LB VAL DA-NDUKKE
— Eh bien ! mou isidoro, avais-tu pensé qu’on nous comblerait de tant d’honneurs? Tout ce qu’il y a de riôhe et puissant dans l’Andorre est venu ; pas un n’y a manqué! Notre lamille a-t-elle jamais reçu tant de preuves de considération? A-t-elle jamais été dans une position plus brillante et i)lus prospère, depuis le temps du grand Cari, maintenant que, par suite de ton mariage, elle n’est plus menacée de s’éteindre ! Dieu nous protège, Isidoro ; c’est Dieu qui a voulu que je visse ce beau jour avant de mourir, pour me donner un avant-goùt des joies du paradis !
En parlant ainsi le vieillard avait peine à retenir
des lamies d’attendrissement, et il semait convulsivement dans ses mains la main de son petit-fils.
— Puisse ce bonheur être de longue durée, grandpère ! dit Isidoro d’une voix triste. Mais, ajouta-t-il plus bas eh jetant autour de lui un regard inquiet, je n’ai pas vu encore cet étranger qu’on appelle Gonthier et qui doit assister...
— Ne t’en inquiète pas, mon fils, dit le centenaire avec précipitation ; cet étranger ne pouvait se trouver ici avec les' membres du conseil qui... tu. le verras au sortir de l’église. D’p,illeurs, continua-t-il d’un air animé, peux-tu donc songer à ce voyageur, quand tu as sous les yeux tant de personnages illustres venus ici à cause de toi ? Sais-tu, mon fils,
LE VAL O’ANDORP.E.
qu’après une telle démonstration en notre faveur, il n’est pas d’honneur auquel tu ne puisses prétendre ? Ton mariage va te rendre apte aux charges publiques ; lu vas devenir membre de l’illustrissime conseil, consul, et plus tard, bien plus tard, quand je reposerai depuis longtemps dans ma tombe, viguier de l’Andorre, peut-être...
Le vieillard promena autour de lui un regard
triomphant, comme s’il eût défié l’avenir; Isidore
répondit avec un malaise inexprimable :
— Grand-père, excusez-moi... Mais vous ne pou-
vez comprendre combien il est important que cet étranger et sa fille ne soient pas éloignés de moi en ce moment ! - . ^
— Eh ! qu’importe cet étranger, qu’importe sa fille I dit impétueusement le vieillard, quand nous avons tant d’autres hôtes qui réclament nos égaixls et notre respect 1 Isidore, je. vivrais encore aussi longtemps que j’ai déjà vécu, que le souvenir de la belle journée qui commence ne sortirait plus de ma mémoire ! Isidore, Isidore, pourquoi fauWl que je paraisse comprendre ce bonheur mieux que toi?
Le jeune Duba allait répondre, quand deux ou trois dignitaires andorrans se rapprochèrent de son aïeul et lui adressèrent la parole ; Isidore profita de cette circonstance pour échapper un moment à l’hqr-
rible gêne qu’il éprouvait depuis le matin et il sortit précipitamment de la salle sans être aperçu.
Cependant l’heure fixée pour la bénédiction nuptiale arriva, et un bedeau, portant la verge à pomme d’argent, fut envoyé de l’église pour annoncer que le prêtre attendait et que le cortège des femmes s’était déjà mis en marche avec la fiancée.
A cette nouvelle tous les assistants se levèrent et chacun prit rang dans le cortège suivant l’ordre de préséance. Le viguier et les syndics devaient marcher les premiers comme chefs du gouvernement de l’Andorre, la seconde place était réservée au vieux Bertren et au marié, à qui par une faveur insigne on donnait ainsi le pas sur les membres de l’illustrissime conseil, les consuls et les bailes. Puis devaient venir les officiers publics subalternes, puis enfin les simples citoyens qui attendaient à la porte la sortie du cortège pour se mettre à sa suite jusqu’à l’église.
Or, pendant que chacun prenait ainsi sa place suivant la hiérarchie andorrane, Bertren Duba promena son regard dans la salle et il pâlit en remarquant qu’Isidoro n’y était pas.
— Le malheureux va faire attendre tout le monde I murmura-t-il avec effroi; que va-t-on penser de lui?
Il courut à la porte de la cour et il aperçut trois ou quatre de ses pâtres.
LE VAL d’ANDORRE,
— Cherchez Isidore! leur dit-il d'une voix brève, allez vite, vite... dans sa chambre... partout... on l’attend.
A peine avait-il achevé de parler que les braves gens étaient déjà partis. Quand Bertren rentra, tout était prêt pour se mettre en marche ; on ne semblait plus attendre que lui et Isidore.
— Que l’illustre viguier et tous mes honorables amis excusent mon petit-fils s’il est un peu en retard, dit le centenaire, le front couvert d’une sueur froide ; l’enfant' a perdu la tête, et cela se comprend le jour de son mariage!
Quelques plaisanteries amicales et des paroles d’indulgence accueillirent ces excuses, bien que quelques vieillards austères eussent froncé le sourcil en entendant amioncer qu’un jeune, homme était cause du retard qu’on éprouvait. Au bout de quel ques minutes, l’impatience commença à gagner les plus tolérants. Bertren allait et venait d’un air d’angoisse ; enfin, un de ceux qu’il avait envoyés à la recherche d’Isidoro parut à la porte et lui dit à voix basse ;
— Nous ne l’avons pas trouvé !
— Cherchez, cherchez encore... .
Il revint vers le groupe où se trouvaient le viguier
et les bailes, et il dit avec un sourire forcé :
— vSans doute, messieurs, mon petit-fils, se croyant
LE VAL D’aNDORRË.
indice de Thonneur de marcher au milieu d’une fti illustre compagnie, se sera rendu d’un autre côté à l’église avec sa fiancée... Sa modestie seule est cause de tout. le mal. - ,
En même temps il invita par un signe poli le viguier à ouvrir la rriarche; lui-même alla s’appuyer sur le bras d’un vieillard presque aussi âgé qué lui, et l’on partiti - • ' * -
Le cortège trouva dans la cour la troupe de musiciens qui devait le précéder, et on déboucha sur la pelouse où était préparée la fête. Là, toute la foule des montagnards formait la haie de chaque côté de la route, et au moment où le viguier parut> il fut salué par une décharge générale des carabines ; des vivats furent poussés tant en l’honneur des dignitaires de l’Andorre qu’en l’honneur des Duba. En même temps la cloche du village, sonnée à grande volée, annonça que tout était prêt pour la cérémonie religieuse.’
Jjé centenaire chercha avidement du regard dans cette foule compacte, mais Isijioro ne se montrait pas. De leur côté les montagnards semblaient plus curieux encore de voir Isidoro Duba que le viguier et tous les dignitaires- de la république; et en re-
. marquant qu’il n’y avait là que le vieux Bertreu et les garçons d’honneur chamarréâ de rubans,* un
•rand étonnêthent se peignit sur touSi les visages : *
OÙ donc est Isidore? je ne vois pas Isidoro l'dis ait-on de toute parts. '
•Et quand ce nom, fréquemment répété, arrivait jusqu’aux oreilles de Bertren. le centenaire répondait en s’efforçant de paraître calme :
— Isidoro,, mes amis I il est en avant... il nous attend à l’église ! • «
Cette explication volait de bouche en bouche, et lefe acclamations continuaient plus joyeuses que jamais, pendant que la foule se mettait à la suite du cortège.
Gomme nous l’avons déjà dit, l’habitation de Duba était à une courte distance du village, et cependant le centenaire eut le temps de souffrir mille morts pendant que l’on faisait ce trajet. Son regard errait çà et là, sans se 'fixer sur personne ; il était d’une pâleur livide, quoiqu’il cherchât à cacher son trouble à ceux qui l’entouraient. A la vue de l’église surmontée d’un clocher d’ardoises, dont l’unique cloche sonnait à grande volée, il frissonna, et si son vieux compagnon ne l’eût soutemi, il lui eût été itopossible.de faire' tin pas. '
Cette église, de la construction la pins simple et la plus grossière, était précédée d’une espèce de porche, situé au-dessous du clocher, et dont' la porte ouverte à deux battants laissait voir l’intérieur du temple jiisqù^à l’autel du fond. La nef. Suivant l’usage
212 LE VAL D’aNDORRE.
(lu pays, était partagée en deux parties égales par une balustrade en bois de sapin, qui, partant du lin-' teau intermédiaire de la porte, ne s’arrêtait qu’au sanctuaire. Le côté gauche est réservé aux femmes ‘ et le côté droit aux hommes, car les deux sexes sont toujours séparés dans les églises pyrénéennes.
En arrrivant sur la place, les Andorrans firent une nouvelle décharge de leurs armes pour annoncer leur arrivée ; mais aucun homme ne se montrait sous le porche, excepté le sonneur, qui s’escrimait de son mieux pour l’honneur de la paroisse. Quelques Andorranes formaient un petit groupe à la porte de l’église comme pour avertir que le cortège des femmes avait précédé celui des hommes. En effet, au milieu des costumes rouges et verts dont les couleurs se confondaient dans lè demi-jour de Tinté-
rieur de l’église, on pouvait distinguer déjà les voiles blancs des matrones et ces serviettes blanches pliées en quatre, que les Andorranes jeunes et vieilles se croient obligées de porter en équilibre sur la tête dans toutes les solennités.
Le cortège, au milieu des fanfares et des acclamations, entra dans la partie du temple rustique réser- .vée.aux hommes, et les assistants de classe inférieure se rangèrent modestement le long du basr côté pendant que les personnages les plus éminents allaient occuper dans le chœui' les bancs d’honneur
LE VAL d’aNDORRH.
qui leur avaient été réservés. En ce moment, le vieux Bertren semblait avoir retrouvé ses forces et marchait si vite qu’il fut sur le point de manquer à l’étiquette en dépassant le viguier lui-même. Quand il
arriva au sanctuaire, où se terminait la balustrade, il jeta avidemènt les yeux dans la partie de la nef réservée aux femmes qui étaient toutes dévotement ‘ agenouillées, puis dans le sanctuaire même où des plâces étaient préparées pour les futurs époux. Maria, vêtue de velours et chargée de bijoux, était là à côté de sa mère, et quand le cortège arriva,- toutes les deux, se retournèrent avec vivacité pour voir le fiancé... Le fiancé n’y .était pas.
. Pendant que les dignitaires Andorrans prenaient place, toujours suivant l’ordre de prééminence, un murmure sourd s’éleva à la fois de toutes les parties de l’église. L’absence d’Isidoro en ce moment devenait réellement inconcevable. Tous les yeux étaient fixés sur Bertren, dont la contenance du reste ne semblait au vulgaire trahir aucun embarras. Cependant, sentant bien qu’il était l’objet de l’attention universelle, il se détournait comme pour échapper aux regards inquisiteurs.
Personne, pas même le viguier, n’osait interroger le centenaire, dont on commençait à soupçonner les angoisses secrètes, lorsqu’une femme se crut le droit de montrer moins de réserve ; c’était Anionia Belsa-
LE VAL d’ANDORRE.
met, la mère de la fiancée. Elle traversa l’imposante assemblée -réunie dans le chœur^ et. allant directement à Bertren, elle lui dit tout bas :
— Que signifie ceci, illustre Duba? Où donc est votre petit-fils? Pourquoi n’est-il pas ici?
— Avant que le prêtre soit monté à l’autel, répondit le centenaire à voix haute, .mon petit-fils sera ici.
La matrone regagna sa place sans prononcer une parole. Quelques moments s’écoulèrent encore. Un profond silence régnait dans l’assemblée, et, tant du côté des femmes que de celui des hommes, les yeux des assistants ne s’étaient pas détournés une seconde , de Bertren. Celui-ci, cependant, toujours calme et impassible, se contentait d’examiner à la dérobée une petite porte latérale plus rapprochée du chœur
que celle de la nef. C’était une de ces portes qui.
dans les églises des Pyrénées, . conservent encore
aujourd’hui le nom de forte des Ca^Goths^ et qui ser
valent de passage, au moyen âge, aux lépreux et aux goîU'eux. De nos jours encore , les montagnards éprouvent une grande répugnance à pénétrer dans une église par ces entrées, réputées infâmes, et cependant qui sait ce qu’eût donné Bertren pour voir en ce moment son petit-fils paraître à cette porte des parias? ' ' , ■ •
» Enfin l’attente devint si vive que quelque démonstration inattemlue allait‘peiit-être se manifester parmi
LH VAL DANDORKE.
les assistants de toutes les classes, lorsqu’un homme tout essoulllé et qu’au premier aspect Bertren reconnut pour un de ceux qu’il avait envoyés à- la recherche d’Isidoro parut tout ii coup, et, 'sans s’inquiéter s’il blessait ou non les convenances, il se dirigea vers son maître avec rapidité et lui dit à voix basse :
— Illustre Duba, il est parti...
— Qui donc ? • '
— En apprenant que les étrangers avaient quitté
la maison ce matin avant le jour, il est entré dans une
colère terrible... il a pris sa cape et il est parti depuis
uné'lieure en- menaçant Piétro de le tuer s’il avertisr
sait de sa fuite.
Bertren, au lieu de répondi^e, alla s’agenouiller au pied de l’autel au moment où le prêtre, en habits «a-, cerdotaux, sortait de la sacristie pour commencer roffice divin. Il resta prosterné quelques secondes, puis, se redressant par un mouvement lent et solennel, il se tourna vers la foule qui remplissait l’église et dit d’une voix forte et sonore : '
— Habitants de l’Andorre, soyez tous témoins du châtiment que va infliger à son fils un père cruellemeat offensé I Isidoro Duba mérite notre haine et’ noire colère à tous ! Il a abandonné sa fiancée pour suivre une femme étrangère ! Il n’a pas respecté les-* cheveux blancs de son aïeul ; il a menti à ses promesses, trahi ses serjnents, déshonoré mon nomiJ..
LE VAL d'ANÜOKRE. •
21 fi
En présence de vous tous, habitants de l’Andorre, et en présence du Dieu tout-puissant qui nous écoute je le maudis et je voue son nom au mépris de vous et de vos enfants I
En prononçant ces paix)les, le vieillard tomba lourdement, et son front heurta l’angle de l’autel ; une large. blessure s’était ouverte, et cependant le sang ne jaillit pas.. Bertren Duba était mort.
Une agitation affreuse suivit cette catastrophe. Tous ceux qui étaient dans' le chœur s’élancèrent poui* relever Bertren et lui donner des secours. Quelques-uns même de ceux qui avaient -été relégués ■ dans les bas-côtés franchirent la balustrade, obéissant à une impulsion plus forte que le respect pour le lieu saint et pour les dignitaires andorrans. En quelques secondes, le corps du malheureux vieillard fut entouré d’une foule empressée où les personnages les plus éminents se coudoyaient avec les plus pauvres pâtres au service de la famille Duba. Un médecin qui faisait partie de l’assemblée examina longtemps- le corps et finit par s’éloigner en hochant tristemènt la tête. A son tour, le prêtre, qui s’était préparé pour une tout autre cérémonie, s’approcha pour administrer, s’il en était temps encore, les derniers sacrements... Le prêtre n’eut à prier que sur un cadavre.
Ouand il fut reconnu qu’il ne restait plus aucun
signe de vie chez le vénérable doyen de l’Andorre, tous les vieillards, ses amis et ses égaux, se livrèrent à une profonde douleur. Le viguier, les larmes aux yeux, annonça à la foule la perte irréparable que ve- . nait de faire la république, et en quelques paroles pleines de convenance et de douleur que Témotion interrompit plus d’une fois, il fit l’éloge du généreux citoyen qui, après une si longue carrière, venait de succomber d’une naanière si subite et si fatale. Des sanglots,. des larmes, des prières férventes accueillirent de toutes les parties de l’église cette touchante *
oraison funèbre d’un homme qui, quelques instants
auparavant, était plein de vie et semblait parvenu
au comble de la félicité humaine. C’était un .père, un
ami, un conseiller, un protecteur que perdait en lui ^
chacun des assistants ; et depuis plus d’un siècle
peut-être jamais désastre public n’avait tant affligé
la population de l’Andorre. Le prêtre prononça sur le corps du vieillard un De profundis auquel tous ceux qui étaient dans l’église se joignirent avec la plus grande piété, puis la foule commença à s’écouler lentement par les deux portes de la nef. ♦
Au moment où Bertren tomba, après avoir proféré son terrible anathème contre son petit-fils, Maria, qui était à deux pas de lui, poussa un cri.de terreur et s’évanouit dans les bras de sa mère éperdue. Bel-
samet et les filles d’honneur la transportèrent Hors
LE VAL d’aNDORHE.
(le l’église sur un banc de pierre, et lorsque la foule morne et désolée déboucha sur la place, la pauvre jeune fille n’avait pas encore repris ses sens. Les femmes se serraient autour d’elle de manière à empêcher les Andorrans d’approcher. Mais quand la place fut couverte de groupes nombreux où l’on s’entretenait avec douleur et colère de l’affreux évément qui venait de se passer, la vieille Belsamet, saisie tout à coup d’un accès de délire, écarta avec autorité ses compagnes et forma ainsi un demi-cercle dont le banc de pierre% était le centre. Puis désignant aux Andorrans la jeune fille pâle et immobile, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à terre, elle s’écria d’une voix déchirante :
— Habitants de l’Andorre, et vous tous, mes parents, mes amis, mes voisins, n’y a-t-il pas un seul de vous qui vengera l’injure faite à la fille de la veuve "î N’y a-iril personne qui aura pitié de la pauvre Maria Belsamet que son fiancé voue à l’infamie en l’abandonnant avec tant de lâcheté ?
Un profond silence régna dans toute l’assemblée à ce violent appel ; on regarda tristement la mère désolée, mais on baissa la tête et on ne répondit rien. Isidore, malgré la faute qui avait amené ces terribles événements, était encore cher aux Andorrans ; on se rappelait qu’Isidôro était le plus généreux, le plus hardi; le plus adroit de toms les habitants des mon-
LE VAL d’ANDORRE. 219 ^
tagnes, et ces qualités le rendiiient inviolable pour ceux mêmes qui blâmaient sa fuite avec le moins de réserve; Cependant une circonstance inattendue sembla devoir porter à Textrême Tindignation que Belsamet s’efforçait d’exciter chez ses auditeurs.. A peine achevait-elle de • parler que six* montagnards sortirent de l’église portant sur leurs bras entrelacés lîn* corps humain enveloppé tout entier dans un manteau catalan. C’étaient les pâtres de Duba qui transportaient leur maître à sa maison en attendant qu’il pût être inhumé' avec la pompe convenable. Belsamet les arrêta; et désignant d’une main sa fille évanouie, pendant qu’elle étendait l’autre main sur le cadavre, elle reprit avec un accent entraînant :
— Habitants de l’Andorre, si' les larmes d’une veuve et l’outrage fait à une jeune fille innocente ne peuvent vous toucher, n’y aura*tdi donc per^ sonne parmi vous pour venger la mort de l’illustre Bertren Duba, votre bienfaiteur à tous, l’homme le plus prudent, le plus sage, le plus vertueux qu’il y ait jamais eu dans nos souverainetés î Voudriezvous donc qu’on dise qu’il n'y a plus ni courage, ni énergie, ni haine pour les méchants et les assassins, parmi les habitants de l’Andorre?
Un sourd murmure roula un instant dans la fonle et s- éteignit peu à peu. Les porteui^ se remirent en marche avec leur ‘précieux fairdeau. BeUaaofiet
s’exhala en reproches et en blasphèmes contre la population andorrane tout entière, et se rapprochant de sa fille, elle dit avec un profond désespoir :
— Et personne I personne pour nous venger de ce misérable 1
— Veuve Belsamet, dit avec sévérité le viguier, qui sortait de l’église, bien que je comprenne votre douleur, je vous défends de parler de vengeance
contre ce malheureux jeune homme. Dieu seul et
ses remords suffiront pour le punir; et, si je ne me trompe, cette punition sera terrible I
La mère s’inclina d’un air sombre, et le viguier s’éloigna pour donner les ordres que nécessitaient les circonstances. Belsamet ne semblait plus s’occuper que de sa fille, quand, à travers la foule qui se pressait de nouveau autour d’elle, se glissa un homme qui lui dit à voix basse :
— Nous nous vengerons; Belsamet I Mais que me donnerez-vous ?
La veuve tressaillit et se retourna vivement : c’était Michaël Moro qui était devant elle. Le contrebandier ajouta avec un affreux sourire, en présentant sa main blessée :
— Le père est mort sans achever de régler ce compte ; maintenant il faut que je le règle avec le fils. Je puis faire vos affaires tout en faisant les miennes... Mais que me üonnerez-vous ?
LE VAL d’aNDORRE.
— Le double de ce que t’avait promis le vieux Duba, murmura la veuve.
‘ — C’est bien... Maintenant, où’ pourrons-nous
trouver le jeune diable?
— Je l’ignore encore, mais nous le saurons bientôt... Suis-moi I
Lew fugitifs*
Pendant que ces choses se passaient dans le hameau pyrénéen, Gonthier et Gornélie s’avançaient vers la ville d’Andorre, capitale de la république» d’où ils devaient gagner le soir même la Seu-d’Urgel. Là, par les recommandations verbales qu’apportait Pédro de la part de Bertren, ils devaient trouver un asile sûr jusqu’à ce que les événements politiques leur permissent de retourner dans leur patrie.
Il était midi environ, et les voyageurs étaient partis furtivement au lever du jour, afin de n’être pas
l’objet des suppositions de la foule qui remplisî^it
et environnait la maison des Duba.- Aussi ils avaient fait une grande partie du chemin et déjà ils commençaient à apercevoir dans le lointain la jolie ville d’Andorre avec ses maisons coüvertes d’ardoises ; son petit palais des viguiers et le clocher de son église métropolitaine. Le chemin ou plutôt le sentier qu’ils suivaient longeait la Tristanza, et, quoiqu’il fût très-
LE VAL d’aNDORRK.
fréquenté par les habitants de la vallée, il ne présentait pas néanmoins aux voyageurs toute la sécurité désirable. Quelquefois il attaquait hardiment le flanc d’une haute montagne qui se dressait devant lui, et il l’escaladait après mille détours ; d’autres fois il se
glissait timidement entre deux précipices, ou il s’enfonçait brusquement dans les sombres ravins creusés par le torrent auquel il disputait une partie de son lit de rocher ; et, bien qu’un pareil voyage ne présentât pas des dangers aussi terribles que ceux affrontés par les voyageurs quelques jours aupara-
/ vaut, il fallait de l’attention à chaque pas pour ayan- «
cer sans risqua, et une distraction pouvait encore coûter la vie.
Cependant, soit que les cavaliers et les montures^ se fussent également familiarisés avec ces périlleuses excursions, soit que les principaux personnages de la petite caravane eussent, chacun à part soi, des sujets de réflexion sérieuse, on continuait d’avancer sans songer au gave qui mugissait au-dessous du chemin et aux gouffres qu’on trouvait à chaque pas. Pédro, le confident de Bertren, ouvrait la marche avec un autre Andorran chargé de l’assister dans les soins qu’il devait donner à Gonthier et à sa fille. Tous les deux, enveloppés dans leur cape de laine, un bâton à la main, s’entretenaient à voix basse des brillantes êtes auxquelles ils n’assisteraient pas, et leurmau-
LE VAL d’ANDORKE.
vaise humeur était cause qu’ils semblai^ut s’occu- jx
per fort peu de leur missioii; d’ailleurs, ne sachant n
le français ni l’un ni l’autre, üs ne pouvaient se n
faire entendre des voyageurs que par signes chaque fois qu’il se présentait un obstacle à éviter .ou une \
précaution à prendre. t
Après eux venait Gonthier à cheval, côte à côte avec^a fille, qui voyageait dans son cacolet, sui- c
vaut sa coutume. Tous les deux gardaient le silence ; i
le vieillard, grave et pensif, jetait de temps en temps un regard plein d’une atfectueuse pitié sur Gornélie, qui, pâle et les yeux cernés, semblait encore en proie à cette morne atonie dont le froid était la cause dans le voyage précédent. Puis venait Diégo, monté sur le cheval de Bernard, car sa blessure, bien qu’elle fût en bon train de guérison, ne lui eût pas permis de faire à pied cette longue traite. Les autres bohémiens fermaient la marche, et, de toute la caravane, les trois gitanos étaient certainement ceux qui en ce moment croyaient avoir le moins à se plaindre de la destinée. Ils suivaient du regard les pas des trois chevaux qui leur étaient promis et qu’ils considéraient déjà comme leur appartenant. Diégo ménageait celui qu’il montait avec une attention toute particulière, et il restait en arrière de Gonthier et de Gornélie afin de causer avec ses coassociés du fonds social dont ils allaient, bientôt
pouvoir disposer. Dieu sait les spéculations qui. furent proposées et discutées pendant cette mémorable •matinée par les trois négociants I
Au moment où la vue subite d’Andorre attira l’aliention des voyageurs, Gonthier, que le silence obstiné de sa fille attristait, lui dit avec douceur :
^ Nous approchons de la ville> mon enfant ; quoiqu’on nous ait priés de ne pas nous y arrêter, je n’hésiterais pas à le faire si tu te sentais fatiguée et si tu avais besoin d’un moment de repos...
— Merci, merci, mon excellent père, répondit Cofnélie avec un sourire mélancolique, je me sens as^ sez bien pour continuer notre voyage jusqu’à la fin ! Il me semble, au contraire, que plus nous nous éloignons de cette maison... où nous avons reçu l’hospitalité, plus je me sens de force et de courage! Mon père^ ajoutârt-elle en rougissant et en couvrant ses yeux avec une de ses mains, qu’avez-vous pensé de moi après l’aveu qui m’est échappé devant vôus?
— J’ai pensé, mon enfant, dit le vieillard avec chaleur, que je devais remercier Dieu de t’avoir donné tant de raison, de sagesse et d’énergie ; j’ai pensé que dans mon infortune je devais être le plus heureux et le plus fier de tous les pères, en voyant combien tu es au-dessus des faiblesses de ton sexe tout entier. Oui, ma Gomélie, le sacrifice que tu as accompli était digne d’un généreux et noble carao-
226 LB VAL o’ANDOBRB.
1ère. tel que le tien; tu voyais qü’une pareille affection, bien qu’elle fût mutuelle, ne pouvait avoir de résultats ; elle froissait brusquement les projets de deux familles; et dans l’ordre moral eUe était impossible. Tu n’as pas hésité un instant à couper le mal dans sa racine, et c’est là un acte de fermeté dont il faut que je te félicite 1 Tu as rendu ce jeune homme fougueux à ses devoirs, à sa famille^ à sa patrie, et Bois sûre à ton tour que tu seras récompensée par la paix de l’àme de cette bonne action. Et moi,, ma pauvre Gornélie, qui t’avais laissée lutter seule contre ce penchant secret I moi, qui n’avais rien vu, rien deviné i j’avais attribué à la simple ruconnaissance l’intérêt que tu semblais prendre au sort de ce jeune homme. . , . *
‘ . Hier encore, je l’attribuais moi-même à la même . cause,, mon père, dit Gornélie avec un peu de confusion; ce ne fut .qu’au moment où je le vis céd^ enfin à mes instances que je smtis tbut à coup ^ dans mon cœur une affreuse douleur qui me révéla la vérité... Je venais d’éprouver mon pouvoir, absolu sur Isiéoro et je songeais que nous lui . devions tous la vie...
/• — Il n’y a que trop d’excuses à cet attachement passager, dit Gonthier, qui cherchait d’abord à flatter adroitement les sentiments de. sa fille afin de les maîtriser sûrement plus tard; ce jeune homme avait
LE VAL d’aMDORRE. '* ^27
réellement d’éminentes qualités, quoique ces quali- ^ tés soient plus en relief dans ce pays sauvage qu’elles ne pourraient l’être dans nos villes civilisées ; oui, je m’explique facilement cet enthousiasme de jeune fille pour un enfant de la nature, brave et généreux tel que cet Isidoro... mais sois.assurée que . tü ne te repentiras pas du passé ! Ce n’est jamais impunément que l’on lutte contre certaines impossibilités, et le sentiment d’avoir agi avec raison et justice efface promptement des impressions quelque profondes qu’élles puissent paraître. Je suis fâché que ce bon Bernard Alric nous ait quittés.;.
Gonthier se tüt, attendant sans doute quelque observation de sa fille pour commencer naturellement réloge de son ami.
— Je vous comprends, mon père, dit Cornélie d’un air abattu ; vous voulez me faire entendre que pour M; Bernard les impossibilités dont vous parlez n'’existent pas. Et cependant, mon pèrej vous l’avoue* rai-je? depuis hier j’ai fait dé cruelles découvertes dans mOn cœur. J’ignorais et j’avais voulu me cacher à 'moi-même de secrètes répugnances qui maintenant sont plus fortes que jamais. M. Bernard est un homme dè cœur et de sens pour lequel j’ai une profonde estime et une sincère amitié ; maiâj maU gré tous les services qu’il nous a rendus, malgré lës qualités solides qtii le distinguent, je ne puis
éprouver pour lui cette affection vive et enthousiaste que je suis susceptible de ressentir. J’ai refusé longtemps d’en convenir avec moi-même, mais le préjugé de . caste qui pèse sur lui me repousse malgré moi. Quand il venait nous voir dans notre maison de Nîmes, j’ignorais encore la véritable portée de cette dénomination de Ca-Goth qu’on lui donne dans son pays natal; je n’avais pas encore eu sous les yeux des exemples de l’odieuse réprobation donton afrappé sa race, mais depuis que nous sommes arrivés dans le pays qu’il habite, involontairement j’ai remarqué tous les légers signes qui indiquent entre lui et ses compatriotes une ligne de démarcation. Les gestes de mépris, les haussements d’épaule quand on reconnaissait sa race au signe fatal de ses yeux, ne m’ont pas échappé; j’entends toujours bruire âmes oreilles le cri que poussa un jour un enfant pendant que nous traversions avec Bernard un village pyrénéen : « Aux yeux bleus des Ga-Goths I » ce cri qui, m’a-ton dit, retentissait au moyen âge sur le passage des parias dont Bernard est descendu... Que vous dirai*" je, mon père? il m’est venu quelquefois dans lapen- -sée (car mes aveux seront complets) que ce mariage projeté n’était pour vous qu’un défi jeté à une injustice. Oh I ne m’adressez aucun reproche, mon père, car je me blâme moi-même de toute la force de ma raison ! Je sais que vous n’avez désiré que mon bon-
heur et que ce n’est pas votre faute si en faisant choix de l’homme capable de l’assurer, vous avez trouvé l’occasion de fronder un préjugé! Je suis folle peut-être; mais je dois vous montrer dans tout son jour l’état de mon âme. J’éprouve pour le généreux Bernard les sentiments que je pourrais éprouver pour un frère; mais je ne l’aime pas d’amour... et je crains de ne pouvoir l’aimer jamais.
En ce moment un mouvement brusque que l’on fît près des deux voyageurs leur fît tourner la tête. Un montagnard, enveloppé tout entier dans sa cape et dont le visage était entièrement caché par un vaste sombrero, marchait presque côte à côte avec eux sans qu’ils sussent comment il se trouvait là. Le bruit des pas des chevaux avait couvert le bruit de ses pas, et le mouvement qu’il venait de faire avait seul trahi sa présence.
— Quel est cet homme^ mon père? dit Gornélie effrayée à voix basse.
— C’est lé guide Pédro qui vient sans doute de mettre son manteau, répondit Gonthier avec distraction ; est-ce que tu ne le reconnais pas ?
Mais, mon père, cet homme a pu nous entendre, et...
— Il ne comprend pas un mot de français, mon enfant ; et d’ailleurs sa mauvaise humeur ne lui permettrait pas de faire attention à nos paroles. Mais je
LE VAL d’aNDORRE.
vois que tu veux m'échapper sur un frivole prétexte, continua4-il en regardant sa fille en souriant; tu crains que je ne te démontre l’injustice de tes préventions à l’égard de ce pauvre Bernard...
— ^Ne discutons pas des sentimeiits que ni vous ni moi ne sommes maîtres de changer , mon père, dit la jeune fille avec mélancolie; je vous ai montré avec franchise le fond de mon cœur... Peutêtre, un peu plus tard, de fâcheuses et involontaires impressions s’effaceront-elles, et alors les projets que vous avez conçus pourront s’accomplir. Mais, je vous le répète, mon père, je crains bien de ne jamais éprouver pour M. Alric cette affection que j’ai res^ sentie pour... un autre I
^ Et cet autre, en ce moment^ reçoit les serments
d’une femme dont il est aimé, et qu’il aimera de
même, dit Gonthier avec fermeté. Dans un mois
peut-être il t’aura oubliée pour la femme que les
convenances, le devoir, la volonté de sa famille lui
auront donnée. <
Vous vous trompez,, monsieur 1 dit une voix tremblante d’émotion à quelques pas;’
Deux cris d’étonnement et de frayeur partirent à la fois. En même temps Isidoro (car c’était lui) en^ tr’ouvrit son manteau et se montra dans^son costume de noce; qu’il n’avait pas songé à quittèr* Gonthier et Comélie s’arrêtèrent et descendirent de dheval.
LE VAL D’ANDORHE*
— Vous icil s'écria Goiithier aussi surprix que par rapparition d’un spectre, vous, Isidore Dubal-
— Et... vous nous écoutiez I murmura Gornélie avec terreur ; de quel côté êtes-vous venu?
Isidoro désigna un de ces petits sentiers fréquentés par les piétons et qui raccourcissent les distances dans les montagnes,
— J’ai tout entendu I dit-il avec chaleur ; je sais maintenant, mademoiselle, pourquoi vous avez voulu partir.
— Que signifie tout ceci, monsieur? demanda Gonthier avec sévérité ; pourquoi avez-vous quitté votre fiancée, votre aïeul, vos amis ? Que faites- vous ici ? Que s’est-il passé? Que voulez- vous?
Isidoro ne sembla pas avoir entendu toutes ces questions pressantes; ses yeux étinçelants étaient attachés sur Gornélie ; c’étmt d’elle seule qu’il était occupé.
— 11 est donc vrai ? dit-il d’une voix pénétrante ;
ce que je n’avais osé espérer dans mes rêves les plus
hardis s’est donc réalisé ? Mademoiselle, à mon tour
J’ai pu surprendre votre secret... Oh ! béni soit le umh ment où une inspiration du ciel m’a fait fuir cette foule importune et rompre ce mariage qui m’est odieux, puisque j’ai pu entendre un aveu qui mé donnera du bonheur pour toute la vie.
— Quoi 1 monsieur Isidoro, s’écria la jeune fille
LE VAL D'aNDORKE.
hors d’elle-même, ce mariage n’est donc pas accompli malgré vos promesses?...
— Vous n’avez pas tenu les vôtres! s’écria le jeune Duba avec véhémepce ; mais je ne dois plus m’en plaindre... Lorsque je me suis aperçu que vous étiez partis en secret, sans me laisser une consolation, une marque de souvenir, ma raison s’est perdue, mon courage s’est brisé ; j’ai ressenti un impérieux besoin de vous voir encore un instant, de vous protéger, de vous défendre, ou du moins de vous dire adieu... J’ai abandonné mon aïeul, ma fiancée, tous ces hôtes illustres qui étaient venus pour me faire honneur, cette foule bruyante qui assistait à la fête. ..
Mais je ne regrette pas ce que j’ai perdu, car Dieu me réservait le plus grand, le plus inespéré de tous les bonheurs. Je suis libre, Gomélie, je suis libre et jè sais que vous m’aimez I
Il y avait dans l’accent, dans l’attitude d’Isidoro quelque chose qui électrisa la jeune fille. Elle se jeta en pleurant dans les bras de Gonthier.
— Vous l’entendez, mon père ? murmura-t-elie; ce malheureux jeune homme a tout sacrifié pour moi]
Isidoro comprit que de la réponse de Gonthier allait dépendre son sort ; aussi il se tourna vers le vieillard et lui dit d’un ton suppliant, quoique avec dignité :
— Je sais, monsieur, que vous êtes supérieur aux préjugés de vos compatriotes, et ma qualité de pâtre et de fils de pâtre ne sera pas une raison de me repousser si à d’autres égards vous me jugez digne de votre fille... Je ne suis pas d’une race de parias, comme M. Bernard, et je vous ai donné assez de preuves de dévouement et de courage pour que mon caractère vous soit connu. Je ne parle pas de ma fortune, car je ne sais encore ce qui adviendra d’elle, " bien qu’aucune loi dans l’Andorre ne puisse m’en déposséder... je ne veux faire valoir auprès de vous que l’affection que j’ai vouée pour toujours à votre
fille et le désir ardent et sincère que j’éprouve de la
rendre heureuse.
— CornéÜe, que dois-je répondre? demanda Gonthier d’une voix calme.
— Prononcez, mon père, dit la jeune fille sans lever les yeux.
— Eh bien I mon enfant, puisque tu as assez de confiance en ton père pour t’en remettre à lui du soin de ton bonheur, je répondrai donc pour toi -et je te sauverai de tes propres incertitudes; bientôt peutêtre tü me remercieras de mon inflexibilitéX Monsieur Isidoro, continua-t-il en se tournant vers le jeune Andorran, par l’acte de lâcheté que vous venez de commettre en violant vos promesses, en jetant dans le désespoir votre vénérable aïeul, qui attendait de
LE, VAL d’aNDORRE.
V0U3 ses. derniers jours de bonheur, en outrageant une jeune fille qui méritait pourtant votre estime et votre respect, en reniant votre patrie et en bravant ceux qui la gouvernent, vous vous êtes rendu indigne
de ma fille. Si vous vous étiez résigné noblement à votre sort, j’aurais pu du moins conserver de la pitié pour vos chagrins,, de l’estime pour votre caractère, de l’admiration pour votre résignation ; vous ne l’avez pas voulu* Vous parlez de votre courage, et vous êtes plus faible qu’un enfant. Les services que voqs nous avez rendus ne peuvent s’effacer de notre mémoire, mais il n’est pas louable d’en abuser en demandant une récompense qui ne vous est pas due. Quant au secret que, par une coupable indiscrétion, vous venez de surprendre, voici ce que j’ai à vous dire : Vous deviez imiter la générosité de ma fille, qui, malgré ses sentiments secrets, n’a pas voulu vous détourner de la voie tracée devant vous par l’honneur et le devoir. Maintenant vous n’avez plus à être fier de cette preuve d’affection, car ma fille est forcée de ne plus vous estimer...
— Mon père, mon père, dit Gornélie en sanglotant, de grâce, ne l’accablez pas I
Isidore avait écouté d’un air sombre et contraint, cette terrible réprimande; mais, au moment où Cornélie sembla intercéder en sa faveur, il releva. la tête :
LE VAL d’AMDOBBE.
— Qu’importent les reproches d’un vieillard qwi ne sait plus comprendre les passions delà jeunesse î ditril en faisant un geste d’impatience ; c’est à’ vous que je m’adresse, mademoiselle, continua-Wl sur un ton différent en se rapprochant de Cornélie, c’est de vous seule que je veux apprendre mon sort,., et; si vous y consentiez, je saurais bien vous arracher...
La jeune fille, qui avait « jusque-là tenu son visage caché dans le sein de Gonthier> se redressa vivement, et, regardant Isidore avec des yeux, irrités^ elle lui dit d’un air fier et plein de dignité :
— Qui vous a donné le droit, monsieur, de supposer que les volontés de mon père ne sont pas des ordres pour moi, et que je pourrais préférer à mon père une autre -personne au monde, quelle qu’elle soit? -
Isidoro chancela en poussant un sourd gémissement. . •
— Merci, ma digne fille 1 s’écria Gonthier en pressant Cornélie contre sa poitrine ; je t’avais bien jugée. Et maintenant, monsieur* ajoutait-il en s’adressant à Isidoro, tout est fini entre nous; recevez nos remerciements pour vos services passés et nos adieux. Il est temps peut-être encore de réparer les fautes que je viens devons reprocher avec dureté* je l’avoue. Allez les réparer, monsieur, et peuVêtre,
plus tard, aurez- vous le droit de réclamer notre estime et notre amitié.
. — Je ne vous quitte plus,* dit Isidore d’une voix sourde. ^
— Au nom du ciel, monsieur Duba, reprit Gomélie qui se repentait déjà de la sévérité qu’elle venait de montrer, souvenez-vous des sages résolutions que vous aviez prises hier au soir I Mon père a raison ; peut-être est-il possible encore de renouer votre mariage... Tout le monde vous attend sans doute encore... Partez, hâtez-vous I
— Et nous, nous n’avancerons pas d’un seul pas tant que vous serez ici, dit Gonthier en frappant la terre du pied avec résolution, dussions-nous passer la nuit sur ce rocher...
— Permettez-moi du moins de vous conduire jusqu’à Urgel, reprit le montagnard d’un air de soumission; les passages de certains défilés ne sont pas sûrs, et vous n’avez pas de défenseur.
— Un défenseur I s’écria Gonthier avec transport; en voici un qui nous arrive. C’est Dieu qui nous l’envoie en ce moment I
En même temps il désigna du doigt un voyageur à cheval qui venait à eux, accompagné de Pédro 'et de deux autres montagnards. Le cavalier et la monture étaient épuisés de fatigue et paraissaient avoir
fait une longue course. Il suffit d’Un coup d’œil à
Isidore et à Gornélie pour reconnaître Bernard Alric dans ce voyageur. Il avait rencontré Pedro et le guide, qui marchaient jen avant, et il leur avait fait rebrousser chemin.
A la vue de Gonthier et de sa fille, le Ga-Goth poussa un cri de joie et piqua son cheval, malgré les difficultés du chemin; mais le pauvre animal épuisé ne put accélérer son allure, et Bernard, pour arriver plus vite, mit pied à terre et courut vers son vieil ami. Gonthier fit quelques pas au-devant
de lui et lui ouvrit les bras ; ils se tinrent un mo-
ment embrassés :
— . Bonne nouvelle, monsieur Gonthier I s’écria le • ^
maître de forges ; reprenez courage, mademoiselle Gornélie ; mon voyage a réussi au delà de tous mes souhaits l
— Mon cher Bernard, 'que venez- vous nous annoncer ?
Gornélie lui tendit la main et lui dit avec tristesse :
— Que pouvez-vous nous apprendre, Bernard, qui puisse nous rendre heureux en ce moment?
— Mademoiselle, dit Alric avec vivacité, sans remarquer rémotion de la jeune fille, je sais que je vais vous combler de joie en vous apprenant que votre respectable père peut rentrer en France quand il le voudra.
— Serait-il vrai ?
— J’ai acquis la certitude que votre nom * n’était
pas porté sur la liste de proscription publiée par le gouvernement, et, en n’attirant pas l’attention sur vous, vous pourrez vivre en sûreté dans votre patrie. Si, au contraire, vous désirez séjourner dans l’Andorre, voici une autorisation qui lève toutes les difficultés ; elle est signée du viguier français, que j’ai vu à Pamiers : c’est un homme honorable qui vous protégera tant que vous résiderez dans ce pays. ’ ‘ ‘ •
En même temps il étalait avec orgueil un papier qui portait pour cachet les armes de l’Andorre. 6k)nthier lui adressa les remerciements les plus empressés. * .
— Mais vous, mon pauvre Bernard, vous ne parlez pas de vous... Vous semblez avoir bien* souffert de la fatigue dans ce voyage ! Gomme vous êtes pâle I vos habits sont encore mouillés par la neige des montagnes.
Ces‘ observations s’adressaient à Gornélie, qui jeta en effet un coup d’œil sur son fiancé. Le pauvre jeune homme semblait n’avoir plus que le souffle. Malgré la joie naïve qu’ils exprimaient, ses traits portaient la trace d’une faiblesse alarmante. Il n’avait pas goûté un moment de sommeil depuis le jour de son départ. ^ *
LE VAL d‘aNDORRE.
— Oui, le col de Puymoreins était presque aussi dangereux que le port de la* Cabane, dit-il en souriant, et nous avons eu beaucoup de peine à nous en tirer ; mais qu’importe, puisque tout a réussi et puisque j’ai pu trouver l’occasion d’être utile à mon respectable ami et à ma fiancée î Gornélie baissa avec embarras ses yeux pleins de larmes.
-Pendant ce temps une autre scène, non moins animée, avait lieu à quelques pas de là. Pédro et les autres montagnards, en rencontrant dans cet endroit leur jeune maître, qu’ils croyaient en ce moment ^ dans son habitation , présidant avec sa nouvelle épouse les fêtes de ses noces au milieu de tous les dignitaires de l’Andorre, avaient d’abord été frappés de stupeur. Puis ils n’avaient pas eu de peine à soupçonner ce qui s’était passé et ils étaient tombés dans un affreux désespoir. Pédro surtout, qui savait combien un pareil événement avait dû consterner le vieux Duba, ne mettait pas de bornes à sa douleur.
Il s’était jeté à genoux devant Isidoro, le suppliant,
au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré, de revenir sur ses pas. Les autres montagnards joignaient leurs prières aux siennes, et la dçuleur de ces braves gens était digne de compassion. Cependant Isidoro semblait à peine s’apercevoir qu’ils étaient là ; il ne leur répondait pas un mot, et toute son attention se por-
tait sur Gornélie et sur Bernard, dant il suivait de l’œil chaque mouvement et dont il écoutait chaque parole. '
' L’attendrissement de Gornélie et ce titre de fiancée que lui avait donné Bernard semblèrent porter au comble l’affreuse jalousie qui le déchirait en secret. Sans remarquer les malheureux qui se traînaient en pleurant à ses pieds, il se rapprocha du groupe des voyageurs et se plaça d’un air * sombre dévant Bernard, sans prononcer une parole. Alric lui tendit cordialement la main :
— Bonjour, monsieur Isidoro, dit-il ; vous voyez que votre plan a entièrement réussi... Vous m’avez donné l’occasion d’être utile à deux personnes dont l’affection m’est plus chère que la vie...
. -r- Et qui vous dit que cette affection vous est acquise? demanda rudement le montagnard ; ne savezvous pas que trois jours d’absence peuvent changer bien des choses?
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que celle que vous appeliez tout à l’heure encore votre fiancée, ne. l’est plus et ne peut plus l’être, parce qu’elle ne vous aime pas... elle en aime un autre... interrogez-la elle-même!
— Geci est infâme! s’écria Gonthier en jetant sur Isidoro un regard de mépris.
— Ne voyezTVOus pas qu’il faut ou que je le tue ou
LE VAL d’ANDORRE.
qu’il me tue ! murmura Isidore. Elle en aime un autre, vous dis-je, poursuivit-il en s’adressant à Bernard; est-il donc nécessaire de vous dire que cet autre, c’est moi...
— Serait-il vrai, mademoiselle ? demanda Bernard dans d’inexprimables angoisses ; oh! ne me trompez pas, de grâce I je sais que je ne suis rien pour mériter le bonheur que j’avais espéré ! Dites-moi la vérité, je vous en prie ; j’en mourrai peut-être, mais vous n’avez pas à craindre de reproches...
— Puisque je vous le dis, moi! reprit Isidoro d’un air de défi.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Gomélie avec, noblesse, en se plaçant entre les deux jeunes gens; si monsieur Bernard n’a pas reçu ma promesse personnelle jusqu’à ce moment, je suis prête à la lui faire... Recevez donc ma parole, monsieur Alric, que je n’appartiendrai jamais à nul autre que vous; et bien qu’un moment d’erreur que je déplore ait altéré les sentiments que je vous porte, ne désespérez pas de l’avenir!
— - Oh! soyez bénie, mademoiselle, de vos consolantes paroles, dit Bernard rassuré ; vous savez combien je vous aime, et aucun sacrifice ne me coûtera pour mériter la précieuse récompense qui m’est promise. Je saurai attendre s’il le faut, puisque, de votre
propre aveu, je ne dois pas désespérer de Tavenir!
242 LE VAL d’aNDOBRE.
Puis se tournant vers Isidore :
Monsieui* Duba, repritdl en le regardant fixement, que me disiea-vous donc tout à l’heure? Je crois que vous avez menti!...
Isidore fit un miouvement, mais Gonthier entraîna
Bernard à quelques pas, tandis que Gornélie disait à ♦
voix basse au jeune Duba, dont l’aspect en ce mor ment faisait peur et pitié :
— r Est-ce là ce que vous m’aviez promis, monsieur Isidore? Votre imprudence seule m’a forcée de contracter des engagements qui maintenant sont devenus indissolubles... Isidore, des devoirs différents BOUS appellent dans des directions opposées... Isidore, imitez ma résignation ; moi aussi, j’aurai sans doute encore de terribles épreuves à supporter ; laisbez-moi du moins la pensée que vous étiez digne de l’affection que je vous avais vouée... Écoutez les prières de ces pauvres gens qui vous supplient de revenir sur vos pas... mon estime est à ce prix. Isidore balança une minute.
— Ce que vous me demandez me coûtera la vie peut-être, dit-il d’un ton bref et saccadé, mais je cède encore... Je mériterai du .moins votre respect et votre pitié; je vais rejoindre ceux qui m’attendent là-bas, et s’il en est temps encore, j’accomplirai le sacrifice tout entier... Mais il îaut que vous et votre père soyez, i^ésopts à cette \^:iion, cQmme voue
LE VAL d’ANDORRE.
l’aviez promis. Maintenant vous n’avez plus rien à craindre des habitants de l’Andorre; à. mon tour, mon obéissance est à ce prix.
— Mais nous retarderons votre marche !
— Je vais prendre un de ces sentiers qui raccourcissent les distances pendant que vous reviendrez . sur vos pas parle chemin que vous avez déjà suivi.
— Eh bien! ditCornéliea^ec résolution, vous avez notre parole... Nous assisterons à cette réparation de tant de fautes; précédez-nous...
En même temps elle s’approcha vivement de Gonthier et du Ca-Goth pour les déterminer à cette dé-^ marche. Isidoro resta un moment immobile comme s’il eût voulu leur adresser la parole ; puis il se détourna brusquement en disant à Pédro et aux autres montagnards : ' .1
— Partons...
Et tous reprirent avec rapidité le sentier âpre et
dangereux qui conduisait au hameau, pendant que
la petite caravane revenait lentement sur ses pas,
en suivant' ce qu’on appelait le grand chemin. Les bohémiens étaient consternés; ils voyaient dans ‘cet incident la perte de leurs plus chères espérances.
ÏÏÆ Handlt.
Isidoro marchait lentement, tant qu’il put apercevoir ceux qu’il venait de quitter, et il retourna fréquemment la tête. Gomélie, du haut de son cacolet, agitait son mouchoir blanc, comme pour l’encourager, et ce fut seulement lorsque la petite caravane eut disparu derrière une montagne qu’il accéléra sa marche, trop peu rapide encore au gré de ses compagnons. Ceux-ci le suivaient d’un air pensif et sans prononcer une parole, pour se communiquer les pensées affligeantes qui occupaient leur esprit. Pédro surtout était en proie à une poignante douleur, et il marchait avec peine, comme si la fatigue se fût déjà fait sentir à ses membres robustes. Cependant il ne perdait pas de vue son jeune maître, et il suivait du regard chacun dé ses mouvements ; nul doute que si en ce moment Isidoro, par un de ces caprices bizarres auxquels son aveugle passion l’avait rendu sujet, eût voulu revenir en arrière, l’homme de con-
LE VAL d’ANDORRE.
fiance de son aïeul n’eût employé la force pour le ramener à l’habitation.
Pendant la plus grande partie du chemin, la campagne était déserte, ce qui prouvait que les Andorrans invités à la fête n’avaient pas encore quitté le village. Cette circonstance rendait déjà quelque espérance aux montagnards et déridait un peu le front basané de Pédro. Quant à Isidoro, il ne semblait rien voir ni rien entendre, il s’avançait machinalement et d’un pas égal, sans paraître se douter que son sort dépendait d’une minute de retard.
Cependant bientôt la solitude commença à se peupler, et à mesure que l’on approchait du village, l’espérance que l’on venait de concevoir s’évanouissait. D’abord on aperçut dans le lointain des points
rouges et mobiles qui tranchaient sur la verdure des pâturages ; aux rayons du soleil, qui était alors dans tout son éclat, on voyait scintiller les plaques d’acier poli que les Andorranes 'portent sur leurs élégants sabots, et que le mouvement faisait remarquer ^ une grande distance ; puis on distingua des groupes entiers de montagnards et de montagnardes, les uns à pied, les autres à cheval et en cacolet, s’avançant dans des directions opposées pour regagner leurs habitations.
Cette joie bruyante de la veille et du matin avait disparu; les diverses compagnies ne s’appelaient
lf: val d*andorrl.
plus de montagne à* montagne ; les ' cornets et les galoubets étaient muets; plus de ces explosions de carabines qui, répercutées par les échos, produisaient un épouvantable fracas dans les rochers. Sur les pentes, au fond des ravins, dans les vallées, partout se montraient des troupes* variées qui ani« maient le paysage naguère si solitaire et si sauvage; mais le paysage n’en était pas moins silencieux et morne comme le désert. Il semblait que dans cette multitude il n’y eût plus un pâtre assez hardi pour oser pousser un de ces hurras que les bergers pyrénéens échangent à tout propos, et on eût dit que la terre absorbait jusqu’au bruit des pas.
Ce calme, qui faisait contraste avec la turbulence ordinaire de leurs compatriotes, ne contribua pas peu à confirmer les réflexions sinistres des compagnons d’Isidoro. Pédro, après avoir jeté un long et douloureux regard sur l’horizon, fît un signe de croix et dit à demi voix, du ton d’une fervente prière : ‘ '
. — Que saint Antoine, saint Michel et la bonne Vierge veillent sur l’illustre Bertren Duba, notre maître, et sur sa respectable famille I
Amen, répondirent dévotement les autres en portant leurs scapulaires, à leurs lèvres.
Isidore ne put pas même se joindre à cette prière, qu’il n’avait pas entendue.
Cependant il sembla bientôt que ce petit groupe
LE VAL D’ANDORHE.
lui-même devenait Tobjetde l’examen des. montagnards éparpillés dans la campagne. Ceux qui le composaient se dirigeaient seuls vers le village, auquel tous les autres tournaient le dos^ Ils remar^ quèrent sur les hauteurs voisines des tassemble-r ments qui se formaient • et des gens qui les dési^ gnaient du doigt; cependant aucun appela aucun salut n’arrivait jusqu’à eux de la part des Andorrans ; seulement des signes mystérieux étaient échangés entre les diverses coteries, et la curiosité semblait se propager de proche en proche dans toute la par^ tie de la campagne où se montraient les montagnards ; évidemment Isidore, malgré la distance, avait été reconnu. ' • • .
Pédro eût bien voulu être à portée d’interroger quelques-uns de ces gens sur les événements ' qui s'étaient passés au village ; mais il était encore trop éloigné pour se faire entendre, et d*aillëurs les questions qu’il avait à adresser étaient ti*op importantes pour qü’il fût possible d’entamer une de ces conversations à tue-tête qm ont lieu parfois 'entre les pitres désœuvrés dés montagnes à iine grande distancé. Il attendit donc que quelques' personnes qu*il connaissait parfaitement' et qui descendaient le; sentier fussent près de lui; on devait 'nécessairement se croiser, et Pédro comptait enfin avoir l’explication tant désirée ; il se trompait encore dans son calcul.
LE VAL d’aNDORRE.
Quelques minutes seulement de chemin le sépa-' raient encore des Andorrans, lorsque ceux-ci, s’arrêtant tout à coup, regardèrent Isidoro, et après s’être consultés un moment à voix basse, revinrent brusquement sur leurs pas et remontèrent la montagne comme pour éviter, cette rencontre. Pédro fut frappé de cet incident plus encore que de tous les autres, d’autant plus que les fugitifs faisaient aussi rebrousser chemin à ceux qui suivaient la même
route, en leur montrant Isidoro et ses compagnons
comme un groupe de pestiférés. En même temps Pédro remarqua que presque tous les montagnards, après un moment d’hésitation, avaient pris aussi une direction contraire à celle qu’ils suivaient un moment auparavant, et que maintenant ils retournaient au village. Quelques-uns même couraient rapidement de ce côté comme pour être les premiers à porter la nouvelle de l’arrivée d’Isidoro. Le plus petit nombre cependant continua de s’éloigner de divers côtés, mais on semblait prendre grand soin de ne pas se trouver sur le passage des réprouvés, et quelquesuns de ceux qui n’avaient ni le loisir ni Isl volonté
de se rendre au village pour être témoins -de ce qui • ^
allait se. passer, s’écartèrent de leur chemin et attendirent sur des rochers voisins qu’ils pussent se remettre en marche sans se trouver face à face avec le jeune Duba et ses compagnons. ;
LE VAL d’ANDORKE.
Ce fut à un de ceux-l|i que Pédro se décida enfin à demander les renseignements qui lui étaient si précieux. L’individu auquel il s’adressa était un homme assez obèse, qui, n’ayant pu s’éloigner avec célérité, était resté à peu de distance du chemin et se cachait derrière le tronc d’un arbre à liège, espérant sans doute n’être pas aperçu ; mais un œil perçant l’avait suivi, et au moment , où l’on passa à peu de distance de la retraite du montagnard, Pédro de-
manda d’une voix suppliante :
— Cari Blanda, au nom de votre saint patron, pouvez-vous nous apprendre ce qui est arrivé depuis ce matin à l’illustre Bertren Duba?
Le nom de son aïeul prononcé à voix haute parut
enfin tirer Isidoro de l'absorption indéfinissable dans
laquelle il était plongé depuis qu’il avait, quitté Gor-
nélie. Il s’arrêta et il sembla attendre, . comme les • *
autres, la réponse qui allait être faite à cette pressante question.
Mais Cari, puisque c’était le nom de ce personnage, se voyant découvert, sortit de sa cachette et répondit brusquement, en Continuant son chemin vers le pied de la montagne, sans regarder ceux qui venaient de l’interroger : ,
— Il n’y a plus que haine et mépris pour l’enfant
qui a été maudit I Arrière le fils coupable et déshonoré I , ' ,
LE VAL d’aNDORRE.
Et il s enfuit sans donner p,ucun autre éclaircissement. Isidoro resta encore un moment à la môn^e
place.
Maudit I répëta-t-41 arec un sourire amer.
Puis il se remit en marche du même pas égal et automatique. Ses compagnons le suivirent, et pen«>dant le reste du chemin, ils ne purent se trouver de nouveau à portée d’interroger les montagnards qui parcouraient le pays en tous sensi Ils s’enfuyaient à leur approche, comme ces ombres fantastiques qu’on croit pouvoir atteindre à chaque instant et qui sont toujours insaisissables. Du reste ils étaient aussi graves et aussi muets que des ombres, et jusqu’à la fin du trajet, pas un accent de voix humaine n’arriva jusqu’aux voyageurs. Ce silence et cette foule produisaient le contraste le plus effrayant. .
Cependant le village et l’habitation de Bertren Duba venaient d’apparaître à quelque distance. On voyait encore une grande troupe d’Andorrans qui s’agitaient sur le terrain où la fête avait été préparée. Là, sans doute, la nouvelle du retour d’Isidoro était déjà parvenue, car tous les yeux étaient, tournés vers la montagne qu’il descendait en ce moment. Les curieux devenaiènt aussi plus nombreux et plus hardis à mesure que l’on approchait du village ; il y en avait qui, à cinquante pas en avant des voyageurs, osaient traverser la route; d’autres ac-
LE VAL d’ANDORRE.
couraient avec rapidité au-devant d’eux comme pour s’assurer de la vérité de ce qu’on leur avait dit, et, après un moment d’observation rapide, ils allaient
rejoindre leurs compagnons qui les attendaient à
quelque distance*
La petite troupe était engagée en ce moment dans le labyrinthe de ces rochers de grès rouge qui précédaient le village et dont plusieurs même surplombaient les habitations. Ces rochers, pour la plupart taillés à pic et inabordables, formaient de petites gorges sombres au fond desquelles s’encaissait le
chemin. Dans quelques crevasses et sur des plates-
formes auxquelles on eût pu croire qu’un chamois seul pouvait arriver, quelques-uns des éclaireurs ks plus intrépides avaient trouvé place. Un enfant andorran qui n’avait pu rejoindre ses parents, postés sans doute sur les hauteurs voisines, était seul dans un de çes petits défilés et s’était assis tranquille - ' ment sur le bord de la route.
— Enfant, lui demanda Pédro d’une voix caressante, peux-tu me dire ce qui s’est passé au village quand on s’est aperçu qu’Isidoro Duba était parti?
L’enfant frissonna et répondit avec une frayeur naïve : ^ .
— Isidoro Duba I ma mère m’a dit qu’il ne fallait jamais prononcer ce nom sans faire un signe de croix, parce que c’est le nom d’un damné... d’un maudit!
2o2 LE VAL d’ANDORRE.
Isidoro le regarda d’un air sombre :
— Les mères le répètent à leurs enfants, les en-
fants s’en souviendront quand ils seront vieillards I murmura-t-il en délire ; la malédiction se transmettra à la postérité tant que le nom des Duba existera.
— Mais le père, l’illustre Bertren? reprit Pédro avec un effort douloureux.
— Ma mère- m’a dit que l’illustre Bertren était au ciel et qu’il fallait l’adorer comme un saint martyr... elle a trempé un coin de son voile dans le sang de Bertren au moment où il était étendu mort au pied de l’autel, et elle fera de ce voile une relique qui préservera notre maison du tonnerre et des maléfices.
— n est mort, et c’est moi qui l’ai tué I dit Isidoro avec un accent déchirant eh tombant sur ses deux • genoux.
— Mort à cause de vousl répétèrent les. montagnards en s’éloignant d’Isidoro avec effroi et dégoût. Malédiction sur Isidoro Duba, l’assassin de son aïeul I
Isidoro s’affaissa sous cette écrasante réprobation . de ses servitéurs fidèles. L’enfant s’enfuit en poussant des cris de terreur.
En ce moment une Voix rauque et railleuse se fît entendre au sommet d’un rocher voisin.
— Isidoro Duba ! disait-on.
LE VAL d’ANDORRE.
Il ne répondit pas.
— Isidoro ! répéta la voix avec un accent plus terrible.
Lejeune homme se leva.
— Qui In’ appelle? dit-il avec égarement; est-ce déjà la voix de Satan qui me. demande compte du sang que j’ai versé?
Il leva les yeux; à l’extrémité d’un rocher à pic, Michaël Moro était debout, sa carabine à la main.
— Regarde-moi, Isidoro, dit-il de la même voix lugubre et moqueuse, j’ai promis à ton aïeul BertrenDuba que je té frapperais en face... Tiens, je venge toute l’Andorre à la fois l
En même temps un coup de carabine se fit entendre. Isidoro pouvait peut-être par un mouvéme nt brusque éviter la balle ; mais ceux qui étaient à qu elques pas. remarquèrent qu’il sembla au contraire présenter -la poitrine au farouche assassin; sa poitrine fut traversée d’outre en outre, et Isidoro tomba à la renverse en criant avec une étrange expressio n de bonheur :
— Oh ! merci, Michaël Moro I la mort est la bienvenue pour le fils maudit et l’assassinl
En ce moment une foule nombreuse parut à l’entrée du défilé du côté du village. C’était le viguier et quelques autres personnages importants qui, ayant appris le retour d’Isidoro, accouraiont au-devant de
lui et venaient d’être témoins de cette affreuse ciilastrophe.
— Gourez, courez, dit le viguier avec énergie aux montagnards qui l’entouraient, arrêtez le misérable qui vient d’assassiner ce malheureux jeune homme sous nos yeux... tirez sur lui comme sur une bête féroce, si vous ne pouvez vous emparer de sa personne I
Quelques Andorrans partirent pour exécuter cet ordre, mais que pouvaient-ils faire ? La plupart étment i sans armes, et ceux qui avaient encore leurs cai'abines n’avaient pas songé à se pourvoir de balles en venant à une fête. Bientôt on aperçut dans le lointain Michaël Moro qui, après être descendu du rocher par un autre côté, retournait dàns les montagnes où il devait être inattaquable ; il était entouré de sa bande, qui Tavait attendu à quelque distancei et qui, aussitôt' après cet acte de vengeance, l’avait rejoint pour le protéger. Les contrebandiers, comme nous le savons, étaient bien armés et disposés au combat ; aussi ils n’eurent pas de. peine à regagner leurs repaires, malgré la poursuite de quelques amis zélés de la famille Duba, et plusieurs fois même ils se re- ' tournèrent en fuyant pour railler insolemment la population Andorrane tout entière.
Gepen(^t le viguier et les vieillards qui l’accompagnaient étaient arrivés à l’endroit où Isidore était
LE VAL d’ANDORRE.
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étendu, entouré de ses compagnons, à qui cet affreux événement venait de rendre toute leur anî aux cienne affection pour leur jeune maître. Le petit-fils rable de Bertren reconnut le vîguier et il lui dit avec nune douceur :
bêtf — Illustre viguier, ne me plaignez pas... ne faite» per* pas de démarches pour que celui qui vient de me frapper soit puni... j’aimais mieux mourir que de r cel vivre frappé de la réprobation et de la malédiction aienl de tous !
m Le viguier lui pressa doucement la main, is en — Vous vivrez, mon enfant, lui dit-il avec émooin- lion, vous vivrez pour réparer tant de fautes... peut-
[ ro* être votre blessure n’est-elle pas mortelle.
^es Parmi ceux qui l’accompagnaient étaitle chirurgien e ga qui peu d’heures auparavant avait été appelé à donner
^ui, des soins malheureusement inutiles à Bertren Duba. )inl II ^se mit à genoux à côté d’Isidoro et examina la blessure du jeune Andorran; après un moment de m- silence, il se leva et regarda le viguier d’un air sijrs gnificatif.
\é< — Je comprends, dit Isidoro, qui, malgré ses souf-
e- frances, avait en ce moment une incroyable présence ]}- d’esprit. Michaël Moro n’a pu se tromper ; il a frappé juste, et j’en remercie Dieu... Illustre viguier,