CINQUIEME CONFERENCE
PAX VOBISGUM
112. — Ma dernière conférence s'est terminée par une phrase sur l'étendard fleurdelisé du commerce libérai que je n'ai pu m'empêcher de trouver assez bien tournée, et qui conviendrait tout à fait à un journal populaire. Mais certains d'entre vous se sont peut-être dit — et il en a été ainsi, j'espère — qu'il eût été plus naturel que le lis subît un changement de couleur inverse : qu'il passât du rouge au blanc (au lieu du blanc au rouge), comme symbole de la constitution pacifique et des dispositions bienveillantes de la nation.
n3. — Je suis pourtant d'un autre avis; et, quoique ce changement n'ait été accompli que pour le plaisir du changement, je pense que vous pouvez y trouver une de ces coïncidences historiques qui renferment, pour nous, de si précieux enseignements. L'une des plus flagrantes hérésies esthétiques, l'une des plus lourdes stupidités commises par les hommes, gît dans la tendance qu'ils ont à habiller leurs soldats en rouge et leurs moines, ou leurs personnes pacifiques, en noir, en blanc ou en gris. Ce penchant qui entraîne l'esprit de la jeunesse à maintenir la perversité de la guerre, parmi nous, est dû, en grande partie, aujourd'hui, à l'éclat de l'uniforme. Habil-
lez tous les hussards en noir, tous les gardes en noir toutes les troupes de la ligne en noir (a), habillez les officiers et leurs hommes de la même manière, comme vous habilleriez les bourreaux, et le nombre des candi dats au brevet d'officier diminuera considérablement. Vous faites, au contraire, d'habitude, revêtir à ces campagnards destructeurs et à leurs officiers des habits d'or et d'écarlate, tandis qu'aucun honneur, aucune beauté, ne se dégage des vêtements de vos campagnards producteurs ; vous donnez à vos étudiants paisibles une robe qu'ils roulent autour de leur taille tant ils en sont honteux (&), et vous habillez vos pieux recteurs et vos Sœurs de Charité en noir, comme si c'était leur métier, plutôt que celui du soldat, d'envoyer les gens en enfer, et comme si toute leur destinée les y entraînait.
n4- — A ce point de vue, l'adoption de la couleur écarlate pour le lis de Florence symbolise d'une manière inconsciente, notez-le bien, mais pourtant remarquable, le retour à un certain sens rationnel et sentimental d'humanité. Le règne de la guerre était passé ; ceci en était le signe ; ce rouge ardent n'illuminait plus les tours de Dis, mais bien la Carita, « che appena fora dentro al fuoco nota » (c). Et un jour viendra, soyez-en certain, où les rois d'Europe donneront de beaux uniformes à leurs paisibles milices; où ils vêtiront leurs jeunes paysannes
(a) C'est le rouge vif qui dominait à cette époque dans l'armée anglaise, L'introduction du kaki ne semble pas avoir exercé une bien profonde influence.
(b) L'uniforme des étudiants d'Oxford comporte un manteau noir flottant dont ils cherchent à déguiser l'inélégance en en enroulant le bas autour de leur taille .
(c) Cf. Dante passage cité (Enf., ch. vin) et description de la Charité (Purg., XXIX). La Charité est toujours représentée comme ardente, portant fréquemment une flamme au-dessus de la tète.
« en écarlate avec d'autres délices », et mettront des « ornements d'or sur leurs robes d'apparat » (a), où le crocus et le lis ne seront plus les seuls êtres portant, dans notre pays, une parure raffinée, où les souverains les plus sages mettront, en vérité, leur gloire à ce que leur peuple, comme eux-mêmes, soit, du moins jusqu'à un certain point de confuse ressemblance — ce vêtu comme l'un de ceux-ci » (b).
n5. — Il est vrai que, si nous considérons la politique suivie par Florence dès qu'elle fut en possession de son nouvel étendard, la couleur de celui-ci nous semble bien devoir répondre à cette ancienne tradition, suivant laquelle les premières armoiries furent tracées par le doigt des mourants, trempé dans leur propre sang (c).
La révolution guelfe l'avait mise définitivement en conflit avec ses voisines les plus proches, et, par cela même, — suivant la coutume et les sentiments chrétiens de l'époque — les plus détestées : Pistoie, Pise, Sienne et Volterra. Quelle gloire ne pouvait-elle pas acquérir, quels bienfaisants projets ne pouvait-elle pas réaliser en faisant de ces villes, plongées dans les ténèbres, des cités pacifiques et commerçantes ! De plus, la mort de l'Empereur avait provoqué, parmi ses partisans, le plus profond découragement. A quoi bon posséder un nouvel étendard si l'on ne pouvait l'arborer ailleurs que sur le nouveau palais ?