CHAPITRE III
La vue de la charmante fille de mynheer Pools avait fait une forte impression sur Philippe Vanderdecken, et il avait alors un nouveau motif d'agitation et d'anxiété. Il arriva chez lui, monta dans sa chambre, et se jeta sur le lit où il était couché quand mynheer Poots l'avait éveillé. D'abord, il se rappela la scène que nous venons de décrire, et son imagination lui présenta de nouveau cette jeune personne qui lui avait paru si belle, ses yeux, l'expression de ses traits, sa voix douce et mélodieuse, et les paroles qu'elle avait prononcées. Mais cette image agréable fut bientôt fofcée à disparaître par le souvenir que le corps de sa mère était dans la chambre voisine de la sienne, et le secret de son père dans celle en dessous.
Les funérailles devaient avoir lieu le lendemain matin, et Philippe, qui, depuis qu'il avait vu la fille de mynheer Poots, semblait moins pressé de faire l'examen qu'il projetait , résolut de n'ouvrir la chambre mystérieuse qu'après l'enterrement de sa mère. Après avoir pris cette détermination, il s'endormit , et il était tellement fatigué de corps et d'esprit, qu'il ne s'éveilla le lendemain que lorsque le prêtre lui fit dire qu'on n'attendait que lui pour se rendre à l'église. En une heure de temps , la cérémonie funèbre fiit terminée , ceux qui y avaient assisté se dispersèrent, et Philippe, pour ne pas être interrompu , ferma la porte aux verrous , et se trouva heureux d'être seul.
Il existe en nous un sentiment intime qui se manifeste quand nous nous retrouvons dans l'habitation où la mort vient de passer, mais qui ne conserve plus aucune trace de son passage. C'est une sorte de soulagement et de satisfaction de nous trouver délivrés de ce qui nous rappelait notre condition mortelle, et la preuve muette de la futilité de tous nos désirs. Nous savons que nous de-
vons mourir un jour, mais nous désirons toujours Foublier. Nous le rappeler sans cesse, ce serait imposer trop de contrainte à nos souhaits et à nos espérances; et quoiqu'on nous dise que nous devons toujours avoir l'avenir présent à iios pensées, nous trouvons que nous ne jouirions pas de la vie, s'il ne nous était permis de l'oublier quelquefois; car qui formerait un plan qu'il lui est rarement donné d'exécuter, s'il pensait à la mort à chaque instant du jour ? Nous nous flattons que nous pouvons vivre plus long-temps que d'autres, et nous oublions que le contraire est aussi probable. Et si ce sentiment n'eût été gravé profondément dans le cœur de l'homme, combien peu de progrès il aurait faits même depuis le déluge!
Philippe entra dans la chambre où le corps de sa mère était encore une heure auparavant, s'approcha de l'armoire, et la tirant en avant, il en eut bientôt démonté le panneau de derrière. Il découvrit alors un tiroir secret, et l'ayant ouvert, il y trouva une grosse clef rouillée, sous laquelle était
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un écrit dont l'encre avait changé de couleur. Il reconnut Técriture de sa mère, et lut ce qui suit :
« Deux nuits se sont écoulées depuis qu'un « horrible événement nie détermina à fermer » la chambre qui est ici dessous, et mon es- » prit est encore frappé de terreur. Si pourtant » ié viens à mourir sans avoir révélé ce secret » cette clef sera nécessaire, car il faudra bien » qu'on en ouvre la porte. Quand je sortis de » cette chambre hors de moi, je montai l'es- «calier à la hâte, et je passai toute la nuit » près de mon enfant. Le lendemain matin , » je m'armai d'assezdecouragepour descen- )j drc,mais je n'entrai pas dans la chambre, je «fermai la porte à double tour, et plaçai la w clef où on la trouvera. Nulles privations, » nulles souffrances, ne pourront jamais me » décider à y entrer, quoiqu'il y ait dans le » coffredefer placé dans le bas du Iniffetqui )) est le plus éloigné de la fenêtre, assez d'ar- « gen.t pour fournir à tous mes besoins. Cet w argent y restera pour mon fils. Si je ne lui » confie pas ce fatal secret avant ma mort , » qu'il pense que c'est parce qu'il vaut mieux
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» pour lui qu'il l'igoore. Les clefs du coffre et i) des deux buffets étaient , je crois , sur la )> table ou dans ma boîte à ouvrage. Il y a, ou » du moins il doit y avoir une lettre cache- » tée sur la table. Que personne ne l'ouvre « que mon fils, et qu'il ne l'ouvre lui-même » qu'autant qu'il sera instruit de mon secret. » Mais, même en ce cas, qu'il réfléchisse bien » avant de l'ouvrir, car il vaut mieux pour lui » qu'il n'en sache pas davantage. »
— Que je n'en sache pas davantage! pensa Philippe. Mais il faut que j'en sache davantage. Pardon, ma mère, si je ne me range pas à votre avis ; mais quand on est résolu comme je le suis , réfléchir, c'est perdre du temps.
Il pressa de ses lèvres la signature de sa mère, plia le papier, le mit dans sa poche , prit la clef et descendit l'escalier. Il était alors environ midi. Le soleil brillait, et le firmament était sans nuages. Philippe mit la clef dans la serrure de la porte si long-temps fermée, et il l'ouvrit. Dire que son coeur ne battait pas en ce moment, ce ne serait pas être historien fidèle, car il palpitait vivement; mais l'espèce d'alarme qu'il éprouvait
ne l'emporta point sur sa détermination. Cependant il s'arrêta un instant sur le seuil , comme s'il eût été sur le point d'entrer dans la retraite d'un esprit qui pouvait apparaître une seconde fois. Il regarda dans la chambre ; mais il ne pouvait y distinguer les objets qu'imparfaitement, car les volets étaient fermés , mais joignaient mal , et trois rayons de lumière, pénétrant par les fentes , produisaient un effet presque surnaturel. Il alla chercher une lumière dans la cuisine, revint à la porte de la fatale chambre, avança le bras pour l'éclairer avant d'y entrer, et jeta à la hâte un regard tout autour. Il n'y vit rien qui dut effrayer, mais la table sur laquelle la lettre devait se trouver était cachée par la porte entr'ouverte. — Pourquoi hésiter ainsi ? sedemandat-il à lui-même; et s'armant d'un nouveau courage, il entra dans la chambre et ouvrit sur-le-champ les volets , ce qui y laissa pénétrer des flots glorieux de lun^ière , la fenêtre étant exposée au midi. C'est une chose assez étrange, mais cette clarté biillante ébranla sa résolution plus que ne l'avait fait
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l'obscurité; et emportant le chandelier, il se retira à la hâte dans la cuisine pour rappeler son courage, et il y resta quelques minutes, le visage appuyé sur ses mains, plongé dans de profondes réflexions.
Il n'est pas moins singulier que ses ré-flexions finirent par se reporter sur la charmante fille de mynheer Poots et sur sa première apparition à la fenêtre; et il sentit que les flots de lumière qui venaient de le chasser de la chambre naguère fermée, avaient fait sur lui bien moins d'impression que l'éclat enchanteur de la beauté de cette jeune personne. En s'occupant de cette vision ravissante, il recouvra toute sa confiance, et se levant, il remonta hardiment dans la chambre mystérieuse. Nous ne décrirons pas les objets qui s'y trouvaient suivant l'ordre dans lequel ils s'offrirent aux yeux de Philippe , mais nous tâcherons de les présenter à nos lecteurs dans un ordre mieux entendu.
Cette chambre pouvait avoir douze à quatorze pieds carrés , mais il ne s'y trouvait qu'une seule croisée. En face de la porte
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était la cheminée, à chaque coté de hiqiielle était un grand buffet en bois noir. Le plancher n'était pas sale , quoique des toiles d'araignée tapissassent toute la chambre. Au centre du plafond était suspendu un globe de vif-argent , ornement assez commun à cette époque; mais il avait perdu son éclat, et des toiles d'araignée le couvraient comme d'un linceul. Sur la tablette de la cheminée, on voyait inie petite statue de la Vierge Marie en argent qui en occupait le milieu; et de chaque coté, quelques figures indiennes. Trois grands cadres dorés étaient suspendus au-dessus, contre la muraille, mais le temps avait tellement terni les glaces qui les couvraient, qu'on ne pouvait distinguer quels étaient les dessins qui s'y trouvaient. Les portes des deux buffets étaient vitrées, mais quoique les vitres fussent également ternies, on pouvait encore y distinguer une grande quantité de vaisselle d'argent.
La muraille qui faisait face à la porte était aussi décorée de gravures encadrées, mais cachées comme les autres par des glaces devenues ternes. Deux cages y étaient atta-
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chées, mais elles ne contenaient plus que les squelettes des oiseaux qui les avaient occupées , et quelques plumes , formant un petit tas dans chacune , annonçaient que c'étaient des serins qu'on avait apportés des Canaries , et qui étaient encore alors rares et recherchés. Philippe semblait vouloir tout examiner, avant de chercher ce qu'il désirait et ce qu'il craignait de trouver. Il y avait plusieurs chaises autour de la chambre; il vit une petite pièce de linge sur l'une d'elle , et il reconnut que c'était une chemise d'enfant qui probablement avait été à son usage. Enfin il tourna les yeux vers le mur qu'il n'avait pas encore regardé, celui dans lequel la porte d'entrée était percée. Cette porte était restée entrouverte , et c'était derrière cette porte qu'il devait trouver la table , la boîte à ouvrage , le canapé et la fatale lettre. En faisant quelques pas dans la chambre pour avancer de ce côté, son pouls, qui avait repris peu à peu son mouvement régulier, redoubla de vitesse, et pour lui donner le temps de se calmer, il leva les yeux vers le haut du mur, où il vit suspendus des pistolets , des sabres,
des arcs et autres instruments de destruction, mais pour la plupart asiatiques. Enfin ses regards descendirent sur la table, sur le petit canapé qui était par derrière , et sur lequel sa mère lui avait dit qu'elle était assise quand son père lui avait fait son effrayante visite. La boîte à ouvrage était sur la table , et les clefs étaient à côté, mais il ne s'y trouvait pas de lettre. Philippe s'approcha de la table et vida la boîte à ouvrage , mais parmi tout ce qu'elle contenait, il n'existait aucun papier. Il chercha sur le canapé , regarda sous la table, et n'aperçut aucune lettre. Il sentit son cœur soulagé du poids qui l'accablait. ■ — Ce ne peut avoir été que la vision d'une imagination échauffée , pensa-t-il , un songe trop terrible, trop semblable à la réalité, et qui a dérangé en partie la raison de ma pauvre mère. — Plus il y réfléchissait, et plus cette supposition lui paraissait probable.
— Oui , il faut que cela soit ainsi , pensat-il. O ma pauvre mère , combien tu as souffert! — JMais à présent tu en es recompensée , tu es près de Dieu. — Après quelques minutes, pendant lesquelles il jeta de nouveau
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les yeux tout autour de !a chambre avec cet air d'indiftéreiice que donne la conviction que ce qu'on avait regardé comme surnaturel s'explique tout naturellement, il tira de sa poche l'écrit qu'il avait trouvé avec la clef de la chambre , et le lut une seconde fois : « Le coffre de fer placé dans le bas du buffet qui est le plus éloigné de la fenêtre. »I1 prit les clefs qui étaient sur la table , et ouvrit d'abord ce buffet , et ensuite la caisse de fer, dans laquelle il trouva vingt petits sacs de toile jaune, de même grosseur et de même poids. Il en ouvrit un : il était plein de pièces d'or, et y ayant compté cinq cents guilders, il vit qu'il en avait dix mille en sa possession. — Ma pauvre mère! pensa-t-il , avec un pareil trésor à ta disposition , lui vain songe at-il donc])u te déterminer à te condamnera toutes les privations de la pauvreté ! — Ayant pris dans le sac qu'il venait d'ouvrir quelques guilders pour ses besoins présents, il referma la caisse, et examina les buffets, qui contenaient des porcelaines de la Chine , et une quantité considérable de vaisselle et devases d'argent de toute espèce.
La possession d'un pareil trésor , et la conviction qu'il n'y avait eu aucune apparition surnaturelle, rétablirent le calme dans l'esprit de Philippe. Il s'assit sur le petit canapé, et tomba dans une rêverie dont le principal objet étaife l'aimable fille de m\ nheer Poots. Il bâtit force châteaux en Espagne, et tous avaient pour fondation son mariage avec elle. Il passa deux heures dans cette agréable occupation, après quoi ses pensées se reportèrent encore sur sa mère.
— Chère et bonne mère ! s'écria-t-il en se levant, tu étais ici, fatiguée d'avoir veillé sur ton enfant, pensant à mon père absent et aux dangers qu'il courait, l'esprit livré à la crainte et à l'inquiétude , et tu t'es endormie l'imagination disposée au rêve affreux qui a détruit tout ton bonheur. — Il faut que cela soit, car je vois sur le plancher la broderie qui t'a échappé des mains à l'instant où le sommeil s'est emparé de tes sens, et dont l'aiguille est passée dans un point qui n'est pas fini. — Il se baissa pour ramasser la bande de mousseline , et se releva
avec une précipitation qui renversa la table. — Dieu du ciel ! s'écria-t-il en joignant les mains , le coeur percé d'une nouvelle angoisse ; Dieu du ciel ! — la voici ! — voici