.

Philippe l'avait déjà vu. C'était un grand bâtiment, au plus près du vent, et qui naviguait sous les mêmes amures que la Frow Katerina. Dans un coup de vent, pendant lequel aucun navire n'aurait pu porter ses

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huniers, et dans lequel la Fwiv était sous ses huniers aux bas ris et ses voiles d'étai de cape, ce bâtiment, qu'on voyait sous le vent, était couvert ài^ voiles; il avait ses perroquets, ses kakatoès, clin-foc, enfin toute la voilure qu'il aurait pu porter par le plus beau temps. Les vagues s'élevaient en montagnes, et couvraient à chaque instant la ï'row Katerina jusqu'au plat-bord , tandis que ce navire inconnu paraissait ne pas sentir le courroux des ondes, et voguait aussi tranquillement que s'il eût été sur une mer calme et paisible. Philippe en conclut snr-le-champ que c'était le Vdisscau Fantomey sur lequel le destin de son père s'accomplissait.

— Cela n'est-il pas singulier? demanda Barenlz.

Philippe sentait un tel poids sur sa poitrine , qu'il ne put répondre. Se tenant toujours d'une main à un taquet, il se couvrit les yeux de l'autre.

]\îais tous les marins avaient vu le vaisseau , et la légende n'était que trop généralement connue. Le bruit s'en répandit sur

tout le bâtiment , et la plupart des soldats montèrent sur le pont pour voirie Vaisseau Fantôme /ïo\x\yà-co\\^ un grain éclata sur la FrowKatenna, accompagné d'éclats de tonnerre et d'une pluie si forte, qu'on ne pouvait voir à une encablure de distance. Un quart d'heure après , le ciel s'éclaircit , mais le navire inconnu n'était plus en vue.

— Ciel miséricordieux I s'écria mynheer Barentz, il a dii chavirer dans le grain, et je m'y attendais en le voyant couvert de voiles. Jamais il n'a existé un bâtiment qui pût porter plus tle voiles que la T'roiv liatcriiici. Il fallait que le capitaine eût perdu l'esprit; mais je suppose qu'il voulait prouver que son navire était aussi bon voilier que le nôtre. — Qu'en dites-vous, mynheer Vanderdecken?

Philippe ne répondait rien à ces remarques, qui ne servaient qu'à prouver la folie de son capitaine. Il regarda la /^/otv Katerlna comme condamnée à ])érir, et il frémit en songeant au nombre d'hommes qui pouvaient être sacrifiés.

— Mynheer Barentz, dit-il après lui instant de réflexion, cet ouragan paraît devoir conti-

ns

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nuer, et je crois que le iiieillenr bàlimeut qui ait jamais été construit ne peut résister à un pareil temps, ]Mon avis est donc que nous tâchions de gagner la baie de la Table pour nous radouber. Je suis sur que nous y trouverons toute la flotte.

— Ne craignez rien poiu' notre bon navire, dit le capitaine; voyez comme il soutient les coups de vent.

— Diablement mal , dit un vieux matelot; car les meilleurs marins s'étaient rassemblés près de Philippe pour savoir quel serait son avis. — Si j'avais su que c'était im si maudit vieux tonneau, je n'aurais jamais mis les pieds à bord. — M. Vanderdecken a raison; il faut entrer dans la baie de la Table avant qu'il arrive quelque chose de pire. — Ce vaisseau sous le vent nous a donné un avis , — il ne se montre jamais pour rien. — Demandez à M. Vanderdecken ; il en sait quelque chose, car il est marin , lui.

Cet appel à Philippe le fit tressaillir; et pourtant celui qui parlait ainsi ne savait pas quel intérêt Vanderdecken prenait au Faisseau Faniômc.

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— Je dois convenir, dit-il, que chaque fois que j'ai rencontré ce vaisseau , il s'en est suivi quelque malheur.

— Quelque malheur! répéta le capitaine ; qu'y a-t-il donc dans ce vaisseau qui puisse effrayer? Il portait trop de voiles, et c'est pourquoi il a coulé à fond.

— Il ne coule jamais à fond, s'écrièrent plusieurs voix ; mais c'est à nous que cela arrivera, si nous ne cherchons pas un abri.

— Sottises ! dit le capitaine. — Qu'en pensez-vous , mynheer Vanderdecken ?

— Je vous ai déjà dit , capitaine , répondit Philippe , qui désirait voir, s'ilétait possible, la ï'roiv dans le port, que je pensais que ce que nous pouvions faire de mieux, était de gagner la baie de la Table. ^

— Kt nous, capitaine, reprit le vieux marin qui avait parlé le premier, nous avons résolu de suivre cet avis, que vous le vouliez ou non. Ainsi , la barre au vent, camarades, et mynheer Vanderdecken fera orienter les voiles.

— Quoi! s'écria Barentz, que veut dire ceci ? Une mutinerie à bord de la Vioiv

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Katcnna ? impossible ! la FroiV Katerina , le plus beau navire, le meilleur voilier qui soit clans toute la flotte !

— La plus lourde carcasse pourrie, répliqua le même marin.

— Quoi! s'écria le capitaine, l'ai-je bien entendu? — Mynheer Vanderdecken, faites arrêter ce menteur, ce mutin.

— Ne l'écoutez pas, dit le vieux marin , il est fou. — Allons, mynheer Vanderdecken, donnez les ordres , nous vous obéirons. Il faut mettre la barre au vent à l'instant même.

Le capitaine était en fureur; mais Philippe usa d'adresse. Il reconnut l'excellence de la Vwiv Katerina , blâma la frayeur panique à laquelle l'équipage se livrait; mais il insista en même temps sur la nécessité de suivre l'avis qu'il avait donné, et mynheer Barentz y consentit enfin. La barre fut mise au vent, les voiles furent orientées, et le bâtiment marcha lourdement vent arrière. Vers le soir, le temps changea , les nuages se dissipèrent, l'ouragan se calma, la mer devint plus tranquille, et Philippe espéra que,

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dans ini jour ou deux, ils entreraient en sûreté dans la baie.

Lèvent continua à diminuer, et enfin il survint un calme. Il ne restait d'autre indice de la tempête qu'une forte houle qui poussait le bâtiment vers l'ouest; ce fut un répit pour les matelots épuisés , comme pour les soldats et les passagers, qui étaient restés entassés dans l'entre-pont, ou qui avaient été traversés jusqu'à la peau dans la batterie.

Tout le monde monta bientôt sur le pont ; les mères se chauffaient au soleil , tenant leurs enfants dans leurs bras; tous les haubans étaient couverts de vêtements mouillés qu'on y avait suspendus pour les faire sécher, et les marins mettaient la plus grande activité à réparer les avaries causées par l'ouragan. D'après leur estime, ils n'étaient pas à plus de cinquante milles de la baie de la Table , et ils s'attendaient à chaque instant à voir la terre au sud de cette baie. Chacun se hvrait alors à la gaieté , et tous , excepté Philippe, croyaient qu'il n'y avait plus aucun danger à craindre.

LE VAISSEAU lANTOME. S'S"/

Le second lieutenant, nommé Rrantz, était un bon marin, plein d'activité, et Philippe, qui savait qu'il pouvait se fier à lui , s'était lié avec lui d'une amitié intime. Dans la soirée de ce jour , ils causaient ensemble en se promenant sur le pont.

— Que pensez-vous du bâtiment que nous avons vu, Vanderdecken ?

— Ce n'est pas la première fois que je le vois , Krantz; et

— Et quoi ?

— Et à bord de quelque navire que j'aie été quand je l'ai vu, ce navire n'est jamais rentré dans le port d'où il était parti, — Biea des autres en disent autant.

— Est-ce donc le fantôme d'un bâtiment?

— On me l'a assuré; et il court à ce sujet différentes histoires ; mais ce que je puis vous dire, c'est que je suis convaincu qu'il nous arrivera quelque accident avant que nous entrions dans la baie, quoique nous en soyons à si peu de distance et que les éléments soient si calmes.

— Vous êtes superstitieux , Vanderdecken ; — et pourtant je dois avouer qu'à mes

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propres yeux rapparitioii de ce bâtiment n'avait pas un air de réalité. T^Iiil bâtiment ne pourrait porter tant de voiles pendant un ouragan. Je sais cependant qu'il y a des fous qui ne doutent de rien , et qui font les choses les plus absurdes. Si c'était un navire, il faut qu'il ait chaviré, car quand le ciel s'est éclairci , on ne le voyait plus. Du reste je ne suis pas très crédule , et jusqu'à ce que j'aie vu se réaliser quelques unes des conséquences que vous croyez devoir résulter de cette rencontre , rien ne me fera croire qu'il y ait quelque chose de surnaturel dans cette affaire.

— Eh bien! si l'événement prouve que j'ai tort, j'en serai charmé; mais j'ai mes pressentiments. — Nous ne sommes pas encore dans le port.

— Non , mais nous n'en sommes pas bien loin, et toutes les îipparences annoncent la continuation du beau temps.

— On ne saurait dire de quel cùté le danger peut venir, Rrantz, Il y a d'autres choses à craindre qu'un ouragan.

— J'en conviens, mais en attendant ne

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croassons pas comme des oiseaux de mauvais augure. IMalgré tout ce que vous dites, je vous prcklis que, dans deux jours au plus tard, nous serons à l'ancre en sûreté dans la baie de la Table.

Là se termina cette conversation , et Philippe ne fut pas fâché de se trouver seul. Des idées mélancoliques s'étaient emparées de lui, et il se sentait l'esprit plus accablé que jamais. Il s'appuya sur le passe-avant , et regarda les vagues qui roulaient encore avec force.

— Dieu de merci , s'écria-t-il , qu'il vous plaise d'épargner ce bâtiment 1 Ayez compassion des malheureuses femmes, des pauvres enfants , et de tous ces hommes qui s'y sont embarqués ! Qu'ils ne soient pas sacrifiés pour les crimes de mon père I — Les voies du ciel sont mystérieuses, pensa-t-il ensuite. Pourquoi faut-il que d'autres soient piuiis parce que mon père a péclié? — Et cependant n'est-ce pas ce qu'on voit arriver tous les jours? Combien de milliers d'hommes périssent sur le champ de bataille , dans une guerre occasionnée par l'ambition d'un roi ,

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ou l'influence d'une femme! Combien d'autres ont été immolés parce qu'ils professaient une foi différente de celle de leurs persécuteurs ! Dieu agit d'après sa profonde sagesse, et nous laisse plongés dans la surprise et l'ignorance.

Le soleil était déjà couché depuis quelque temps , quand Philippe descendit dans sa chambre, et après s'être recommandé aux soins de la Providence , ainsi que ses compagnons de voyage, il se mit au lit, et ne tarda pas à s'endormir. Avant cpi'on eût frappé huit coups à la cloche pour annoncer minuit, il s'éveilla en sursaut, tandis que quelqu'un le tirait rudement par l'épaule. Il ouvrit les yeux, et vit Rrantz debout devant lui.

— De par le ciel, Vanderdecken, vous êtes un prophète. — Debout, vite, debout! — Le feu a pris au bâtiment,

— Le feu ! — où ?

— Dans la grande cale.

— Je serai prêt dans un instant , dit Philippe, se levant à la hâte; en attendant, tenez les écoutilles fermées, et mettez du monde aux pompes.

r.E VMSsr.\u taxto^ie. ?).\i

En inoins (runo niiiHito , Philippe fut sur le pont, où il trouva le capitaine, que Krantz avait aussi éveillé. En quelques mois, celui-ci leur expliqua tout : il avait senti une forte odeur de feu sortir de la grande cale ; il avait levé une des écoutilles , sans appeler Taide de personne, de crainte de jeter l'épouvante dans tout l'équipage, et voyant que la cale était pleine de fumée , il avait promptement refermé Fécoutille , et n'en avait parlé qu'au capitaine et à Philippe.

— Grâce à votre présence d'esprit , dit celui-ci , nous avons le temps de réfléchir à ce que nous devons faire. Si les soldats et les fenunes connaissaient leur danger , leurs alarmes troubleraient nos opérations. — Mais comment le feu peut-il avoir pris dans la grande cale ?

— Jamais le feu n'a pris à bord de la /70(i' Katerina, dit le capitaine; cela me paraît impossible. Il faut que ce soit une méprise: c'est le navire le plus

— Je me souviens, dit Philippe, que nous avons dans notre cargaison plusieurs caisses de bouteilles pleines de vitriol. Je les avais

'.yf^l LK VAISSEAU FANTOME.

fait arrimer par- dessus, de crainte d'accident; il faut que le roulis les ait déplacées et cassées pemlant l'ouragan.

— C'est cela, soyez-en sûr, dit Krantz.

— Je ne voulais pas les prendre à bord , continua Philippe , et j'avais représenté qu'on devait les mettre sur quelque navire moins encombré de troupes , et où l'on aurait pu les placer sur le premier pont; mais on m'a répliqué que les connaissements étaient faits, et qu'on ne pouvait rien y changer. — Mais que foire à présent? INTon avis est de tenir les écoutilles bien fermées, afin d'étouffer le feu, s'il était possible.

— Sans doute , dit Krantz ; mais il faut en même temps percer sur le pont un trou de grandeur suffisante pour y faire passer la manche à eau , et jeter dans la cale autant d'eau que nous le pourrons.

— Vous avez raison , Krantz. Mettez le charpentier à l'ouvrage, pendant que je ferai monter tout l'équipage sur le pont. — L'odeur du feu est très forte, et il n'y a pas de temps à perdre. Si nous pouvons seulement maintenir la tranquiUité parmi les soldats et

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les femmes, nous pourrons prévenir les suites de cet accident.

Tous les marins furent bientôt réunis sur le pont, ne concevant pas pourquoi ils y étaient appelés. Aucun d'eux ne se doutait de la situation dangereuse dans laquelle se trouvait le navire, car, les écoutilles étant fermées , le peu de fumée qui trouvait une issue s'échappait par les panneaux, et ne remplissait pas le premier pont.

— Mes amis, leur dit Philippe, je suis fâché d'avoir à vous dire que nous avons lieu de craindre qu'il n'y ait quelque danger de feu dans la grande cale.

— J'en sens l'odeur , s'écria un matelot.

— Et moi aussi, crièrent plusieurs autres avec un air d'alarme; et ils firent un mouveuient pour descendre sur le premier pont,

— Silence, mes amis, et restez où vous êtes. Ecoutez bien ce que j'ai à vous dire. Si vous effrayez les soldats et les passagers, nous ne ferons rien de bon. Nous ne devons compter que sur îîous; mais il n'y a pas de temps à perdre. I\î. Krantzet le charpentier

font tout ce qui est nécessaire en ce moment. Maintenant asseyez-vous tous sur le pont, et je vous dirai ce que nous devons faire.

On obéit à cet ordre , et il produisit le meilleur effet, en donnant aux matelots le temps de se remettre de ce choc; car de tous ceux qui peuvent faire impression sur le corps et l'esprit de l'homme, il n'en est aucun qui soit plus violent que la première annonce que le feu a pris à bord d'un bâtiment , et qu'on se trouve placé entre deux éléments contraires, mais ligués ensemble contre l'existence de tout ce qui s'y trouve. PhiHppe garda le silence quelques instants. Il leur expliqua ensuite le danger qu'ils couraient, et leur indiqua les mesures à prendre pour s'en garantir. Il leur dit qu'il était surtout nécessaire qu'ils conservassent du calme et du sang-froid ; leur rappela qu'il n'y avait que peu de poudre dans la soute à poudre, qui était éloignée de l'endroit où le feu était à crauidre , et qu'il était facile de l'en retirer et de la jeter à la mer ; enfin il ajouta que, s'ils ne pouvaient éteindre le feu, ils avaient assez de bois pour construire un

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radeau, qui , avec les canots , suffirait pour conduire tout le monde à terre , puisqu'on n'en était pas bien loin.

Le discours de Philippe les tranquillisa , et ils se levèrent dès qu'il en donna l'ordre. Les uns descendirent à la soute à poudre , en retirèrent la poudre , et la jetèrent à la mer; les autres se placèrent aux pompes , et Krantz vint bientôt annoncer qu'on avait percé le premier pont au-dessus de la grande cale, qu'on y avait passé la manche à eau, et qu'on y jetait toute l'eau que les pompes pouvaient produire. jMais il était impossible que cet événement restât plus long-temps secret : les soldats couchaient sur le premier pont, et la vue des matelots travaillant aux pompes annonçait assez la nature du danger , quand même la fumée, quiaugmentait k chaque instant et qui commençait à remplir le premier pont, ne l'aurait pas fait connaître. Au bout de quelques minules, le cri, — le feu ! le feu ! se fit entendre dans toutes les parties du navire, et l'on vit les hommes, les femmes et les enfants courir à demi nus sur les ponts, pleurant, criant, priant, au

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milieu d'une terreur et d'une confusion qu'il serait impossible de décrire.

On vit alors combien la conduite de Philippe avait été judicieuse. Si ce cri effrayant avait éveillé les matelots, ils auraient été aussi incapables d'agir que les soldats et les passagers ; toute subordination aurait disparu. Les unsse seraient emparés des embarcations, et n'auraient songé qu'à pourvoir à leur sûreté, sans s'inquiéter de celle des autres ;les autres auraient forcé la porte de la soute aux liqueurs , et leur ivresse aurait ajouté à la confusion et à l'horreur de cette scène. Nul ordre n'aurait été exécuté, et, suivant toutes les probabilités , la plupart auraient péri misérablement. Ce malheur avait été prévenu par la présence d'esprit de Philippe et de Krantz; carie capitaine n'était qu'un zéro , quoiqu'il ne manquât pas de courage ; mais il n'avait ni conduite ni connaissance de sa profession. Les marins continuèrent à remplir leur devoir avec fermeté, repoussant les soldats qui les gênaient souvent dans l'accomplissement de leur tâche. Philippe , qui s'en aperçut , laissa le com-

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inandement à Krantz, ticscentlit sur le premier pont, parla aux soldats, et réussit peu à peu à rappeler au sang-froid la plupart d'entre eux.

Toute la poudre avait été jetée à la mer; on avait percé un second trou dans le pont, et l'on jetait dans la cale une double quantité d'eau; cependant il était évident que la violence du feu augmentait. La fumée qui sortait par les interstices des panneaux et par les bords des deux trous qui avaient été pratiqués dans le pont , prouvait la force et l'étendue de l'incendie qui éclatait dans la cale. Philippe jugea alors à propos de faire passer les femmes et les enfants vers la dunette et sur le gaillard d'arrière , et pria les maris et les pères d'y rester avec eux. C'était un triste spectacle , et les larmes vinrent aux yeux de Philippe en voyant ce groupe de femmes éplorées, les unes serrant leurs enfants contre leur sein , les autres plus calmes et moins effrayées que les hommes; les enfants les plus âgés gardaient le silence , ou pleuraient parce qu'ils voyaient pleurer leur mère , et les plus jeunes , ne sentant pas

'V|8 ï,r VArSSEATT fantomf.

leur danger , s'amusaient du premier objet qui attirait leur attention , ou souriaient à leurs parents. Les officiers qui commandaient ces soldats étaient deux jeunes enseignes tout nouvellement entrés dans le régiment , ne connaissant pas encore leur métier, et n'ayant aucune autorité sur les soldats; car, dans un moment de danger, on obéit rarement à celui qu'on croit plus ignorant que soi-même. Pliilippe s'en étant aperçu , les engagea à rester avec les femmes et les enfants , et à veiller sur eux.

Après avoir donné ordre qu'on allât chercher les vêtements de ces infortunés et des enfants, car la plupart avaient quitté leur lit sans en jjrendre d'autres que ceux avec lesquels ils s'étaient couchés, Philippe s'occupa de nouveau à surveiller les travaux des matelots, qui avaient fait de si grands efforts qu'ils commençaient déjà à montrer des symptômes de fatigue. Les soldats offrirent de les remplacer aux pompes , et leurs services furent acceptés avec empressement ; mais tout fut inutile. Au bout d'une demiheure, les écoutilles sautèrent en l'air avec

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grand bruit , et une colonne de flamme sortant de la cale, s'éieva perpendiculairement jusqu'à la hauteur des mâts majeurs. Les cris et les pleins des femmes redoublèrent, elles serrèrent leurs enfants sur leur sein, et ceux qui travaillaient aux pompes coururent à l'arrière du navire pour se mettre à l'abri des flammes , au milieu de la foide qui le couvrait déjà.

— Courage , mes amis , courage , mes braves , s'écria Philippe ; il n'y a encore aucun danger. Songez que nous avons nos embarcations , et de quoi faire un radeau ; et si nous ne pouvons sauver le navire , nous pouvons, si nous conservons notre sangfroid , nous sauver nous-mêmes, ainsi que ces femmes et ces pauvres enfantSjdont la vue doit vous engager à de nouveaux efforts. — Allons , mes amis, allons, faisons notre devoir, nous pouvons échapper au feu et à l'eau , si nous ne perdons pas de temps. — Charpentiers, prenez vos haches et coupez les aiguillettes des dromes. — A présent, mes amis, mettons nos embarcations en mer , et préparons un radeau pour ces femmes et ces

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enfants ; nous ne sommes pas à dix milles de la terre. — Rranlz, occupez-vous des canots avec les tribordais, — Bàbordais, suivez-moi pour mettre la drome à la mer. — Canonniers, emparez-vous de tous les cordages c|ue vous pourrez trouver, pour lier ensemble les pièces de bois. — Allons , mes amis , nous avons assez de claj'té , il ne nous faut pas de lanternes.

Les marins obéirent avec promptitude, tandis que Philippe , pour les encourager , leur disait, presque en plaisantant, que le feu qui attaquait une partie du navire pouvait dispenser d'autres lumières ; car une plaisanterie vient quelquefois à piopos , même quand on semble avoir un pied sur le seuil de l'éternité. La colonne de feu entourait alors le grand mât de ses replis , montait jusqu'au haut de la hune , en attaquait les agrès, et pétillait avec un bruit qui annonçait la violence de l'incendie qui dévorait tout dans la grande cale. Il n'y avait pas un instant à perdre. La batterie était alors tellement j^leine de fumée, que personne ne po'ivait y lester; et quelques mal-

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heureux malades clans leurs hamacs , et qu'on avait ouhliés, avaient été étouffés depuis long-temps. Les lames étaient alors heaucoup moins fortes ; on ne sentait pas un souffle d'air , et la flamme qui sortait des écoutilles s'élevait perpendiculairement , ce qui fut fort heureux , car le navire ne gouvernait plus. Les embarcations furent mises à l'eau , et l'on y plaça les hommes les plus sûrs. On jeta par-dessus le bord tous les espars qui pouvaient servir à la construction du radeau ; on les attacha solidement , et Ton plaça par-dessus tous les caillebotis pour qu'on pùfc s'y asseoir. Enfin , le cœur de Philippe s'épanouit en s'ouvrant à l'espoir de pouvoir sauver tous ceux qui se trouvaient sur le navire.

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