‹ Le vaisseau fantomeChapitre 21 sur 22 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Toutes Jes difficultés n'étaient pas encore surmontées. Le feu s'était communiqué à la batterie ; on voyait la flamme sortir des sabords du milieu du bâtiment, et l'on fut obligé de pousser derrière la poupe le radeau auquel on travaillait, quoiqu'il y fût plus exposé au choc des vagues. Cela retarda le travail , et pendant ce temps le feu faisait des progrès rapides. Le grand mât , qui brûlait depuis long-temps, tomba à la mer pendant une embardée du navire ; les flammes qui sortaient des sabords s'élevaient bien au-dessus de la muraille ; des volumes de fumée couvraient le pont et menaçaient de suffoquer tous ceux qui s'y trouvaient , et toute communication était coupée i entre l'avant et l'arrière du bâtiment. On porta les

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femmes et les enfants sur la dunette , non seulement pour les mettre à l'abri de la fumée , mais pour pouvoir les descendre sur le radeau par la poupe.

Il était environ quatre heures du matin quand tout fut prêt. Quoiqu'il y eût encore une assez forte houle , Philippe et les marins réussirent à placer en sûreté sur le radeau les femmes et les enfants , attendu qu'ils y gênaient moins la manoeuvre que sur les embarcations., On y fit ensuite descendre par les échelles les passagers et les soldats ; quelques uns tombèrent dans l'eau et disparurent sous les canots ; les autres , à mesure qu'ils arrivaient, prenaient sur le radeau les places qui leur étaient assignées par Krantz, qui y était descendu pour présider à tous les arrangements. Philippe avait eu la précaution de prier le capitaine Barentz de se tenir près de la soute aux liqueurs , armé de pistolets , jusqu'au moment où la fumée eut rendu impossible d'en approcher. Il en résidta que pas un seul homme n'était ivre, et l'on peut attribuer à cette circonstance l'ordre et la régularité qui régnèrent pendant cette scène

terrible. Mais avant qu'un tiers des soldats fussent descendus sur le radeau , le feu sortit par les fenêtres de l'arrière avec une violence irrésistible; des jets de flamme partirent de tous les sabords de l'arrière , et jaillirent à plusieurs pieds du bâtiment; et tous ceux qui restaient à bord se trouvèrent entourés de flammes, et suffoqués par la clialeur et la fumée. Le haut des échelles de poupe fut brûlé en une minute, et elles tombèrent à la mer. La chaleur ardente força les embarcations à se placera quelques brasses du navire ; et ceux qui étaient sur le radeau , enveloppés d'un nuage épais de fumée qui ne leur permettait plus de voir le bâtiment, poussaient des cris affreux en voyant tomber sur eux des fragments enflammés. Philippe essaya de parler à ceux qui restaient encore à bord , mais on ne Fécoutait pas, et il s'ensuivit une scène de confusion qui coûta la vie à bien du monde, personne ne songeant qu'à échapper aux flammes , ce ciu'on ne pouvait faire qu'en se jetant à la mer. S'ils eussent attendu et qu'ils s'y fussent jetés les uns après les autres, comme Philippe

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cherchait à le leur faire entendre, les hommes qui étaient clans les embarcations étaient prêts à les en retirer j s'ils étaient montés sur le bout de la corne d'artimon, qui était amené , ils auraient pu descendre sans danger dans les canots à l'aide d'une corde ; mais les flammes qui les menaçaient, la fumée qui les suffoquait , ne leur laissèrent aucune présence d'esprit ; et la plupart des soldats montèrent sur le couronnement ou s'en approchèrent autant qu'ils le purent. Trente à quarante hommes se précipitèrent en même temps dans la mer, et il en résulta la scène la plus déchirante. Les matelots qui étaient dans les embarcations faisaient les plus grands efforts pour les sauver; les femmes leur tendaient les bouts de quelques vêtements pour les tirer sur le radeau; quelques unes reconnaissaient leurs maris qui périssaient, poussaient des cris affreux et perdaient connaissance. Celui qui ne savait pas nager, s'accrochait à un bon nageur, et tous deux disparaissaient sous les vagues. De quatre-vingts soldats qui restaient sur le bâtimentquand le feu gagnal'arrière, vingt-cinq

seulement furent sauvés. Presque tous les matelots avaient été occupés à construire le radeau et à préparer les embarcations , et il n'en restait à bord qu'un très petit nombre, qui étaient rangés près de Philippe, et qui réglaient leur conduite d'après la sienne. Après avoir laissé le temps nécessaire pour secourir ceux qui s'étaient jetés à la mer, Philippe ordonna aux matelots qui restaient près de lui de monter sur la. corne d'artimon , de descendre sur le radeau à l'aide d'une corde, s'il était à leur portée, ou d'appeler une embarcation pour les recevoir.

On avait été obligé d'éloigner le radeau du bâtiment, à cause de la chaleur et de la fumée , mais les embarcations s'approchèrent et reçurent les matelots l'un après l'autre. Philippe invita ensuite le capitaine à descendre avant lui, mais Barentz le refusa; il était trop étouffé par la fumée pour s'exprimer distinctement , mais il donnait sans doute quelques nouveaux éloges à la Frow Katerina. Philippemonta donc sur la corne, le capitaine le suivit, et tous deux furent reçus par une des embarcations.

La corde qui avait jusqu'alors amarré le radeau au bâtiment fut coupée, et le bout en fut pris à bord des canots. Au bout de quelques instants , la Vrow Katerina dériva sous le vent. Philip[)e et Rrantz firent alors les arrangements définitifs. Les marins furent placés presque tous sur les embarcations pour qu'il s'y trouvât assez de monde pour relayer les rameurs. Les autres restèrent sur le radeau avec les femmes, les enfants et les soldats. Quoiqu'on eût mis dans les embarcations autant de monde qu'elles en pouvaient contenir, le radeau était tellement chargé, qu'il s'enfonçait d'un pied quand il était frappé par une lame; mais on avait placé des garde corps et des cordes pour servir d'appui à ceux qui s'y trouvaient; et les hommes restèrent sur les bords, tandis <jue les femmes et les enfants étaient au milieu.

Dès que ces arrangements furent terminés, les embarcations prirent le radeau à la remorque , et se dirigèrent du côté de la terre , à l'instant où le jour paraissait.

La Vrow Katerina n'était alors qu'un vo-

lume de flamme. Elle avait dérivé à environ un demi-mille sous le vent. Le capitaine Barentz , qui avait toujours les yeux fixés sur son bâtiment, dit à Philippe , à côté duquel il était assis dans une embarcation :

— Voilà la tin d'un superbe navire, — d'un navire auquel il ne manquait que la parole! — Pas un seul vaisseau de la flotte n'aurait fait un si beau feu. Ne brûle- l-il pas noblement,— admirablement? — Ma pauvre Vrow Katerinal — Pas un défaut jusqu'au dernier instant. — Jamais on ne verra un pareil bâtiment. Eh bien , je suis charmé que mon père n'ait pas assez vécu pour voir cette nuit. Cela lui aurait fendu le cœur, le pauvre homme!

Philippe ne répondit rien. Il respectait l'attachement du capitaine Barentz pour son bâtiment, quelque déplacé qu'il fût. Ils avançaient très lentement, car la houle leur était contraire , et le radeau culait beaucoup. Le jour parut, et l'aspect du ciel n'était pas favorable : il annonçait le retour de l'ouragan. L'air était épais et le ciel couvert. Une brise assez forte ridait déjà la surface de la mer,

qui semblait devenir plus houleuse, au lieu de continuer à se calmer. Philippe chercha la terre des yeqx, mais il ne put l'apercevoir, car l'horizon était couvert de vapeurs , et il ne pouvait voir à plus de cinq milles. Il sentait combien il était nécessaire de gagner la côte avant la nuit, pour sauver la vie de tant de personnes, parmi lesquelles il se trouvait une soixantaine de femmes et d'enfants, assis sur un frêle radeau , ayant les pieds dans l'eau, et sans aucunes provisions. Cependant la terre n'était pas en vue; le vent prenait plus de force, et probablement la nuit serait obscure et la mer houleuse. Cette perspective était cruelle , et Philippe se livrait presque au désespoir en songeant que tant d'êtres innocents pouvaient, avant que le soleil se levât le lendemain, trouver leur tombeau dans le fond de l'Océan. — Et pourquoi? — oui, pourquoi? C'était une réflexion terrible, et Philippe y opposait le raisonnement, mais sans pouvoir se convaincre. Sa propre vie n'entrait pour rier dans ses inquiétudes; sa chère Aminé elle-même n'était pour rien dans la balance en ce moment.

La seule idée qui le soulageât était la conviction qu'il avait un devoir à remplir, et , pour s'en acquitter, il reprit son sang-froid.

— Terre! terre! s'écria Krantz, qui était sur la première embarcation; et cette nouvelle fut accueillie par de grandes acclamations de joie, tant sur les autres embarcations que sur le radeau. L'espérance qu'elle faisait concevoir était comme la manne tombant dans le désert. Les pauvres femmes qui étaient sur le radeau , et qui avaient quelquefois de l'eau jusqu'aux genoux, serraient leurs enfants contre leur sein, et s'écriaient: — Cher enfant , tu seras sauvé !

Philippe monta sur les bancs de l'arrière pour voir la terre; il eut la satisfaction de la découvrir à moins de cinq milles de dislance, et un rayon d'espoir pénétra dans son cœur. Le vent avait continué à augmenter , et il n'était ni favorable ni contraire , car il venait par le travers. S'ils eussent eu des voiles , la chose eût été très différente , mais elles avaient été mises de coté, et il avait été impossible de les prendre où elles étaient. La vue de la terre fut un encouragement gêné-

rai, et les matelots doublèrent les avirons pour marcher plus vite. Mais la remorque d'un grand radeau tirant beaucoup d'eau n'était pas une tâche facile, et, malgré tous leurs efforts , ils ne pouvaient faire plus d'un demi-mille par heure.

Ils continuèrent leur travail jusqu'à midi, et non sans succès, car ils n'étaient pas alors à plus de trois milles de la terre. Mais quand le soleil eut passé le méridien , il survint un grand changement. Le vent devint très fort, les vagues s'élevèrent beaucoup plus haut, et le radeau était quelquefois couvert d'eau de manière à faire craindre pour la sûreté de ceux qui s'y trouvaient. Leurs progrès en devinrent donc encore plus lents, et, entre midi et trois heures, ils n'avancèrent pas d'un demi-mille. Les marins, qui n'avaient rien pris depuis tant d'heures, commencèrent à se relâcher dans leurs efforts. Chacun demandait de l'eau, depuis l'enfant qui s'adressait à sa mère, jusqu'au rameur épuisé de fatigue. Pliilippe fit tout ce qu'il put pour encourager les matelots; mais se trouvant si près de la côte , et voyant que le

radeau qu'ils remorquaient les empécliait d'en approcher, ils murmurèrent, et commencèrent à parler de la nécessité de l'abandonner. Un sentiment d'égoïsme se manifesta parmi eux, et ils devinrent mutins. Philippe leur fit de nouvelles remontrances, et, par respect pour lui , ils continuèrent leurs efforts encore une heure ^ mais il survint alors un événement qui décida la question à l'instant où ils recommençaient à la discuter.

Le vent et les vagues imprimaient au radeau un mouvement si violent et si brusque, qu'à peine ceux qui s'y trouvaient pouvaient-ils se soutenir. Des cris de désespoir qui en partirent tout-à-coup attirèrent l'attention de ceux qui étaient dans les embarcations. Philippe regarda en arrière, et il vit que les amarres du radeau s'étaient rompues, et qu'il s'était séparé en deux par la moitié. C'était une scène désolante. Les maris étaient séparés de leurs femmes et de leurs enfants, car une moitié du radeau était encore remorquée par les canots , tandis que l'autre restait en arrière. Toutes les femmes se levèrent en poussant de grands cris ; quelques

unes, perdant la tète, voulurent sauter d'une partie du radeau sur l'autre, tombèrent dans la mer et furent noyées. Cette scène horrible le devint bientôt encore davantage. Les amarres du milieu étant rompues, les autres ne tardèrent pas à se relâcher ; et avant que les embarcations eussent pu venir au secours de ces infortunés , la mer était couverte des débris du radeau, et d'hommes, de femmes et d'enfants , dont quelques uns cherchaient à se soutenir sur l'eau , à l'aide des pièces de bois qui avaient servi à le construire. Ces bois étaient encore voisins les uns des autres, et comme ils étaient violemment poussés par les vagues , quelques uns de ceux qui s'y soutenaient furent écrasés entre eux. On n'entendait que des cris de désespoir , et les mères tenant sous un bras leur enfant , périssaient avec lui en cherchant à le sauver. Les embarcations arrivèrent promptement à leur secours, mais il était déjà trop tard. Elles avaient beaucoup'de difficulté à éviter le choc des grosses pièces de bois, qui aurait pu leur être fatal , et elles ne purent sauver que les matelots qui savaient nager,

et un très petit nombre de soldats. Pas une femme , pas un enfant ne survécut à ce désastre.

On peut se figurer l'impression que cette catastrophe produisit sur les marins , mais il serait impossible de la décrire. Après avoir formé le projet d'abandonner le radeau, pour se sauver plus aisément, ils versèrent des larmes en voyant périr presque tous ceux qui s'y trouvaient. Philippe était accablé, il s'appuya le visage sur ses mains , et resta quelque temps sans donner aucun ordre , sans faire attention à ce qui se passait.

Il était alors près de cinq heures du soir. On détacha la remorque , et les embarcations redoublèrent d'efforts. Avant que le soleil fût couché , ils arrivèrent à la côte, et ils débarquèrent en sûreté au fond de la petite baie sablonneuse dans laquelle ils étaient entrés , car le vent venait de terre, et il n'y avait pas de ressac. On tira les embarcations sur le rivage , et les marins fatigués , oubliant qu'ils n'avaient rien pris depuis long-temps , se jetèrent sur le sable encore échauffé par les rayons du soleil , et s'en-

dormirent. Le capitaine lîarentz , Philippe et Krantz, dès que les embarcations furent en sûreté, eurent ensemble une courte consultation , après quoi ils ne furent pas fâchés de suivre l'exemple des matelots, et le sommeil leur procura le repos de leurs fatigues et l'oubli momentané du malheur affreux qui venait d'arriver.

Tous dormirent profondément, révèrent de sources et de ruisseaux d'eaux limpides , et s'éveillèrent tourmentés de soif sur le bord de la mer , au milieu de sables arides. Mais ils réfléchirent au nombre de compagnons de voyage qu'ils avaient perdus , et remercièrent le ciel de les avoir sauvés. L'aurore paraissait quand ils se levèrent , laissant sur lui sable doux l'impression de leurs corps. D'après l'avis de Philippe, ils se séparèrent en petites troupes , et marchèrent de côtés différents , pour chercher les moyens d'apaiser leur soif Les uns trouvèrent sur les montagnes un arbrisseau à peu près semblable à celui qu'on appelle dans nos serres la glaciale , ayant des feuilles aussi épaisses, mais plus grandes, et qui

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étaient couvertes de gouttes de rosée. Il y avait un grand nombre de ces arbrisseaux qui croissaient dans le sable, et allant de l'un à l'autre , ils se mettaient à genoux pour en lécher les feuilles , et ils obtinrent ainsi quelque soulagement. Ils continuèrent leurs recherches jusqu'à midi sans avoir de succès. Les tourments de la faim succédant à ceux de la soif, ils retournèrent sur le rivage pour voir si quelques uns de leurs compagnons avaient mieux réussi. Aucun d'eux n'avait trouvé ni eau ni aucun moyen de subsistance. Ils avaient aussi étanché leur soif à l'aide de la rosée , mais quelques uns avaient mangé des feuilles de la même plante, et ils y avaient trouvé un goût acide qui n'avait rien de désagréable. Cette plante était celle qu'une providence bienfaisante fait naître dans le désert pour la nourriture des chameaux et des autres animaux ruminants, qui en dévorent les feuilles avec avidité. Suivant le conseil de Philippe , ils recueillirent une certaine quantité de ces feuilles, et remirent leurs embarcations à la mer.

Ils n'étaient alors qu'à cinquante milles

de la baie de la Table; et quoiqu'ils n'eussent pas de voiles , le vent les favorisait. Philippe leur fit sentir combien il serait inutile de rester plus long-temps en cet endroit , puisque , avant le lever suivant du soleil, ils arriveraient probablement dans un lieu où ils pourraient obtenir tout ce dont ils avaient besoin. Les matelots approuvèrent son avis, remontèrent sur leurs embarcations , et reprirent leurs rames. Ils étaient si fatigués , qu'ils laissaient machinalement tomber leurs avirons dans l'eau , n'ayant pas la force de les agiter. Le lendemain à la pointe du jour, ils n'étaient qu'en face de la baie False, et ils avaient encore plusieurs milles à faire. Le vent avait presque tout fait pour eux, et ils s'étaient à peine aidés eux-mêmes.

Encouragés pourtant par la vue d'une côte qu'ils connaissaient, ils reprirent courage, ramèrent de leur mieux , et vers midi ils arrivèrent dans la baie delà Table, près d'un endroit où s'élevaient les maisons et le fort qui protégeait les colons qui s'y étaient établis depuis quelques années. Avpnt de débarquer, ils virent un ruisseau qui jetait ses

eaux dans la baie , et qui était un torrent dans l'hiver. A la vue de l'eau fraîche, les uns quittèrent leurs avirons pour se mettre à la nage, d'autres attendirent que leurs pieds pussent toucher le fond ; mais ni les uns ni les autres n'arrivèrent au ruisseau aussitôt que ceux qui étaient restés sur les embarcations. Tous se jetèrent dans le ruisseau , dont l'eau n'avait alors qu'environ six pouces de profondeur , ouvrirent la bouche pour y laisser entrer ce breuvage si désiré , y rafiaîchirent leurs mains brûlantes , et s'y roulèrent avec délices.

Les despotes et les fanatiques se sont mis l'esprit à la torture pour inventer des tourments pour leurs victimes. — Combien cela était inutile ! — Le chevalet, la roue , le bûcher, rien de ce qu'ils ont pu imaginer, n'est comparable à la soif quand elle est portée à l'extrême. Au milieu des supplices, ceux qui les souffrent demandent une goutte d'eau, et elle ne leur est pas refusée. — Ces monstres auraient pu s'épargner la peine d'imaginer de nouveaux tourments , et d'offrir aux yeux le spectacle repoussant

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qu'ils présentent. Leur cruauté eiit été plus ingénieuse s'ils eussent laissé leurs vicliines en prition , en leur refusant de Tea-j.

Dès que nos marins eurent satisfait h plus pressantde tous les besoins, ilssereievèrent, et se mirent en marche vers les maisons de la factorerie. Les habitants ayant vu arriver des embarcations, sans qu'il y eût un seul bâtiment dans la baie, en conclurent naturellement que quelque désastre venait d'avoir lieu, et ils s'avancèrent à leur rencontre. Leur histoire tragique futjliientot racontée. Les trente-six hommes qui étaient devan»^ eux étaient tout ce qui restait de près de trois cents personnes qui s'étaient embarquées , et ils avaient été plus de deux jours sans aucune nourriture. Les colons comna.-,, tissants ne leur firent pas une autre question, et ce ne fut qu'après avoir satisfait leuraupétit que Philippe et Krantz leur firent la relation détaillée de leurs malheurs.

— J'ai dans l'idée que je vous ai déjà vu , dit un des colons à Philippe. Étes-vous^enu à terre, quand la flotte a jeté l'ancre ici ?

— Non, mais j'y suis déjà veiui.

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— oh 1 je vous reconnais à présent : vous êtes le seul qui ayez survécu au naufrage du Ter Schilling dans la baie False.

— Non , pas le seul , je le croyais comme vous; mais depuis ce temps, j'ai revu le pilote, un homme n'ayant qu'un oeil, nommé Schriften. Il doit être arrivé ici après moi. Vous l'avez sans doute vu ?

— Non , jamais. Personne que vous n'est venu ici de tout l'équipage du Ter Schilling. J'étais alors dans cet établissement; je ne l'ai pas quitté depuis, et il n'est pas probable que j'eusse oublié une telle circonstance.

— Il faut donc qu'il soit retourné en Hollande par quelque autre moyen.

— Je ne vois pas comment. — Nos bâtiments ne s'approchent jamais de la côte en sortant de la baie; elle est trop dangereuse.

— Je l'ai pourtant revu.

— Si vous l'avez vu , cela suffit. Un bâtiment peut avoir été poussé par le vent sur la côte et l'avoir ramassé. Mais il n'est pas probable que les naturels eussent épargné la vie d'un Européen : les Caffres sont un peuple barbare.

La nouvelle qu'on n'avait pas vu Schriften au Cap fut un sujet de réflexion pour Philippe. Il avait toujours cru, comme le lecteur le sait, qu'il y avait quelque chose de surnaturel clans cet homme, et ce que venait de dire le colon le confirma dans cette opinion.

Nous passerons rapidement sur l'espace de deux mois pendant lesquels nos malheureux naufragés furent traités par les colons avec une bonté hospitalière. Au bout de ce temps, un petit l)rick entra dans la baie pour y prendre des vivres et faire de l'eau ; il retournait en Europe avec une cargaison , et comme il était au service de la Compagnie, il ne j)ouvait refuser de prendre sur son bord l'équipage de la f'roiv Kalerina. Philippe, Rrantz et les matelots s'y embarquèrent; Barentz resta au Cap, où il avait dessein de s'établir.

— Pourquoi retournerais-je en Hollande?

dit-il à Philippe, qui lui faisait des représentations ; je n'ai rien qui m'y rappelle. Je n'ai ni femme ni enfants. Je n'avais qu'un seul objet qui me fut cher, ma Frow Kate-

3'7Q LF VATSSF\TI FANTOME.

riiia. — C'était: ma femme , mon enfant , mon tout. — Je l'ai perdu , ce beau navire , et je n'en retrouverai jamais un semblable ; et quand j'en retrouverais un , je ne pourrais l'aimer autant. — Non , non , mon affection est enoloutie avec lui au fond de la mer. — Comme il brûlait majestueusement ! Il a péri comme le phénix, et c'en était un. — Je ferai venir ici ma petite fortune, et je vivrai aussi près de sa tombe qu'il me sera possible. Je ne l'oublierai de ma vie ; et quand je mourrai, on trouvera gravé sur mon cœur : Vrow Katerina.

Philippe ne put s'empêcher de désirer que le capitaine eut fixé son affection sur un objet qui en eut été plus digne; car, en ce cas, cette catastrophe tragique n'aurait peut-être pas eu lieu. Mais il changea de conversation , pensant, comme marin , que le capitaine Barentz serait plus à sa place sur terre cpie comme commandant un bâtiment. Ils se serrèrent la main et se séparèrent, Philippe lui ayant promis de se charger de convertir son argent en objets qui pouvaient être les plus utiles à un colon , et

LF VAfSSTîATi F\lSTOAir,. 'I]n'-^

dp les lui envoyer par la première flotte qui partirait du Zuyderzée ; mais il n'eut pas le l)on|ieur de pouvoir exécuter cette commission. Le brick, nommé la fVilhelrnwa, mit à la voile, et arriva bientôt à Sainte-Hélène. Après y avoir fait de l'eau , ils se remirent en route. Ils venaient d'apercevoir les Acores , et Philippe se livrait déjà à l'espoir de revoir bientôt sa chère Aminé, quand ils furent surpris, au nord do ces îles, par un ouragan furieux qui les obligea à faire vent arrière pendant plusieurs jours, la proue tournée vers le sud. Quand le vent diminua et qu'il leur fut possible de prendre le plus près, ils rencontrèrent une flotte hollandaise composée de cinq vaisseaux et commandée par un amiral. Il y avait plus de deux mois qu'ils étaient partis d'Amsterdam , et pendant presque tout ce temps , ils avaient trouvé des vents contraires, souffert du froid, de la fatigue et du scorbut, causé par de mauvaises provisions ; de sorte qu'il leur restait à peine assez d'hommes pour la manœuvre. Quand le capitaine de la ÎVilhelmina eut fait rapport à l'amiral qu'il avait à

])ord l'équipage de la ï'row Katerina, celui-ci lui donna ordre de le lui envoyer sur-lechamp pour aider à la manœuvre de sa flotte. Toutes remontrances furent inutiles. Philippe n'eut que le temps d'écrire à Aminé une lettre, dont il chargea le capitaine de la IVilhelmina , à qui il remit aussi une relation du naufrage et de l'incendie de la Vrow Katerina pour les directeurs de la Compagnie. Il se rendit alors à bord du vaisseau amiral avec Krantz et ses autres compagnons d'infortune , auxquels furent ajoutés six matelots de la TFillielmina ^ que l'amiral exigea que le capitaine lui cédât. Le brick ayant reçu les dépêches de l'amiral, eut alors la permission de continuer son voyage.

Il n'y a peut-être rien de plus pénible pour un marin que d'être obligé de recommencer une longue suite de travaux à l'instant où il espère pouvoir se reposer après ceux auxquels il vient de se livrer. C'est pourtant ce qui arrive souvent. Philippe fit des réflexions mélancoliques. — C'est ma destinée, dit-il, répétant les expressions d'Aminé;

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pourquoi ne m'y soumetlrais-je pas? Krantz était furieux; les matelots mécouteiits et mutins. Mais tout était inutile : la force fait le droit sur l'Océan , et il n'y a ni appel ni recours.

Mais quelque dure que puisse paraître la conduite de l'amiral à cet égard, on ne doit pas lui en faire un reproche. Avec le peu d'hommes en état de faire leur service qui lui restaient , les manœuvres ne pouvaient s'exécuter qu'imparfaitement sur ses vaisseaux, et les nouveaux marins qu'il prenait, pouvaient sauver la vie à un grand nombre d'hommes qui pouvaient à peine quitter leurs hamacs. Sur le vaisseau amiral, le Lion, qui , en partant d'Amsterdam, avait un équipage de deux cent cinquante hommes, il n'en restait que soixante-dix qui fussent en état de faire leur service, et les autres bâtiments avaient souffert en proportion. Le premier capitaine du Lion était mort , le second était malade, et l'amiral n'avait pour l'aider que les lieutenants, qui pouvaient à peine se traîner sur les ponts , et qui avaient l'air plutôt morts que vivants. Son second vaisseau ,

O'jG LE VAiSSKAU rAJNïOi\ÎE.

le Dort, éfait dans une situation encore plus déplorable. Le conimodore était mort , et il ne restait au premier capitaine qu'un seul officier en état de monter sur le pont.

L'amiral fit venir Philippe dans sa chambre, et, ayant entendu la relation de la catastrophe qui avait coûté la vie à tant de monde, il l'envoya abord du Dort comme premier capitaine, ayant nommé commo-^ dore l'officier cjui occupait ce grade , et il conserva Krantz sur son bord comme second capitaine; car, après avoir causé avec eux , il avait reconnu que ces deux officiers étaient aussi braves qu'instruits dans leur profession.

FIN DU TOiME PREMIER,

"^ i AG É D I E. 247

Fer, flâmc , traùfà , tut fera légitime. L'or à qui, chaqudioa, on vend ici le crime. Peut pour nouî, uie lis, obtenir dçs vcrtusj Embralfons cet cfpir ^ courons vers llus.

S C î NJ E V I.

PO L I D oli, Z E L M I R E, LE SO L D A T.

Le 1 ) l d a t.

-Tour la dernière foimtez-vous de defcendre. Seigneur, dans cet afylcu je faurai me rendre. {A Zelmlrc) \

Anténor vous cherchoit \ur vous entretenir , Madame i Ema lui parler Ta fu retenir.

Mais je l'entends i fouffreî^ue j'échappe à fa vue. ( Il fa rentrer le Roi ^ & fuit. )

De quels tranfports nouveaic mon ame eft combattue !

O mes yeux , démentez ma craite & ma fureur j N'allez pas l'avertir des troubU de mon cœur.

zelmire, anttnor,éma, rhamnès,Urdes.

ANTÉNORjtz Rhamnès qnorifur le champ avec des Ccés,

{A Zelmire.)

Vois quels font ces vaifîux. — Vous, foyez informée Et des deiîrs du peuple ^cs vœux de Tarmée, Madame : vers ce Tempblfalloit vous chercher j Un repentir trop lent vj/ y femble attacher : Vous y venez des Dieuxionjurer la vengeance*, Mais il eft des forfaits qupalfent leur clémence. Votre père par vous à fçbourreaux livré , Sous un Temple brûlardans la flâme expiré. Ne vous laifle à pleureflu un crime irréparable , Quexcufe vainement :i peuple aullî coupable. Tant qu'Azor a regnéj'ai dû, forçant mes vœux. Fermer fur fa condut un œil refpedueux j Mais aujourd'hui q^enfinfa fureur eft punie. Je vengerai fa morien condamnant fa vie. Quant au jeune M/narque entre mes mains remis. Malheureux quelfie jour de fe voir votre fils. Je ne fouffrirai pis qu'ici votre préfence Offre un modèlflndigne aux yeux de fon enfance :

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