‹ Le vaisseau fantomeChapitre 3 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quoique Philippe Vanderdecken ne manquât pas de courage moral, il fut presque paralysé par le choc qu'il éprouva, quand il découvrit que l'âme de sa mère avait pris son vol. Il resta long-temps debout près de son lit, les yeux fixés sur son corps, et l'esprit hors d'état de faire une seule réflexion. Peu à peu , il revint à lui, se pencha sur le lit, les yeux baignés de larmes , ferma les paupières de sa mère, imprima un baiser sur son front pâle et sur ses lèvres décolorées, et tira les rideaux.

— Ma pauvre mère, pensa-t-il, tu as enfin trouvé le repos; mais tu as laissé à ton fils un legs bien amer.

Ses pensées se reportèrent alors sur le récit que sa mère venait de lui faire. Cette

mère était maintenant en paix; mais son père — où était-il ?

Il se rappela ces mots : Un seul espoir me reste. — Tout espoir n'était donc pas perdu. Son père avait placé une lettre sur la table , — y était-elle encore ? Oui , elle devait y être; car sa mère paraissait ne pas avoir eu le courage de l'ouvrir ; cette lettre devait expliquer en quoi cet espoir consistait; et depuis dix-sept ans elle n'avait pas encore été ouverte !

Il résolut d'examiner cette chambre fatale. Le ferait-il sur-le-champ, ou attendrait-il le jour? Mais la clef — où était-elle? Ses yeux se fixèrent sur une petite armoire en bois vernissé, placée sur un piédestal dans un coin de la chambre. Il n'avait jamais vu sa mère l'ouvrir ; et ce n'était que là qu'elle pouvait avoir caché cette clef. Prompt à exécuter toutes ses résolutions , il prit la chandelle et s'approcha de l'armoire. La clef était dans la serrure, il l'ouvrit; les deux battants couvraient des tiroirs, mais tous étaient vides. Il pensa qu'il pouvait se trouver dans l'armoire quelque tiroir secret;

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et. pour le chercher pkis aisément, il ôta tous les tiroirs, les mit par terre, mais le nouvel examen qu'il fit ensuite ne lui fit rien découvrir. Enfin , il souleva la petite armoire, la secoua, et il entendit un bruit qui annonçait qu'un morceau de fer y était caché ; c'était probablement la clef, mais tous les efforts qu'il fit pour trouver le tiroir où elle était placée furent encore inutiles. Le jour commençait à paraître, et enfin il résolut de détacher les planches qui formaient le fond de l'armoire. Etant descendu dans la cuisine, il en rapporta un vieux ciseau et un marteau, et il venait de se mettre à l'ouvrage, quand une mam s'appuya sur son épaule.

Philippe tressaillit, car il était tellement occupé de sa besogne qu'il n'avait entendu personne s'approcher. Il se retourna, et vit le père Seysen , curé de la paroisse , qui le regardait avec un air de surprise mêlée de sévérité. Ce digne homme avait appris la situation dangereuse de la veuve Vanderdecken, et il s'était levé avant le jour pour lui donner des consolations spirituelles.

— Quoi, mon fils, dit le prêtre, ne crainstu pas de troubler le repos de ta mère? veuxtu t'emparer de ce qui lui appartient avant qu'elle soit dans sa tombe?

— Je ne crains pas de troubler le repos de ma pauvre mère, mon bon père, répondit Philippe , car elle repose à présent dans le séjour des bienheureux; et ce n'est pas de l'argent que je cherche dans cette armoire, quoique j'eusse le droit à présent de m'en emparer s'il y en avait. Je ne cherche qu'une clef, — une clef cachée depuis bien des années; mais quoique je sois certain qu'elle est dans cette armoire, l'endroit où elle se trouve est un mystère que je ne puis découvrir.

— Ta mère n'existe plus, dis-tu, mon fils? Et elle est morte sans recevoir les secours de notre sainte Église! Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé chercher?

— Elle est morte subitement, mon bon père, sans que je m'y attendisse, dans mes bras, il n'y a guère que deux heures. Je regrette que vous ne fussiez pas près d'elle , mais je ne crains rien pour son iune.

Le prêtre ouvrit les rideaux du lit, jeta de l'eau bénite sur le corps de la défunte, et passa quelques minutes à faire des prières à voix basse.

— Mais pourquoi te vois-je ainsi occupé? dit-il ensuite en se tournant vers Philippe. La mort d'une mère doit faire couler les larmes d'un fils, et lui inspirer des prières pour le repos de son âme. Cependant tes yeux sont secs, et tu es occupé d'une recherche frivole. — Cela n'est pas bien , Philippe. — Quelle est donc cette clef que tu cherches ainsi?

— Mon père , je n'ai ni le temps de pleurer, ni de me lamenter. — J'ai bien des choses à fiiire, — j'ai à penser à beaucoup d'autres. — Vous savez si j'aimais ma mère.

— Mais cette clef, Philippe?

— C'est celle d'une chambre qui n'a pas été ouverte depuis dix-sept ans, — qu'il faut que j'ouvre, — que j'ouvrirai, — oui, quand même

— Quand même quoi, mon fils?

— J'allais dire ce dont je me serais repenti , mon père. Le fait est qu'il faut que j'entre dans cette chambre.

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— Je savais depuis long-temps que la porte de cette chambre était toujours fermée, et que ta mère ne voulait pas en direlaraison. Je la lui ai demandée, car je voyais qu'elle avait un poids énorme sur l'esprit, et je désirais chercher à l'alléger; mais elle n'a jamais voulu répondre à mes questions, et comme je voyais qu'elles lui étaient pénibles, j'ai cessé de lui en faire. — T'a-t-elle confié ce secret avant de mourir, mon fils?

— Oui, mon père.

— Et ne crois-tu pas devoir m'en faire part ? N'as-tu besoin ni de conseils ni d'assistance?

— Je vous le confierais bien volontiers , mon père , car je sais que ce n'est pas la curiosité qui vous porte à me faire cette demande, et j'aurais grand besoin de vos avis; mais je ne sais pas encore si je dois regarder ce que m'a dit ma mère comme une réalité, ou comme une illusion créée par son imagination. Si je reconnais qu'elle ne m'a dit que la vérité, je partagerai volontiers ce fardeau avec vous, et vous n'aurez pas à m'en remercier. Mais en ce moment je ne le

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puis ni ne le dois. Il faut d'abord que j'entre dans cette chambre mystérieuse.

— jMais ne crains-tu rien ?

— Non , mon père. J'ai un devoir à accomplir, — un devoir terrible, j'en conviens

Mais ne m'en demandez pas davantage, car je sens qu'en voulant sonder ma blessure, vous pourriez me faire perdre la raison.

— Je ne te presserai pas davantage, Philippe. Un temps viendra peut-tre où je pourrai t'étre utile. Adieu , mon fils. — Mais interromps un travail pour lequel le moment n'est pas convenable. Je vais envoyer ici tes voisines pour rendre les derniers devoirs à ta mère, dont j'espère que l'âme est à présent près de Dieu. Il regarda Philippe en se retirant, et vit que ses pensées étaient occupées d'autre chose. Il semblait plongé dans un état de stupéfaction mentale , et le bon prêtre secoua la tête en se détournant.

Il a raison, pensa Philippe quand il se trouva seul, et, replaçant les tiroirs dans la petite armoire, il en ferma les portes. Il monta ensuite dans sa chambre, se jeta sur un lit tout habillé, et s'endormit d'un som-

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meii semblable à celui que peut goûter l'homme qui s'endort eu sachant qu'il ne s'éveillera que pour monter sur l'échafaucl. Pendant ce temps, les voisines étaient arrivées, et elles avaient tout préparé pour l'enterrement de la veuve. Vers midi, mynheer poots arriva. Il avait appris la mort de la veuve, mais ayant une heure à sa disposition , il avait pensé qu'il ferait bien d'avoir l'air de l'ignorer, afin de se faire payer une visite de plus. H entra d'abord dans la chambre de la défunte, et passa ensuite dans celle de Philippe, qu'il éveilla en le tirant par l'épaule.

— Éh bien, mynheer Vanderdecken , lui dit-il, tout est fini. Je vous avais bien dit qu'ilétait inutile queje revinsse aujourd'hui, mais vous l'avez voulu. Souvenez-vous que c'est une visite de plus que vous me devez, ce qui fait au total trois guilders et demi en y comprenantla potion, — pourvu que vous me rendiez la fiole.

— Vous aurez vos trois guilders et demi et votre fiole , monsieur Poots.

— Sans doute, sans doute; je sais que

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VOUS avez dessein de me payer , quand vous le pourrez; mais il peut se passer bien du temps avant que vous trouviez à vendre cette maison. Or, je n'aime pas à presser ceux qui me doivent de l'argent, et je vais vous proposer un moyen de vous acquitter facilement envers moi. — J'ai vu au cou de votre mère une babiole qui n'a aucune valeur que pour un bon catholique. Pour vous aider dans votre embarras, je consens à la prendre pour ce que vous me devez , et nous serons quittes.

Philippe l'écouta tranquillement ; il savait que Poots parlait du reliquaire que sa mère portait au cou , — sur lequel son père avait fait son fatal serment. — Il ne l'aurait pas donné pour des millions de guilders.

— Je nepuis accepter votre offre,monsieur Poots, répondit Philippe , je vous paierai ce qui vous est dû; maintenant, je vous prie de vous retirer.

Or, mynheer Poots savait fort bien que l'or qui enchâssait la relique valait beaucoup plu^que ce qui lui était dû; il savait aussi qu'une pareille relique était regardée I. 3

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comme très précieuse , et qu'il en trouverait une somme considérable. Il l'avait vue au cou de la morte en entrant dans sa chambre; cette vue l'avait tenté, il l'avait prise et l'avait cachée dans son sein. Il lui répondit donc :

— Je vous fais une offre très avantageuse , mynheer Philippe, et vous feriez bien de l'accepter. A quoi vous servira une pareille babiole ?

— Je vous dis que vous ne l'aurez pas ! s'écria Philippe avec colère.

— Eh bien , mynheer Vanderdecken , laissez-la en ma possession jusqu'à ce que je sois payé; c'est justice; quand vous m'apporterez trois guilders et demi et la fiole , je vous la rendrai.

— Non , non, cent fois non! s'écria Philippe indigné ; et saisissant le petit docteur par le collet , il le mit à la porte de sa chambre en ajoutant : Partez promptement, ou sinon...

Le docteur descendit l'escalier si rapidement qu'il tomba et se donna un<»^égère entorse. Il se releva à la hâte , sortit de la mai-

son , et s'en alla en boitant. Il aurait presque voulu ne pas avoir touché au reliquaire; mais sa retraite avait été trop soudaine pour qu'il pût le remettre où il l'avait pris , quand même il en aurait eu envie.

Cette conversation fixa naturellement les idées de Philippe sur ce reliquaire, auquel il attachait une grande importance, et il entra dans la chambre de sa mère pour s'en mettre en possession. Il ouvrit les rideaux du lit , avança une main pour dénouer le ruban de soie noire : — le reliquaire n'y était plus.

— Disparu ! s'écria-t-il. — Ce ne sont pas les voisines , — non , — elles en sont incapables. — Ce ne peut être que ce misérable Poots. Mais il me le rendra ! — il faudra bien qu'il me le rende , ou je le tuerai!

A ces mots , il descendit l'escalier , se précipita hors de la maison, et courut à toutes jambes vers la maison du docteur. Les voisins, qui le virent passer comme le vent devant eux , crurent qu'il avait perdu la raison , et secouèrent la tète. Poots avait une avance considérable, quoique son entorse l'empêchât de marcher bien vite. Craignant

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les suites qui pouvaient en résulter pour lui, si Pliilippe découvrait son larcin, il tournait souvent la tète pour voir s'il n'était pas poursuivi; et enfin , quand il n'était plus qu'à peu de distance de chez lui, il aperçut de loin Philippe qui accourait vers lui. Sa première idée fut de s'arrêter et de rendre gorge ; mais craignant la violence de Vanderdecken , il se flatta de pouvoir lui échapper, gagner sa maison , la barricader , et garder le reliquaire , ou du moins capituler sans danger. Oubliant la douleur que lui faisait souffrir son entorse, mynheer Poots se mit à courir à son tour aussi vite que ses jambes grêles et courtes pouvaient le permettre; mais il avait beau courir , Philippe gagnait à chaque pas du terrain sur lui , et quand il vit le petit docteur prendre la fuite , il fut convaincu que ses soupçons étaient bien fondés. A quelques pieds de sa maison , Poots entendit derrière lui le bruit des pas, ou plutôt de la course de Philippe; il voulut redoubler de vitesse , fit un faux pas , et tomba devant le seuil de sa porte. Le jeune homme arrivait au même instant, le corps

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penché en avant, et un bras étendu pour saisir celui qu'il poursuivait; il trébucha contre le corps de Poots. Mais sa course rapide avait acquis trop d'impétuosité pour qu'il put s'arrêter à volonté; il fit encore quelques pas , en cherchant à regagner son équilibre, et finit par tomber à son tour. Cette chute sauva le docteur. En une seconde, il fut sur ses jambes , entra dans sa maison , et Philippe ne put y arriver que pour en entendre barricader la porte. Déterminé à se remettre en possession de son trésor , il examina toute la maison pour voir par où il pourrait en forcer l'entrée; n:ais Poots, habitant un endroit isolé, avait pris tous les moyens possibles pour y être en sûreté. Des volets solides couvraient les fenêtres du rez-de-cliaussée; celles du premier étage étaient trop élevées pour qu'on pût y arriver sans échelle, et elles étaient garnies intérieurement de volets qui pouvaient se fermer en un instant; enfin , une forte porte en bois de chêne était défendue par une bonne serrure, des verroux, des l)nrres de fer et ime chaîne.

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Nous devons faire remarquer ici que , quoique mynheer Poots eût une excellente clientelle, par suite de ses talents bien connus, sa réputation comme avare n'était pas moins solidement établie. Jamaisil n'étaitpermis à personne d'entrer chez lui, et dans le fait personne n'en était tenté. Il était aussi isolé de ses semblables que son logement l'était des autres demeures des hommes, et on ne le voyait que dans les lieux habités par la maladie et la mort. Lorsqu'il était entré dans cette maison, une vieille femme décrépite se présentait à la porte quand on y frappait, mais elle était morte il y avait un an, et depuis ce tempsPoots ouvrait toujours lui-même quand il était chez lui ; et s'il était absent, c'était en vain qu'on frappait. On croyait donc qu'il y demeurait seul, étant trop avare pour payer ime servante. Philippe le croyait aussi , et dès qu'il eut repris haleine , il chercha quelque moyen pour recouvrer son reliquaire , et se venger en même temps; la porte était trop forte pour qu'il pût l'enfoncer. A force de réfléchir, sa colère se calma, et au lieu d'avoir recours

à la violence, il résolut de parlementer.

Mynheer Poots, s'écria-t-il à hante voix,

je sais que vous pouvez m'entendre. Rendezmoi ce que vous m'avez pris , et je vous pardonne. Mais si vous vous y refusez , je jure que je ne quitterai ce lieu qu'après vous avoir arraché la vie.

Poots l'entendit parfaitement; mais il était revenu de sa frayeur, il se croyait en sûreté , et il ne put se résoudre à faire restitution. Il ne répondit donc rien , espérant que la patience de Philippe s'épuiserait, et qu'au moyen de quelque arrangement , comme le sacrifice de quelques guilders, qu'un homme aussi pauvre que Philippe serait trop heureux d'accepter, il pourrait garder un reliquaire qu'il espérait pouvoir vendre très cher.

Philippe, ne recevant aucune réponse , vomit des invectives contre le docteur, et en revint à l'idée de recourir aux voies de fait. Apercevant une pile de fagots à quelques pas de la maison, il résolut d'y mettre le feu , et de se venger du moins , s'il ne pouvait recouvrer son bien. Avant entassé con-

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tre ia porte une grande quantité de ces fagots, il y mit le feu à l'aide du briquet que tout Hollandais porte toujours dans sa poche. Des colonnes de fumée s'élevèrent surle-champ , la flamme ne tarda point à paraître , et le feu prit au bois de la porte.

— Misérable voleur , qui ne respectes pas même les morts , s'écria Philippe , tu vas éprouver ma vengeance. Si tu restes dans ta maison , tu y seras brûlé; et si tu en sors, ta périras de ma main. — M'entendez-vous, mynheer Poots? m'entendez-vous ?

A peine avait-il prononcé ces mots , que la fenêtre du premier étage, la plus éloignée de la porte, s'ouvrit tout-à-coup, et tandis qu'il jetait de nouveaux fagots sur le feu, il vit paraître à la croisée une créatiu-eangélique de seize à dix-sept ans, qui paraissait calme et résolue au milieu du danger qui la menaçait. Ses longs cheveux noirs tressés étaient relevés et rangés avec grâce sur sa tête. Elle avait de grands yeux noirs , mais pleins de douceur, des sourcils bien arqués de même couleur, le front élevé, le visage ovale, la l)0uclie petite, les lèvres de rubis; en un

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mot , tous SCS traits formaient im ensemble qui donnait une idée des efforts les plus heureux des meilleurs peintres pour représenter une jeune et belle sainte , et tandis que des volumes de fumée et de flammes s'élevaient vers le ciel presque à côté d'elle, son air tranquille faisait penser à la constance et à la résignation d'un martyr.

— Pourquoi cet acte de violence, jeune homme ? lui demanda-t-elle ; que vous ont fait les habitants de cette maison ?

Philippe la regarda quelques minutes avec une surprise mêlée d'admiration qui ne lui permit pas de lui répondre. Sa première pensée fut qu'en voulant exercer sa vengeance, il risquait de sacrifier un objet si aimable. Saisissant un long bâton , il ne songea plus qu'à éteindre l'incendie qu'il avait allumé , ce qui était une entreprise plus difficile , car en voulant éloigner de la porte les fagots qui brûlaient, il ne faisait que donner plus d'activité aux flammes. Le feu s'était déjà communiqué à un jambage de la porte, dont l'épaisseur faisait qu'elle résistait encore aux flammes, et Philippe

réussit bientôt à écarter les fagots , quoique sans pouvoir les éteindre. Tandis qu'il était occupé de ce travail , la jeune personne le regardait en silence.

— Ne craignez rien , jeune dame, lui dit-il enfin, il n'y a plus de danger. Que Dieu me pardonne d'avoir risqué une vie aussi précieuse ; que la vôtre; je ne voulais exercer ma vengeance que contre mynheer Poots.

— Et quel motif aviez-vous pour exercer contre lui une vengeance si terrible ?

— Quel motif, jeune dame? — il est venu chez moi pour donner des secours à ma mère malade , — elle était morte , — et sa main sacrilège lui a retiré du cou , — a volé — im reliquaire auquel j'attache plus de prix qu'à tous les trésors du monde.

— Voler les morts! — impossible! — Vous l'accusez à tort.

— Le fait est certain, jeune dame; et ce reliquaire.... pardon, mais il faut qu'il me soit rendu. — Vous ne savez pas combien il m'est précieux.

— Attendez un instant.

LE VATSSFAII FANTOME. /j?)

Elle disparut, et pendant quelques minutes Philippe resta livré à ses réflexions. Une créature si charmante dans la maison de mynheer Poots! Qui pouvait-elle être? La voix mélodieuse de la jeune fille le tira de sa rêverie. Elle se remontra à la croisée tenant en main le reliquaire attaché à un ruhan noir.

— A^oici ce que vous réclamez , jeune homme. Je regrette que mon père ait commis une action qui justifie presque l'acte de violence que vous venez de commettre.

— Votre père! Est- il possible qu'il soit votre père ? s'écria Philippe , oubliant le re- Hquaire qu'elle avait jeté à ses pieds. — Attendez! ajouta-t-il en voyant qu'elle fliisait un mouvement pour se retirer de la croisée, laissez-moi le temps de vous demander pardon de ma conduite folle et inconsidérée. Je vous jure sur ce saint reliquaire, continuat-il en le ramassant et en y appliquant ses lèvres , que si j'avais su qu'il existât dans cette maison une autre personne que lui , je ne me serais jamais permis d'agir comme je viens de le faire , et je me trouve bien heu-

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reiix qu'il n'en soit pas résulté de plus grand malheur. Mais il y a encore du danger , jeune dame; ces fagots ne sont pas éteints, le vent peut en pousser la flamme contre la porte , et le jambage brûle encore. Ouvrezmoi la porte , je tirerai de l'eau du puits , et j'arrêterai les progrès du mal que j'ai causé. Ne craignez rien pour votre père ; quand il aurait voulu me faire cent fois plus de mal , sa fille serait sa protection.

— Ne vous fiez pas à lui , cria mynheer Poots dans l'intérieur.

— On peut se fier à lui , répondit la jeune fille; et nous avons besoin de ses services. Que pourrions-nous faire , vous et moi , dans un tel embarras? Ouvrez la porte et ne craignez rien. — Il va vous ouvrir, monsieur, dit-elle à Philippe, et je compte entièrement sur votre promesse.

— Je n'y ai jamais manqué, répondit Philippe ; mais qu'il se presse , car les flammes menacent la porte.

Mynheer Poots ouvrit la porte d'une main tremblante , et remonta l'escalier à la hâte. Philippe traversa le vestibule , entra dans la

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cour , et eut à tirer du puits bien des seaux d'eau avant d'avoir entièrement éteint les flammes. Pendant qu'il y travaillait, il ne vit ni le père ni la fille. Quand il ne resta plus une étincelle, il sortit de la maison, en ferma la porte , et leva les yeux vers la croisée où il avait déjà vu la jeune fille ; elle y était encore , il la salua , et l'assura qu'il n'y avait plus aucun danger.

— Je vous remercie, monsieur, lui ditelle; votre conduite a été un peu inconsidérée , mais vous l'avez noblement réparée.

— Assurez votre père, lui dit-il, que je ne conserve aucune animosité contre lui. Dans quelques jours je viendrai lui payer ce que je lui dois.

La croisée se ferma. |Philippe resta quelques minutes les yeux fixés sur la fenêtre ; mais ne voyant plus la jeune fille, il reprit le chemin de sa maison , agité de sentiments bien différents des idées qui l'occupaient quand il en était sorti.

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