CHAPITRE PREMIER
Versle milieu du dix-septième siècle, dans un des faubourgs de la petite ville de Teriieuse, située sur la rive droite de l'Escaut, et presque en face de l'île de Walcbei-en , se trouvait un groupe d'humbles chaumières, en avant desquelles il y en avait une qui n'était ni plus grande ni plus élevée que les autres , mais qui s'en faisait distinguer par sa propreté. Elle était bâtie d'après le goût dominant à cette époque. La façade avait été peinte, quehjues années auparavant, en orange foncé, les croisées et les volets en vert. A environ trois pieds de terre, la surface du mur était couverte de tuiles bleues et blan-
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ches , placées alternativement. Cette maison était au milieu d'un petit jardin d'environ deux verges de terre, bordé par une haie de troène , et entouré d'un fossé plein d'eau , assez large pour qu'on ne put le sauter aisément. Sur la partie de ce fossé qui faisait face à la maison , était un pont étroit, garni d'une rampe en fer. Mais les couleurs , jadis brillantes, dont les murailles avaient été décorées, étaient alors ternies: des symptômes de dégradations se montraient dans plusieurs parties du bâtiment , notamment aux jambages des portes , aux appuis des croisées , et à tout ce qui était en bois ; plusieurs tuiles bleues et blanches' s'étaient détachées, et n'avaient pas été remises en place ; en un mot , il était évident qu'autant on avait pris soin autrefois d'embellir ce petit édifice, autant on l'avait négligé depuis plusieurs années.
L'intérieur de cette habitation , tant au rez-de-chaussée qu'à l'étage supérieur , se divisait en quatre chambres , deux grandes sur le devant , et deux petites sur le derrière. Celles que nous appelons grandes , ne
pouvaient avoir droit à cette épithète que par comparaison aux autres , car elles n'avaient guère plus de douze pieds carrés. Les chambres à coucher étaient , suivant la coutume, au premier étage. Au rez-de-chaussée les deux petites chambres servaient de blanchisserie et de garde-meuble. Une des deux grandes était la cuisine. On y voyait un grand buffet surmonté d'un dressoir, sur lequel étaient rangés tous les ustensiles de cuisine , d'étain et de cuivre , qui brillaient comme s'ils eussent été d'or ou d'argent. Une forte table en bois blanc, deux chaises de bois, et un petit sofa qu'on y avait descendu d'une des chambres à coucher, formaient tout le reste du mobilier. Le plancher était si propre et si blanc , qu'on aurait pu y placer tout ce qu'on aurait voulu sans crainte de le salir. La seconde avait autrefois servi de salle à manger, mais on ne pouvait dire ce qui s'y trouvait, car depuis près de dixsept ans la porte en avait été hermétiquement fermée, et personne, aucun même des habitants de cette chaumière , n y était entré depuis ce temps.
A l'instant où nous faisons l'inspection de cette demeure, il se trouvait deux personnes dans la cuisine. L'une était une femme qui pouvaitavoir de trente-cinq à trente-six ans, mais dont le corps était usé par le chagrin et les souffrances. Il était évident qu'elle avait dû être très belle autrefois. Elle avait encore les traits réguliers, im front noble, de grands yeux noirs ; mais sa peau blanche et presque transparente ne couvrait que des os; des rides prématurées s'étaient creusées sur son front, et ses yeux brillaient quelquefois de cet éclat qu'on remarque dans ceux des individus frappés d'aliénation d'esprit. Elle sen)blait renfermer dans son sein une cause de détresse profonde et irrémédiable , toujours présente à son esprit. Son cœur était chargé d'un poids dont la mort seule pouvait la délivrer. Elle portait la coiffe de veuve, usitée à cette époque ; et quoique ses vêtements fussent de la plus grande propreté , ils étaient fanés et usés, et l'on voyait qu'elle les avait portés bien long-temps. Elle était à demi couchée sur le petit ' sofa dont nous venons de parler, et c|ui avait sans doute été
descendu pour qu'elle put s'y asseoir plus commodément dans Tétat où elle se trouvait. Sur la table de bois blanc placée au milieu de la chambre, était assis un jeune homme à cheveux blonds, à joues fleuries et vermeilles, paraissant avoir de dix-neuf à vingt ans. Ses beaux traits annonçaient la hardiesse ; ses membres bien proportionnés, la vigueur; ses yeux vifs, le courage et la détermination. Quiconque l'aurait vu en ce moment, agitant les jambes et sifflant un air, lui aurait nécessairement supposé un caractère entreprenant et intrépide.
— N'allez pas sur mer , Philippe! — promettez-moi cela, mon cher fils ! dit la femme en joignant les mains.
— Et pourquoi, ma mère? A quoi bon rester ici pour mourir de faim? il faut que je fasse quelque chose , et que je gagne de l'argent pour vous et pour moi. Ai-je autre chose à faire? Mon oncle Van Brennen m'offre de me prendre sur son navire et de me donner de bons gages. Une fois à bord, je n'aurai besoin de rien, et mes gages suffiront à vos besoins.
(} lt: VATSSF,vi: faatomiî.
— Ecoiilez-moi , Philippe ; je mourrai si vous me quittez. N'étes-vous pas tout ce qui me reste au monde? Si vous m'aimez, et je sais que vous m'aimez, Philippe, ne me quittez donc pas; mais surtout n'allez pas sur mer, je vous en conjure.
Philippe ne répondit rien. Il se remit à siffler, pendant que sa mère pleurait, et il dit après quelques secondes :
— Est-ce parce que mon père a péri sur mer, que vous me faites cette demande avec tant d'instances, ma mère?
— Non, non ! — Plût au ciel...
— Plût au ciel quoi , ma mère ?
— Rien , — rien ! — O mon Dieu , soyez miséricordieux ! Et, se laissant glisser à bas du sofa, elle se mit à genoux en s'y appuyant, et passa plusieurs minutes en fervente prière. Quand elle se releva poiu' s'asseoir, son visage avait un aspect plus serein.
— Ecoutez-moi, ma mère, lui dit alors Philippe, qui, pendant tout ce temps, avait gardé le silence, et était resté plongé dans ses réflexions; vous me demandez de ne
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pas aller en mer, et de rester ici à mourir de faim avec vous; — cela est un peu dur. A présent j'ai quelque chose à vous dire. — Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu ouverte la porte de la chambre qui est à côté de celle-ci ; et jamais vous n'avez voulu me dire pourquoi elle est toujours fermée. Cependant vous m'avez dit une fois , dans un moment où nous étions sans pain, et où nous ne pouvions espérer le prompt retour de mon oncle...
— Je vous ai dit... Que vous ai-je dit, Philippe? demanda sa mère, agitée d'un tremblement convulsif.
— C'était dans un instant de cette agitation d'esprit à laquelle vous savez que vous êtes sujette, ma mère. Vous m'avez dit qu'il y avait de l'argent dans cette chambre, mais que vous aimeriez mieux mourir plutôt que d'y entrer pour en prendre. Or, à présent, ma mère , il faut que je sache ce qu'il y a dans cette chambre, et pourquoi vous la tenez toujours fermée, ou que j'aille en mer.
Pendant que Philippe parlait ainsi, sa mère était restée immobile comme une sîa-
tue. Quand il cessa de parler, elle entr ouvrit les lèvres, comme si elle eût voulu lui répondre; mais elle n'en eut pas la force. Elle appuya les deux mains sur son côté droit, comme pour le serrer et calmer la douleur d'une violente angoisse, et un instant après elle pencha la tête en avant, et le sang lui sortit delà bouche.
Philippe courut à son secours, et vit avec effroi le sang qui continuait à sortir d'un vaisseau rompu .. et qui coulait sur le plancher.
— Ma mère ! ma mère ! s'écria-t-il ; mais elle ne put lui répondre,, et elle se tourna sur le côté, pour ne pas être suffoquée par le sang qui continuait à couler.
— Parlez, ma mère, parlez, si vous le pouvez , s'écria encore Philippe; que puis-je faire pour vous soulager? Dieu tout-puissant! — Qu'est-ce donc que cet accident?
— La mort, dit la pauvre femme d'une voix faible; et elle perdit connaissance.
Philippe , au comble de l'alarme , sortit précipitamment, appela quelques voisines, et, tandis cju'clles allaient chercher à rnp-
peler sa mère à la vie, il courut chez un médecin qui demeurait à environ ini mille de distance, un mynlieer Poots , petit homme aussi intéressé qu'avare, mais fort habile dans sa profession. Philippe le trouva chez lui , et le pressa de venir voir sa mère surle-champ.
— J'irai, répondit Poots; oui, j'irai bien certainement. — Mais , mynheer Yanderdecken , qui me paiera ma visite?
— Qui vous paiera ? mon oncle , dès qu'il sera de retour.
— Yotre oncle Van Brennen? il me doit déjà quatre guilders , et il y a long-temps qu'il me les doit. D'ailleurs il peut faire naufrage.
Il vous paiera vos quatre guilders , et cette visite aussi, s'écria Philippe avec emportement. — Mais partons sur-le-champ; pendant que nous sommes à discuter, ma mère peut mourir.
— Mais je ne puis y aller sur-le-champ , mynheer Philippe; je me souviens qu'il faut que j'aille voir la hlle du bourgmestre de Terneuse.
— Ecoutez-moi , mynlieer Poots , s'écria Philippe , pourpre de colère , je vous laisse le maître de choisir. Voulez-vous me suivre paisiblement , ou faut-il que je vous emmène de force? — Vous ne plaisanterez pas avec moi.
Mynheer Poots commença à être inquiet, car le caractère déterminé de Philippe était bien connu.
— Je viendrai assitôt qu'il me sera possible, mynheer Philippe.
— Vous viendrez à l'instant! s'écria Philippe , le saisissant au collet et l'entraînant hors de sa maison.
— Au meurtre ! au meurtre ! cria Poots , qui, étant de très petite taille , n'avait pu se soutenir sur ses jambes, tandis que Philippe le traînait.
Philippe s'arrêta, car il vit que Poots avait le cou tellement serré qu'il perdait la respiration.
— Eh bien, voulez- vous marcher? Je vous préviens que je vous emmènerai mort ou vif.
— Eh bien , mynheer Philippe , eh bien , je vais vous suivre. — Mais je vous ferai
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mettre en prison cette nuit , mynheer Philippe; comptez-y bien; et quant à votre mère, je ne non, je ne la guérirai pas.
— Ecoutez-moi i)ien , mynheer Poots ; aussi sur qu'il y a un Dieu clans le ciel , je vous étranglerai , si vous ne me suivez pas à l'instant; et quand vous serez à la maison, si vous ne faites pas tout ce qui sera en votre pouvoir pour lui sauver la vie , je vous assommerai. — Vous devez savoir que je tiens toujours ma parole, ainsi donc suivez-moi sans marchander davantage. — Vous serez payé, et bien payé , quand je devrais vendre l'habit que j'ai sur le dos.
Cette dernière phrase fit peut-être plus d'impression sur l'esprit du petit docteur que toutes les menaces de Philippe. Il occupait une maison isolée, et, jusqu'à une portée de fusil de celle de Philippe , il n'avait aucun secours à attendre. Mynheer Poots se détermina donc à le suivre, d'abord parce que Philippe lui avait promis de le payer, et ensuite parce qu'il ne pouvait mieux faire.
Ce point étant réglé , Poots fit toute la hâte possible pour gagner la maison de Phi-
lippe. En y arrivant , ils trouvèrent la malheureuse femme entre les bras de deux voisines qui lui baignaient les tempes avec du vinaigre. Elle avait recouvré connaissance , mais elle ne pouvait parler. Pools la fit mettre au lit , lui fit prendre quelques acides, et retourna chez lui avec Philippe pour envoyer à la malade les remèdes convenables.
— Faites prendre sur-le-champ cette potion à votre mère, mynheer Philippe, dit Poots en lui remettant une fiole. Je vais aller voir la fille du bourgmestre , et dans deux heures je ferai une seconde visite à votre mère.
— N'y manquez pas! dit Philippe d'un ton menaçant.
— Non, non, mynheer Philippe; vous m'avez promis de me payer, et je sais que vous tenez toujours votre parole. Dans deux heures, je serai près de votre mère ; mais hâtez-vous de lui faire pren Jre sa potion.
Philippe retourna chez sa mère en courant; il lui administra la potion , et au bout d'une demi-heure elle fut en état de prononcer quelques mots à voix basse, et l'hé-
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morrhagie avait entièrement cessé. Quand le petit docteur arriva, il interrogea la malade , lui tâta le pouls , et descendit ensuite dans la cuisine avec Philippe.
— Mynheer Philippe, lui dit-il, par Allah, j'ai fait tout ce que j'ai pu. Il faut à présent laisser agir la nature; mais j'ai peu d'espoir que votre mère se lève jamais de son lit. Elle peut vivre un jour, — peut-être deux , mais pas davantage. — Ce n'est pas ma faute , mynheer Philippe.
— Non. C'est la volonté du ciel , répondit le jeune homme en soupirant.
— Et vous me paierez, mynheer Vander* decken ?
— Oui î s'écria Philippe d'une voix de tonnerre.
— Reviendrai-je demain , mynheer Philippe? vous savez qu'il vous en coûtera un guiider de plus ; et à quoi hon perdre, vous votre argent , et moi mon temps ?
— Revenez demain ; demandez ce qu'il vous plaira , et vous serez payé , répondit Philippe en jetant sur lui un regard de mépris.
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— Comme vous le voudrez , mynheer.
Quand elle sera morte, la maison sera à vous; vous la vendrez sans doute , et vous aurez de l'argent. Oui, oui, je reviendrai demain. — Je voudrais avoir la préférence pour l'acheter ou la louer, mynheer Philippe.
— Oser me parler ainsi en ce moment ! s'écria Philippe , levant le bras d'un air menaçant, qui fit reculer mynheer Poots de quelques pas.
— Je ne veux pas aire avant qu'elle soit enterrée , dit le docteur.
— Retirez-vous! laissez-moi ! dit Philippe; et le docteur partit.
Philippe retourna près de sa mère, et les voisines, voyant qu'elle était mieux, la laissèrent avec son fils. Épuisée par la perte de sang qu'elle avait faite, la pauvre femme sommeilla quelques heures, et pendant tout ce temps elle tint toujours la main de Philippe dans la sienne. Vers une heure du matin elle s'éveilla, et, malgré sa grande faiblesse , elle avait recouvré la parole.
— Mon cher Philippe , dit-elle, êtes- vous resté tout ce temps près de moi ?
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— Oui, ma mère , et je ne vous quitterai que lorsque vous serez entièrement guérie et en état de vous lever.
— C'est ce qui n'arrivera jamais, Philippe; je sens que la mort me réclame, et s'il ne fallait vous quitter en même temps, mon cher fils, avec quel plaisir je quitterais ce monde ! — Que de fois j'ai désiré mourir !
— Et pourquoi, ma mère? vous ai-je donné des sujets de mécontentement?
— Non , Philippe , non ; jamais. Je vous ai vu réprimer votre caractère impétueux , et retenir une juste colère pour épargner la sensibilité d'une mère. Depuis deux jours, la faim même n'a pu vous décider à lui désobéir. — Vous avez dû me croire insensée, folle, quand je vous parlais comme je l'ai fait si souvent, sans vouloir vous donner aucune explication de ma conduite; mais vous saurez tout, — dans quelques instants.
Elle tourna la tête sur son oreiller, comme pour se reposer ; et au bout de quelques minutes, semblant avoir recouvré des forces, elle reprit la parole.
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— Je crois que la raison m'a quelquefois abandonnée, — Ne le pensez-vous pas, Philippe? Dieu sait que le secret qui pèse sur mon cœur suffit bien pour faire perdre la raison à une femme. Ce poids a accablé mon esprit , a miné les forces de mon corps , et m'a enfin donné le coup de la mort. J'en suis sûre , mon âme n'attend pour s'envokr que l'instant où je vous aurai tout appris. — Mais à quoi bon vous l'apprendre? la connaissance que vous en aurez produira sur vous l'effet qu'elle a produit sur moi.
— Ma mère! dit Philippe d'un ton solennel, je vous en conjure, confiez-moi ce fatal secret qui vous tue. Qu'il s'agisse du ciel ou de l'enfer, je ne crains rien. J'ai toute confiance en Dieu, et je défie Satan.
— Je connais votre courage et la force de votre esprit. Si quelqu'un peut entendre ce récit terrible sans perdre la raison , c'est vous; la mienne était trop faible. — Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire : je sens que c'est un devoir pour moi, et je crois que j'en serai en état» — C'est de votre père, Philippe, que j'ai à vous
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parler. — On suppose qu'il a été noyé sur mer...
— Ne la-t-il pas été? demanda Philippe avec surprise.
— Oh , non !
— Cependant, il est mort depuis longtemps ?
— Non, — oui, et cependant, — non , répondit la veuve en appuyant une main sur son front.
Son esprit s'égare, pensa Philippe.
— Que voulez-vous dire, ma mère?
— Il vit, et il subit le jugement du ciel offensé.
La pauvre femme s'était soulevée sur le coude pour prononcer ces mots ; elle retomba sur son oreiller , agitée et tremblante, et garda le silence quelques minutes.
— Le secret, ma mère? le secret, je vous en supplie ? dit enfin Philippe, ne pouvant plus supporter cette incertitude.
— Vous allez le savoir, Philippe. Le caractère de votre père ne ressemblait que trop au vôtre , mon cher fils. Puisse son cruel destin être une leçon pour vous ! Il était en-
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treprenant, impétueux, et , dit-on, excellent marin. Il était né à Amsterdam; mais il ne voulut pas y rester, et il vint s'établir ici, parce qu'il était catholique , et vous savez que les Hollandais sont hérétiques. Il y a dix-sept ans qu'il partit pour l'Inde sur son beau vaisseau , l'Amsterdamois , avec une riche cargaison. C'était le troisième voyage qu'il faisait en ce pays , et ce devait être son dernier; car avec ce qu'il avait gagné dans les deux premiers , ce voyage devait faire sa fortune. Que de fois nous parlâmes de ce que nous ferions à son retour, et comme ces plans m'occupaient et me consolaient pendant son absence! car je l'aimais tendrement, Philippe ; il avait toujours été excellent mari , et le temps me paraissait bien long quand il était absent : le sort de la femme d'un marin n'est pas digne d'envie ; seule et passant les jours et les nuits à rêver de naufrages et d'autres accidents ! Il y avait six mois qu'il était parti , et j'avais encore une longue année à l'attendre. — Un soir , après vous avoir couché, Philippe , vous étiez toute ma consolation, et n'aviez pas encore trois ans;
j'avais veillé sur vous jusqu'à ce que vous fussiez endormi ;je m'étais mise à genoux et j'avais appelé la bénédiction du ciel sur vous et sur votre père; — hélas! que j'étais loin de penser qu'une malédiction terrible avait déjà été prononcée contre lui !
Elle s'arrêta pour reprendre haleine. Philippe n'aurait pu parler. Il avait les lèvres entr'ouvertes et les yeux fixés sur sa mère.
— Vous voyant bien endormi , Philippe , je descendis dans la chambre dont la porte n'a jamais été ouverte depuis cette nuit horrible. Je me mis à broder, car il faisait un grand vent, et comment la femme d'un marin pourrait-elle dormir par un pareil temps? Il était minuit, et il tombait une forte pluie. Je me sentis saisie de crainte , et je n'aurais pu dire pourquoi; je trempai mon doigt dans l'eau bénite, et je fis le signe de la croix. Le vent redoubla , et il semblait que la maison était au centre d'un tourbillon. Je devins encore plus alarmée, et je fus tourmentée par d'affreux pressentiments. Tout-à-coup, la fenêtre et les volets s'ouvrirent, ma lumière s'éteigtiit, et je restai dans de pro-
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fondes ténèbres. Je poussai un cri d'effroi , mais enfin je me levai pour aller fermer la cioisée, quand je vis entrer lentement parla
fenêtre Qui croyez-vous que ce fut? —
votre père, Philippe! — oui, votre père!
— Dieu tout-puissant ! murmura Philippe à demi-voix.
— Je ne savais que penser. Il était dans la chambre ; et quoique l'obscurité fût complète, je le voyais aussi clairement que s'il eût fiiit grand jour, et je distinguais tous ses traits. La crainte me portait à reculer; mon amour pour lui m'excitait à me jeter dans ses bras; je restai immobile. Dès qu'il fut entré, la fenêtre et les volets se refermèrent, et ma chandelle se ralluma. Je crus que c'était l'apparition de son spectre, et je perdis connaissance. Quand je revins à moi, j'étais couchée sur le sofa, et une main froide serrait la mienne. Cette circonstance me rassura , et je ne songeai plus à ce qui m'avait paru surnaturel dans la manière dont il était arrivé. Je me figurai que son voyage avait été malheureux, et qu'il était de retour. J'ouvris les yeux , je vis cet époux chéri ; je
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le serrai dans mes bras , et il me seml)la que ses joues et ses lèvres étaient de glace. Je l'accablais de caresses, il les recevait sans me les rendre, avait un air triste et pensif, et gardait le silence. — William, m'écriai-je, parlez! — parlez à votre chère Catherine 1
— Il le faut, répondit-il , car mon temps est court.
— Court! Pourquoi? — Vous avez perdu votre vaisseau; mais vous êtes en sûreté. V'^ous n'irez plus sur mer; vous resterez toujours avec moi.
— Hélas ! non , chère Catherine. — Je n'ai pas perdu mon vaisseau > mais j'ai tout perdu
— je ne suis ni mort ni vivant. — Je suis placé entre ce monde et le monde des esprits.
— Ne vous alarmez point , mais ne m'interrompez pas, car mes instants sont comptés; et écoutez- moi bien :
— Pendant neufsemaines, j'essayai dédoubler le cap des Tempêtes sans pouvoir y réussir, et je proférai des jurements et des imprécations. Pendant neuf autres semaines, je fis les mêmes efforts sans plus de succès , et mon dépit se répandit en abominables
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blasphèmes. L'équipage, épuisé de fatigue , vouiut me forcer à rentrer dans la baie delà Table. Je m'y refusai, et je devins meurtrier sans en avoir l'intention. Le pilote était à la télé des mutins; il voulut les engager à me garrotter;! il me saisit au collet. J'entrai en fureur, et je lui portai un coup si violent dans la poitrine, qu'il perdit l'équilibre, et le vaisseau faisant une embardée en même temps , il tomba à la mer. Ce malheur ne changea rien à ma résolution, et je jurai, sur le fragment du bois de la vraie croix , enchâssé dans le reliquaire que vous avez au cou en ce moment, et que je vous ai acheté un si grand prix, que j'accomplirais mon entreprise en dépit du tonnerre et des éclairs, delà mer et des vents, du ciel et de l'enfer, quand je devrais rester dans ces parages jusqu'au jour du jugement.
Ce serment fut enregistré au milieu des détonations de la foudre , et des lames de feu qui sillonnaient les nuages. L'ouragan éclata sur mon vaisseau, et mit les voiles en pièces; des montagnes liquides vinrent assaillir le bâtiment, et du centre d'un nuage épais qui
nous couvrait d'une obscurité profonde, je lus ces mots eu caractères de flamme : — jusqu'au jour du jugement!
— Un seul espoir me reste , et c'est pourquoi il m'a été permis de venir ici. Prenez cette lettre ; — il mit sur la table une lettre cachetée; — • lisez-la, ma chère Catherine, et voyez si vous pouvez me secourir. — Et maintenant, adieu! — mon temps est expiré.
— La fenêtre et les volets se rouvrirent; ma lumière s'éteignitune seconde fois, et jele vis comme entraîné rapidement vers la fenêtre. Je poussai un grand cri , et je courus à la croisée pour le retenir, mais il était parti sur l'aile de l'ouragan , et je ne pus apercevoir qu'un point lumineux dans l'éloignement. Au même instant la fenêtre et les volets se refermèrent, ma chandelle se ralluma encore , et je me trouvai seule.
— Merci, Dieu tout-puissant, merci! — O ma tête ! — ma tête! ^ Philippe! Philippe ! — où êtes-vous donc? — ISeme quittez pas, mon cher Philippe! — Je vous en conjure, ne me quittez pas !
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En faisant ces exclamations , elle s'était mise à son séant sur son lit, et en les finissant elle tomba dans les bras de son fils. Au bout de quelques minutes , Philippe fut alarmé de la voir si long-temps sans mouvement, il voulut la recoucher sur son lit; — sa tête tomba en arrière, ses yeux étaient éteints, — la malheureuse veuve n'existait plus.
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