HUITIEME CONFERENCE
191. — Vous vous souvenez que, dans la première conférence de ce cours (§ 17), j'opposai le lion de Saint-Marc à celui de Niccola Pisano, le lion évangélique, prédicateur, à la lionne vivante, naturelle et aimante.
L'une était, selon moi, Byzantine et l'autre Gothique.
Je qualifiais donc Part Grec de sacré et Fart Gothique de profane.
Tandis que, dans toutes nos habitudes de pensée et dans les allusions que j'ai pu faire moi-même à l'un et l'autre style, nous considérons, au contraire, l'art grec ou classique comme profane et l'art Gothique comme sacré ou religieux.
192. — Quelques réflexions nettes et claires suffiront à nous montrer combien nos idées sont généralement confuses, sur ce sujet, et combien elles peuvent aisément se préciser, dans certaines limites.
Avant tout, ne confondons pas piété et Christianisme. 11 est des Grecs pieux et impies, des Turcs pieux et impies, des Chrétiens pieux et impies, des infidèles modernes pieux et impies. Au cas où vous ne vous représenteriez pas bien la signification de la piété, nous nous
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efforcerons de l'approfondir au cours de notre prochaine conférence. Pour l'instant, qu'il vous suffise de retenir que j'entends qualifier Fart Grec de pieux, dans le véritable sens du mot, et y opposer l'art Gothique, profane.
193. — Mais quand j'oppose ces deux termes, Gothique et Grec, n'allez pas vous imaginer que j'entends forcément opposer Chrétien et Grec. N'allez pas confondre le sang gothique qui coule dans les veines d'un homme avec la foi chrétienne qui remplit son cœur. Il est des Goths convertis et non convertis, et des Grecs convertis et non convertis. Les caractères Grec et Gothique s'opposeraient tout autant si le nom du Christ n'avait été proclamé ni par une race ni par l'autre, ou si tout autre nom était également détesté par l'une et par l'autre.
Je désire que vous examiniez aujourd'hui, avec moi, cette différence essentielle qui sépare les tempéraments Grec et Gothique, indépendamment de toute croyance. J'y ai fait allusion dans ce passage de la préface de la dernière édition de mes Pierres de Venise (1873) dans lequel j'affirme que les Byzantins ont imposé une loi à la licence normande. Je dois donc vous demander de m'accorder un peu de patience, tandis que je tenterai de dégager votre esprit de certaines erreurs, trop répandues, au sujet de la signification respective de ces deux mots : loi et licence.
194. — Il n'est peut-être pas de plus curieux exemple du désordre que notre science impatiente et impertinente introduit dans la pensée et dans le langage classiques que le titre choisi par le duc d'Argyll pour ses intéressantes études d'Histoire Naturelle : « Le Règne de la
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Loi » [a). La loi ne peut régner. Si c'est une loi naturelle, elle n'implique aucune désobéissance et, par conséquent, aucune sanction. Si c'est une loi humaine, elle ne peut contraindre à l'obéissance et est impuissante à prévenir le mal. Seul, un roi peut régner, c'est-à-dire une personne qui, consciente de la loi naturelle, impose la loi humaine, pour autant qu'elle soit juste.
195. — La royauté est également nécessaire dans la dynastie Grecque et dans la dynastie Gothique. Thésée est le prototype du roi, tout comme Edouard III. Mais les lois qu'ils ont à imposer, sur eux-mêmes et sur leurs compagnons et sujets, sont aussi essentiellement différentes et opposées que le sont leurs tempéraments.
Le rôle d'un roi Grec était de contraindre au travail.
Celui d'un roi Gothique de réfréner la violence.
Les lois de la Grèce prescrivent de sages méthodes de travail, les lois de la France imposent un frein bienfaisant aux passions.
Car les péchés de la Grèce proviennent de l'Indolence et de ses plaisirs et ceux de la France de la Fougue et de ses jouissances.
196. — Vous voilà, sans doute, encore surpris de me voir opposer plus particulièrement la France à la Grèce. Pour être plus exact, je ne devrais lui opposer qu'une province française : la Normandie. Mais il vaut mieux mentionner la France (1), comme comprenant le siège de la puissance normande établie sur l'Ile de Notre-Dame ;
(a) The Reign of Law. (1866). G. J. D. Campbell, huitième duc d'Argyll, joua un certain rôle dans le parti libéral. Il s'efforça, dans une série d'ouvrages, de concilier les doctrines religieuses avec les nouvelles découvertes de la science.
(1) « Normandie la franche » — « France la solue ». (Chanson de Roland). Un de mes élèves me renvoie à cette glorieuse et antique épopée française.
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et la province où elle fut couronnée, la Champagne.
La France est, pour jamais, de naissance, de nom et de nature, le pays des Francs, des hommes libres, et la première source de la franchise européenne (a). Le latin pour franchise est libertas. Mais notre moderne cokneyanglais : « liberty » — cher à Mr. Stuart Mill — ne traduit pas libertas ; de même que le moderne cockneyfrançais (b) : « liberté » — cher à M. Victor Hugo — ne traduit pas franchise.
Le latin, pour franchise, ai-je dit, est « libertas » ; le grec, sXeuOep'la. Dans l'esprit des trois peuples, l'idée est précisément la même, et le mot employé par l'un traduit exactement celui employé par l'autre : êXeu9epta — libertas — franchise, se traduisent réciproquement. Parmi les Grecs, Leonidas est le type de Y « èXeùOepoç »; parmi les Romains, Publicola est le type du « liber » ; parmi les Français, Edouard III et le Prince Noir sont les types du ce franc » (c). L'idée commune exprimée par ces mots, comme le savent tous ceux qui, parmi vous, travaillentavec assiduité, est, avant tout, pour les trois peuples, la délivrance de l'esclavage des passions. Être eÀsuOepoç, liber ou franc, c'est avoir appris d'abord à gouverner nos propres passions, et ensuite, une fois que nous avons acquis la certitude que notre ligne de conduite est bonne, à persister dans cette ligne de conduite en dépit de tous les obstacles, avis contraires, souffrances contraires, Jouissances contraires (d). Défier, à la fois, les préjugés de
(a) Frankness, or franchise, litt. franchise (dans le sens de franc parler) ou franchise (dans le sens de privilège, liberté).
(b) Cockney-french — boulevardier.
(c) Voir § 196 où français et normands (anglais) se trouvent assimilés.
(d) Counter-opinion, counter-pain or counter-pleasure .
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la foule, les menaces de ses adversaires et les tentations de la courtisane — voilà la signification que toute grande nation a toujours attaché à la liberté; et la seule condition que l'on doive remplir pour l'obtenir est exprimée dans un seul vers du 119e Psaume : « Je marcherai librement car je recherche Tes commandements. »
198. — Tes commandements : La loi, notez-le, domine également le roi Gothique et le roi Grec, mais c'est une loi toute différente. Quand Edouard III pardonne au sieur de Ribaumont et le couronne avec son propre chapelet de perles (a), il obéit à la loi d'amour, en réfrénant sa colère; mais lorsque Thésée tue le Minotaure, il obéit à la loi de justice et donne libre cours à sa colère.
Le premier agit suivant la loi de charité, %àpiç, ou grâce de Dieu; l'autre, d'après la loi de Sa justice. Ensemble ils accomplissent ses xpio-iç et kyàmi\ (b).