‹ Le val d'ArnoChapitre 17 sur 26 · Vous vous souvenez de cette expression de · texte numérisé non relu

Vous vous souvenez de cette expression de

(a) Current, suivant une direction horizontale

(b) En français dans le texte.

MARBRE RAMPANT ia3

Kingsley — tant admirée pour sa précision qu'elle en est devenue triviale — « l'écume rampante » [a) des vagues. Tennyson (i) a également employé, avec autant de vérité, en parlant de l'écume des vagues se brisant contre une falaise abrupte, le terme : ce grimpant » (b).

Dans l'un et l'autre cas, le mouvement de la mer est littéralement « rampant ». La courbe d'une grande vague, soit par son altière ressemblance avec un cheval qui se cabre, soit par l'allongement humble et soumis de la dernière frange d'écume dont elle lèche le sable, soit par le tourbillon intermédiaire qui concentre, dans la précision lumineuse d'une écaille polie, la force de la poigne d'un géant — vous fournit le spectacle et le symbole frappant de l'énergie « rampante ». Les Grecs l'ont représentée par Poséidon, par Scylla (c), par le cheval marin, par tous les monstres à tête d'homme et de chien, à crinière de cheval et à corps de serpent. Le monde végétal vous en fournit une image plus lente, dans les vrilles en spirale des plantes grimpantes ou dans la frange d'écume dont les lichens envahissent les plages désertes des rochers.

171. — Si vous consultez le trentième chapitre du premier volume de mes Pierres de Venise (nouvelle édition de 1873) que, grâce à la générosité des éditeurs, je puis placer aujourd'hui dans votre bibliothèque, vous y trouverez une de mes premières et de mes plus chaleureuses affirmations concernant la nécessité d'apporter quelque

(a) The crawling foam of waves. Dans la pièce intitulée Sands O'Dee.

(1) Je songe peut-être à Lowell, non à Tennyson ; je n'ai pas le temps de chercher.

(b) Climbing.

(c) Monstre caché sous l'écueil du détroit de Messine, en face de Charybde.

changement, quelque inégalité dans la forme d'un motif ornemental, en contradiction avec le vulgaire malentendu régnant, au sujet de la symétrie grecque. Ce passage est illustré par une gravure sur bois représentant un ornement en spirale du trésor d'Atrée, à Mycènes.

Je vous recommande et je ratifie entièrement tout ce qui y est dit au sujet de la nature et de l'idéal. Mais quoique, même à cette époque, je fusse mieux au courant de l'art grec que ne l'étaient mes contradicteurs, mes lectures décousues ne m'avaient donné aucune notion de l'étendue de sa puissance symbolique, ni du rôle joué par cette ligne en spirale, plus ou moins conventionnelle, comme exprimant non seulement les vagues de la mer, mais aussi les circuits du tourbillon, les remous de la tempête et l'involution du labyrinthe.

Quoique mes lecteurs affirment que j'écrivais mieux alors que je n'écris aujourd'hui, je ne puis vous renvoyer à ce passage sans vous demander d'y excuser ce que je considère aujourd'hui comme l'irritabilité et la vulgarité d'expressions qui altèrent l'importance de la vérité qu'elles renferment.

Il y a quelque temps vous avez bien voulu me permettre de m'attarder à vous conter une discussion que j'eus jadis avec mon père, sur une question de goût, dans laquelle son calme bon sens ne parvint pas à me convaincre. Il me semble qu'un jour s'est à peine passé depuis que je repoussais, avec une vanité puérile, le sage conseil qu'il me donnait de récrire ce paragraphe et notamment d'y supprimer une phrase où une vague était sensée recouvrir la côte « d'une grande nappe blanche d'écume ». Aujourd'hui, après vingt ans, je vous renvoie à ce même passage, d'un cœur repentant et contrit, en ce qui regarde son

style, dont on a parfois fait l'éloge, mais plus persuadé que jamais de l'importance de la vérité qu'il renferme, que l'on a toujours contestée.

Vous ne ferez pas œuvre d'artiste en réduisant la nature à un cliché monotone, mais en animant d'une variété vivante la copie que vous en faites. Mais je pensais, en ce temps-là, que les Goths [a) étaient seuls capables d'apporter cette variété. Je ne pensais pas que les Grecs l'étaient aussi. Leurs sobres nuances m'échappaient, ou je les croyais purement fortuites. Voici une pièce de monnaie antique, du travail grec le plus délicat, qui ne laisse aucun doute sur leur sentiment à cet égard. Voyez, autour de ce chevalier de Tarente, la représentation des vagues de l'Adriatique; leur diversité est évidente.

172. — Ce motif de la vague marine, ou du tourbillon d'eau courante, qui revêtait dans l'esprit grec une signification sacrée, est, avec le (3oorpuXoç, la boucle ondulant de même manière dans une chevelure flottante, la source principale de l'ornementation « léchante » (b) ou rampante. La forme la plus importante que revêt cette ornementation est le crochet dont je vais rapidement vous exposer l'origine.

173. — Voici un dessin représentant le gable surmontant un trône épiscopal qui se trouve dans l'église supérieure d'Assise (c). Il date de la période précise où les mosaïstes romains adoptaient grossièrement les procédés de maçonnerie du Nord. Ceci vous représente, en somme, le fronton d'un temple grec dans lequel le sculpteur, n'osant se risquer à y représenter des statues, se contenta

(a) Evidemment les Gothiques.

(b) Lambent est également un néologisme en anglais, du latin lambo.

(c) PI. XI.

de tailler un trèfle, et autour duquel il fit courir, en bordure, une harlequinade de mosaïques. Il appela ensuite à son aide la vague grecque, et fit grimper, au long des pentes du gable, les brisants de la mer Egée, surgissant au sommet en une fleur de lis. Les contours et les proportions de chaque vague sont différents, mais chaque courbe est tracée avec autant de précision que dans la nature même.

Partant de cette origine, nous pourrions indiquer — mais il faudrait pour cela consacrer une conférence entière à ce sujet — les changements successifs subis par la courbe des crochets, en passant par les boucles de cheveux de Richard II (a) et par les feuilles frisées des forêts de Picardie, pour aboutir aux extravagances bossuées (b) de la décadence gothique. Mais je dois aujourd'hui vous faire comparer un fragment du plus parfait gothique avec un fragment du travail grec le plus accompli.

174. — H n'y a aucun doute ni dans mon esprit, ni, je pense, dans celui d'aucun étudiant ayant quelque connaissance de l'art médiéval, qu'au point de vue de la structure, l'église gothique de Saint-Urbain de Troyes est sans rivale en Europe. Voici une esquisse rapide montrant l'usage que l'on y fait du crochet dans les tympans de sa façade, et voici la représentation des vagues de la mer grecque autour du fils de Poséidon. Dix-sept cents ans les séparent, mais le même esprit a présidé à leur conception.

Je me demande combien de fois dix-sept cents ans M. Darwin demanderait pour faire remonter le dessinateur grec de l'un jusqu'à son singe primitif, ou combien

(a) Allusion au portrait de Richard II, dans la « Jérusalem Chamber » de l'Abbaye de Westminster.

(b) Knobbed, m.-à-m. noueuses.

de fois il devra s'écouler six cents ans du même progrès que celui que nous avons opéré sur cette église de Saint- Urbain, pour que nos descendants puissent considérer ses constructeurs comme des singes primitifs.

175. — Revenons, pour l'instant, à notre gable d'Assise. Vous voyez que la crête de vagues forme, au sommet, une sorte de fleur de lis. Cette forme n'a pourtant pas davantage l'intention de représenter une fleur, que celle qui résulte de la réunion des gueules de ces deux dragons étrusques. Ce qui est à noter, dans ce fragment gothique (a) , c'est la forme développée sous laquelle se présentent les crochets, avec une foliation bien accusée, sans qu'il y ait la moindre tendance à les transformer en un motif d'ornementation florale.

176. — Observez maintenant ce fait curieux dans le caractère personnel de deux artistes contemporains. Remarquez l'utilité de ma baguette mobile (1). Voilà Jean de Pise, voici Giotto (b). Durant vingt ans, ils furent contemporains; mais ce travail date de la jeunesse de Giotto, tandis que l'autre date de la vieillesse de Jean; en fait, Giotto est postérieure Jean d'au moins vingt ans.

Mais Giotto emploie toujours des moulures sévèrement géométriques et dédaigne toute exubérance de feuillage pour faire valoir ses sculptures.

Jean de Pise, au contraire, non seulement adopte l'ornementation gothique, mais fait usage, le premier, avec enthousiasme, de la végétation, rampante. Vous

(a) La chaire d'Assise, évidemment.

(1) Ariadue Florentina, | 52.

[Ruskin se servait d'une règle mobile pour classer par siècle les artistes inscrits sur un tableau chronologique.]

(b) R. devait sans doute montrer, à ses élèves une reproduction d'un basrelief du Campanile de Florence, Jubal ou Tubalcaïn.

trouverez cette façade cTOrvieto (a), non seulement gothique par le sentiment qui inspire ses représentations sculpturales, mais par un usage si abondant du lierre, dans l'ornementation, que l'on n'en rencontre de semblable que deux cents ans plus tard. Et, même alors, il en est peu qui puissent lui être comparés ; ce n'est que dans le plus riche flamboyant français que l'on en rencontre des exemples aussi gracieux.

177. — Si vous envisagiez l'art uniquement sous son aspect esthétique, cette observation vous ferait immédiatement rechercher ce que Giovanni Pisano avait pu apprendre des artistes allemands. Il profita certainement de leur enseignement en beaucoup de choses ; et, de nos jours, les critiques allemands, dans leur vanité, s'imaginent qu'ils lui ont tout appris.

Mais Giovanni puisa son exubérance et Giotto sa sévérité à une autre source. Chez l'un comme chez l'autre, ces qualités sont grecques, et purement morales. L'élégance et la fantaisie de Giovanni sont les premières manifestations frappantes de ce caractère de l'esprit italien qui trouve son plein épanouissement dans les madones de Luini et dans les arabesques de Raphaël. La sévérité de Giotto, au contraire, ne lui appartient pas seulement comme à l'un des plus puissants esprits pratiques qui hantèrent jamais ce globe solide, mais aussi comme au plus pur et au plus énergique réformateur de l'église chrétienne dont il nous reste quelques écrits.

178. — J'ai dit : quelques écrits, et vous me regardez comme si vous doutiez qu'il en ait laissé. Appelons-les

(a) Elle est attribuée aujourd'hui à Lorenzo Maitani de Sienne. Mais la date seule importe (i3io-i33o). Voir pi. X. Cette planche illustre également le contraste existant entre la manière du maître pisan et celle de ses disciples.

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UNIVERSÎTY OF ILLINOIS

donc hiéroglyphiques ou, pour parler plus exactement, hiérographiques (a). Saint François, dans ses écrits et dans ses discours, a commis beaucoup d'erreurs, mais Giotto, son vrai disciple, n'a jamais parlé que le langage de la vérité. Et quand il lui arrive d'employer une arabesque de feuillage, vous pouvez en être certain, c'est toujours à propos, non par grandiloquence.

Revenons, à présent, à notre mol et fastueux Jean de Pise.

179. — Mou, mais sans rien d'efféminé, fastueux, sans rien de vulgaire. C'est à lui que vous devez, comme à un ancêtre et précurseur, la grâce de Ghiberti, la tendresse de Raphaël, la majesté de Michel- Ange. Ces qualités, chez tous trois, sont de second ordre, mais elles n'en sont pas moins précieuses et, comme vous le verrez, c'est essentiellement chez ce maître qu'ils les ont apprises. Il est lui-même un artiste de second ordre mais il possède les dons les plus remarquables de son rang. C'est le Canova du xme siècle, mais le Canova du xine siècle devait forcément, ne l'oubliez pas, être totalement différent de celui de xvme.

Le Canova du xvme siècle imita l'élégance grecque pour flatter la sensualité de nos révolutionnaires modernes. Le Canova du xine apporta la vivante vérité gothique à la foi vivante de son temps.

Je devrais dire plutôt la vérité grecque (b) et la « liberté » gothique, dans le sens le plus élevé du mot, dérivé du latin « liber », et dont je vous ai déjà parlé (c).

(a) Micrographies — qui a rapport à l'écriture sacrée.

(b) R. vient de tenter (§ 177) de rattacher la fantaisie gothique à l'esprit grec.

i3o LE VAL D'ARNO

Avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous montrer des fragments de l'architecture qui soulève ces subtiles questions.

180. — Voici cinq cadres renfermant les meilleures reproductions que je puisse vous procurer de la façade de la cathédrale d'Orvieto.

Avant que vous les regardiez de plus près, il faut que je vous rappelle la raison pour laquelle cette cathédrale fut construite. Car j'arrive enfin au bout de la parenthèse que j'ouvris au cours de la seconde leçon (§ 4o), lorsque je vous racontai comme quoi l'on avait fait venir Jean de Pise à Pérouse pour sculpter la tombe du pape Urbain IV. Nous devons apprendre qui était ce pape.

181. — C'était un Français, né à Troyes en Champagne, que je viens de vous citer (§ 174) comme le centre de l'architecture et des aspirations royalistes de la France. Né dans le bas peuple, il s'éleva comme Wolsey, devint évêque de Verdun, puis patriarche de Jérusalem, quitta, en 1 26 1 , son patriarchat pour implorer l'assistance du pape, alors Alexandre VI, contre les Sarrasins. Je ne sais pas quel jour il arriva à Rome, mais, le i5 mai, Alexandre mourut et, après trois mois de discussions, les cardinaux élurent, comme successeur, le patriarche, venu en suppliant.

182. — Il possédait toute la fougue, toute la piété, toute l'arrogance françaises ; il eût été incapable de mettre en doute un seul article de sa foi, ou de renoncer à la moindre parcelle de son autorité ; il était également dénué de raison et de miséricorde et absolument impitoyable à l'égard d'un ennemi ou d'un infidèle. Il trouvait l'un et l'autre dans la personne du jeune prince Manfred, fils bâtard de Frédéric II, principal représentant de la puissance impériale allemande. Pour le vaincre, le pape attira

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en Italie un chevalier français, d'un caractère absolument analogue au sien, Charles d'Anjou.

i83. — Le jeune Manfred, qui avait alors environ vingt ans, était aussi bon soldat que mauvais chrétien, et Urbain n'était plus en sécurité à Rome. Le pape s'installa sur un trône digne d'un successeur de saint Pierre au xme siècle (a). Représentez-vous le rocher du château d'Edimbourg, aussi escarpé de tous côtés que celui-ci l'est à l'ouest, et d'une longueur égale à celle de la vieille ville d'Edimbourg, et vous aurez le roc d'Orvieto.

184. — C'est ce trône que choisit Urbain pour faire face aux portes de l'Enfer, avec une énergie indomptable et une foi inébranlable. La justice de sa cause fut bientôt attestée par un des miracles les plus éclatants qu'ait eu à enregistrer l'Eglise Romaine.

A quatre lieues à l'est du rocher d'Orvieto, au delà d'une chaîne peu élevée des Apennins, brillait ce lac aux eaux calmes — Loch Leven italien — qui entoure l'île dont la fille de Théodoric ne dut pas s'échapper, son destin prenant la peine de l'y aller chercher (6). Sur ses rives, dans une petite chapelle, un prêtre bohémien, infecté par les hérésies du Nord, fut ramené à l'obéissance en voyant tomber des gouttes de sang de l'hostie qu'il avait entre les doigts. L'église catholique a commémoré ce témoignage céleste en faveur de son principal mystère, par la fête du Corpus Domini et par la construction de la cathédrale d'Orvieto (c).

{a) For a thirtaenth century saint Peter.

[b] Il s'agit du lac de Bolsena et de l'îlot de Martana où, suivant la tradition, Amalasonte, fille unique de Théodoric, fut retenue prisonnière, puis étranglée, par ordre de son cousin Théodat, avec lequel elle avait partagé le pouvoir (534).

(c) Il s'agit du miracle de Bolsena (i263). L'hérésie, analogue à celle des

i3a LE VAL D'ARNO

i85. — On envoya donc quérir Jean et tous les meilleurs artisans travaillant le marbre, mais Urbain ne vit pas poser une seule pierre de la cathédrale qu'il avait fondée. La citation qu'il fit à Manfred d'avoir à comparaître en sa présence pour répondre de son hérésie fut attachée à la porte de l'ancien Duomo. C'était pourtant à bon escient qu'Urbain avait creusé les fondations du nouveau.

Lorsqu'il mourut à Pérouse, il souffla encore du fond de son tombeau, le malheur sur Manfred, pour la plus grande gloire de l'Eglise. Il avait assuré l'élection d'un successeur français (a). Du sommet du roc d'Orvieto, c'est son esprit qui guida la chevalerie française, lorsque Charles d'Anjou vit enfin se présenter la bataille si longtemps attendue. Les archers sarrasins de Manfred rompirent sa première ligne, mais le légat du pape bénit la seconde et accorda l'absolution plénière à tous ses soldats pour le service qu'ils rendaient à l'Eglise. Ils chargèrent vers Orvieto, en poussant l'ancien cri : « Montjoie, Chevaliers ! » et, avant la nuit, tandis qu'Urbain dormait, à Pérouse, dans sa tombe sculptée, Manfred gisait nu, parmi les morts, reconnaissable seulement pour ceux qui l'avaient aimé.

186. — Un certain temps s'écoula. La domination Souabe avait pris fin en Italie ; aucun conflit ne séparait plus rouges et blancs ; la mère Eglise, dans sa robe rouge, régnait impitoyable sur ses sept collines.

Un certain temps s'écoula. Et, cent ans plus tard,

Vaudois, concerne la négation du miracle de la transsubstantiation ou de la présence réelle. La fête du Corpus Domini est plus communément connue sous le nom de Fête-Dieu.

(a) Clément IV, précédemment archevêque de Narbonne.

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une nouvelle puissance se dressa contre elle, non plus royale, mais populaire — Saint-Michel du marché-auxgrains, ou San Michèle (a), la force commerciale de Florence se révoltant pour une question de libre-échange du blé.

Notez, en passant, comme interlude botanique, que, dans le Val d'Arno, les lis remplacent nos coquelicots dans les blés. Au début du printemps, on voit briller des glaïeuls pourpres dans tous ses champs verts (b).

187. — Une question de libre-échange surgit donc entre Florence et Rome. Le légat du pape, à Bologne, arrêta les approvisionnements de cette polenta si indispensable aux Florentins, et qu'ils préparent avec leur huile.

Voilà, me direz-vous, un vilain trait, de la part de ce légat, à l'égard de la quasi-protestante Florence. Oui, tout aussi néfaste que celui — non des quasi-protestants — mais des on ne peut plus ultra-protestants de Zurich qui tentèrent de convertir les cantons forestiers, restés catholiques, en refusant de leur fournir du sel (c). La Chrétienté a enduré bien des maux à cause de ces questions de pain et de sel. Le pape protestant de l'époque, Zwingle, fut tué à la bataille de Keppel, et les cantons forestiers restèrent catholiques, jusqu'à ce jour. Les conséquences de cette tentative de protectionnisme à Bologne sont tout aussi évidentes et intéressantes.

(a) L'église de SanMichele, construite de i336 à 1412, n'est que la transformation d'une ancienne halle aux grains, élevée en 1284, sur l'emplacement d'un jardin, d'où le nom de San Michèle in Orto, conservé encore à l'église.

(b) Le lis rouge étant l'emblème de la liberté populaire à Florence (§ 110m).

(c) Allusion aux guerres religieuses entre Berne et Zurich, d'une part, et les Quatre cantons et le canton de Zug, d'autre part (i53o-i53i).

i34 LE VAL D'ARNO

188. — Non content d'arrêter les envois de maïs à destination de Florence, le légat de Bologne envoya notre John Hawkwood, le 24 juin 1875, avec ordre de brûler tout le maïs que les Florentins pouvaient avoir sur pied ; et, de son côté, l'abbé de Montemaggiore envoya une troupe de chevaliers de la religieuse Pérouse ravager, de la même manière, le territoire de Sienne. Ce qu'apprenant, le gonfalonier de Justice de Florence, Aloesio Aldobrandini, se leva dans le Conseil des Anciens et proposa, comme une entreprise digne de la générosité florentine, la libération de tous les peuples qui gémissaient sous la tyrannie de l'Eglise. Florence, Sienne, Pise, Lucques et Arezzo — toutes les grandes villes d'Etrurie, les piliers de la religion en Italie — s'unirent pour combattre la tyrannie religieuse. Fait étrange, cette ligue étrurienne ne s'est pas établie, cette fois, pour restaurer Tarquin à Rome, mais pour l'en exiler (a). L'histoire de Lucrèce s'était renouvelée à Pérouse : La Lucrèce ombrienne était morte non en se poignardant, mais en tombant d'une fenêtre par laquelle elle tentait de s'échapper. Et le Sextus ombrien était le neveu de l'abbé de Montemaggiore (b).

189. — Florence leva donc son étendard fleurdelisé et, dix jours après, quatre-vingt villes de la Romagne avaient conquis leur liberté. Je ne vous citerai que les suivantes : Urbin, Foligno, Spolète, Narni, Camerino, Toscanella, Pérouse et Orvieto.

Et, tandis que la pluie et le vent continuaient à battre

(a) Après la révolution suscitée par Brutus, Tarquin et ses fils s'étaient réfugiés à Aruns et avaient obtenu l'appui de Porsenna (Histoire traditionnelle des Rois).

(b) Voir Sismondi, chap. xlix.

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le corps de Manfred, sur les rives du Rio Verde, le corps du pape Urbain fut arraché de son tombeau dont les sculptures furent dispersées (à).

190. — Je ne vous arrêterai plus aujourd'hui que pour vous faire remarquer le nom du capitaine que Florence se donna, dans cette guerre : « Conrad de Souabe. » Elle lui confia, outre son drapeau, un second étendard sur lequel était inscrit ce seul mot : « Libertas. »

Je vous ai dit que le premier coup frappé sur cette cloche de la tour du Lion sonna la première note du carillon saluant l'avènement de la liberté civile et religieuse en Europe (b). Mais il se pourrait que, même au xive siècle, Florence n'exprimât pas tout à fait par ce mot la même politique que l'on prêche aujourd'hui en France, en Italie et en Angleterre.

Nous essaierons, au cours de notre prochaine conférence, de déterminer le sens qu'elle lui donnait.

(a) Voir §| 40, 43, 44 46.

(b) Voir § 1.

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