‹ Le val d'ArnoChapitre 20 sur 26 · NEUVIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

NEUVIEME CONFERENCE

21 5. — Maintenant que nos idées sont fixées, quant à la portée du mot Liberté et quant aux rapports existant entre les passions qui agitèrent les Guelfes et les Gibelins et celles qui nous agitent aujourd'hui, nous pouvons retourner aux considérations historiques indispensables à l'exposé de notre sujet.

Après que Florence y fut entrée, la Ligue Lombarde ou guelfe consistait essentiellement dans l'association des trois grandes villes : Milan, Bologne et Florence. La ligue impériale et gibeline comprenait Vérone, Pise et Sienne. Venise et Gênes, toutes deux nominalement guelfes, se disputent âprement l'empire des mers, tandis que Pise et Gênes luttent non pas tant pour l'hégémonie que pour Thonneur. Le commerce de l'Orient devait-il remonter l'Adriatique ou prendre la route du golfe de Gênes, c'était là une question purement commerciale. Mais laquelle de ces deux villes, en vue l'une de l'autre, Pise et Gênes, devait devenir la reine de la mer Tyrrhénienne, c'était là une question aussi personnelle que la rivalité de deux beautés pour la présidence d'un tournoi.

216. — Cette rivalité personnelle, envisagée en dehors de tout intérêt commercial, était certainement mortelle,

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mais n'avait rien de sournois. C'était une querelle à mort, mais une querelle d'honneur, et chaque ville avait quatre délégués résidant ouvertement dans l'autre, afin de l'informer de tout qui s'y passait en fait d'inventions navales et en fait d'armements.

217. — Rappelez-vous aussi qu'en i25i, date à laquelle nous avons laissé notre histoire de Florence (a), la ville n'était pas seulement guelfe, opposée au pouvoir impérial (c'est-à-dire favorisant le corps des nobles fidèles au Pape et à l'Italie et s'opposant à celui qui soutenait Manfred et les Allemands), mais elle avait aussi jeté définitivement le tablier au-dessus du bouclier (b) ; et les marchands et les artisans l'emportaient sur les nobles, qu'ils fussent italiens ou allemands, papistes ou impérialistes.

Telle était la situation en i25i. Je m'efforcerai, au cours de ces deux dernières conférences, d'esquisser l'histoire des trente ans qui suivirent. C'est la guerre de Trente ans du moyen âge, d'une importance considérable pour toutes les époques. Elle se livra d'abord entre Guelfes et Gibelins et se termina par la défaite humiliante du gibelin, ensuite entre bouclier et tablier ou, si vous préférez, entre marteau et lance, et se termina par la rupture de la lance.

218. — Le premier combat se livre, comme je viens de vous le dire, entre Guelfes et Gibelins à la tête desquels se trouvaient, respectivement, deux hommes d'un caractère absolument opposé : Charles d'Anjou et Manfred de Souabe. Afin de définir clairement l'opposition de leurs

[a] A la fin de la quatrième conférence.

(b) Voir chap. ni : Bouclier et Tablier.

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tempéraments, il faut que j'attire d'abord votre attention sur quelques points d'érudition générale.

Je disais, dans ma dernière conférence, qu'il serait utile que nous considérions, au cours de celle-ci, la signification du mot piété, si nous ne la connaissions déjà ; ou, peut-être, ce qui serait pire, si nous ne la sentions instinctivement. Ce sentiment ne vous fait sans doute pas défaut, à vous qui êtes nés Anglais ; toutefois, comme c'est la mode aujourd'hui de considérer qu'un tel sentiment est non seulement superflu, mais même puéril, il nous sera utile, à plus d'un point de vue, d'étudier sa nature. Parmi tous les écrivains classiques, Horace est celui pour lequel les gentlemen anglais éprouvent, en général, le plus de sympathie, c'est pourquoi je crois que nous aborderons le plus simplement et le plus aisément cette question en examinant la piété d'Horace.

219. — Vous êtes peut-être surpris, pour le moment, quoiqu'on ait pu dire au sujet d'Enée, d'entendre parler d'Horace comme d'une personne pieuse. Mais du moment que votre attention se portera sur ce point vous vous souviendrez de plus dune ligne où apparaît le mot « pietas », seulement vous ne lui avez pas accordé toute sa valeur, jusqu'ici, parce que vous supposiez qu'Horace ne pensait pas ce qu'il disait.

220. — Mais Horace, partout et toujours, pense ce qu'il dit. C'est précisément parce que — quelles qu'aient été ses autres fautes — il n'était pas un hypocrite que les gentlemen anglais lui portent tant d'affection, « Voici, en tout cas, un franc compagnon, se disent-ils, et un homme d'esprit. » Les hommes sages savent que lui aussi est sage. Les hommes sincères savent que lui aussi

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est sincère. Mais les personnes pieuses, faute d'attention, ne savent pas toujours qu'il est pieux.

Un des grands obstacles qui s'oppose à ce que vous le compreniez est qu'on vous a obligé à construire des vers latins en introduisant toujours le mot « Jupiter », en cas de besoin, lorsque vous étiez en peine d'un dactyle. Vous avez toujours le sentiment qu'Horace ne l'employait également que lorsqu'il était en peine d'un dactyle.

221. — Débarrassez-vous complètement de cette idée. Les paroles de tous les auteurs immortels jaillissent du cœur. Les paroles d'Horace débordaient de son cœur; il vous dit exactement ce qu'il est, aussi franchement que Montaigne. Remarquez donc d'abord combien il est modeste : « Ne parva Tyrrhenum per aequor, vêla darem (a) ; — Operosa parvus, carmina fingo (b) ». Fiezvous à ces paroles ; elles sont absolument sincères ; il sait parfaitement bien qu'il ne peut pas naviguer sur la mer Tyrrhénienne, il sait qu'il ne peut se laisser porter par les vents de Matinum, qu'il ne peut que murmurer parmi les bruyères de ses vallons ensoleillés. Mais considérez aussi son orgueil : « Exegi monumentum aère perennius » (c). Il ne craint pas le moins du monde de le dire. Il l'a fait, il sait qu'il l'a fait ; il dit qu'il l'a fait, et ne craint pas qu'on le taxe de vanité.

222. — Considérez maintenant, en troisième lieu, sa piété, et acceptez le témoignage qu'il vous en donne : « Dis pietas mea, et Musa, cordi est. » Il est parfaitement certain de cela également, il vous l'avoue en toute can-

(a) Ode IV, i5.

(b) Ode IV, i.

(c) Ode III, 3o.

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deur, et vous ferez bien de le croire. Tant mieux pour vous si vous pouvez le croire, car pour le croire il faut d'abord le comprendre, et, croyez-moi, vous n'atteindrez pas cette compréhension en cherchant le mot « pietas » dans votre dictionnaire (a). Si vous le faites, vous vous trouverez bientôt arrêtés, quant aux origines, par de fâcheuses contradictions, des étymologies douteuses, et, si vous descendez jusqu'au dérivé italien « pieta », vous aborderez un nouvel ordre d'idées et vous échouerez dans la « misericordia », charité ou pitié.

Ne vous attachez pas à la forme du mot, efforcez-vous de découvrir ce qu'il représente dans l'esprit d'Horace, dans celui de Virgile. C'est plus que la race pour le Romain, plus que le pouvoir pour l'homme d'Etat; son action ne s'arrête que devant la tombe même : « Non, Torquate, genus, non te facundia, non te, restituet pietas ».

Mais il faut considérer la piété, non seulement comme l'attribut des hommes, mais aussi comme celui des dieux ; et, parmi ces derniers, non seulement de ceux qui dictent la miséricorde, mais aussi de ceux qui dictent la vengeance. Didon invoque contre Enée les flots de la mer Tyrrhénienne : « si quid pia numinapossunt ». Soyez convaincus que vous n'arriverez au cœur de cette question ni à l'aide du dictionnaire, ni à l'aide du contexte. 11 faut aimer pour comprendre l'amour, il faut être pieux pour comprendre la piété.

223. — Peut-être le mot vous est-il devenu antipathique, à cause de l'usage vulgaire qu'on en fait aujourd'hui. Vous pouvez en choisir un autre, dans son sens

(a) Le texte dit White and Biddle, auteur d'un lexique latin-anglais.

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métaphorique assez proche, semble-t-il, du Christianisme, en en restant pourtant parfaitement distinct : yptoroç (a). Supposez qu'en contemplant la blanche floraison des oliviers qui couvre le Val d'Arno et le Val di Nievole (que Dieu fait s'épanouir, suivant la piété économique moderne, dans l'unique but de vous fournir de la bonne huile de Lucques) — supposez que vous vous demandiez quelle réponse vous pourriez faire à la question de Socrate : tcoQsv a&Ttç touto to ypw-jjta Xàpoi (i).

224. — J'ai commencé par vous parler de la modestie d'Horace. Il n'y a en effet pas de piété sans modestie. Vous devez sentir que vous n'êtes qu'une frêle créature pour sentir que votre devoir est d'obéir aux ordres qu'on vous donne. Vous vous demanderez ensuite quels sont ces ordres et qui vous les donne. Et vous trouverez, à moins que vous ne soyez bien disgraciés de la nature, que votre esprit possède toujours une notion très claire du bien et du mal, à laquelle vous pouvez, à votre gré, obéir ou désobéir.

Obéissez-y simplement, sans hésiter, elle deviendra, chaque jour, plus claire, et vous sentirez, en vous y soumettant, que vous êtes en harmonie avec la nature et en paix avec Dieu et avec toutes Ses créatures. Vous ne comprendrez pas d'où vous vient cette paix, ni même en

(a) Oint.

(1) Xénopphon. Conviv. II.

[L'hôte proposant d'apporter des parfums, Socrate l'en dissuada.

— Quel parfum devrions-nous exhaler ? demande l'un des convives.

— Celui que répandent l'honneur et la vertu, répond Socrate.

— Et où peut-on se procurer ce parfum ?

— Certainement pas chez les marchands de parfum.

— Où donc ?

— Vous apprendrez ce qui est bon en faisant du bien mais, si vous participez au mal, vous perdrez même la conscience que vous pouvez en avoir].

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quoi elle consiste. Cette sérénité dépasse le domaine de l'intelligence (a) ; elle est visionnaire et imaginative comme l'amour ; elle est aussi réelle que lui, aussi nécessaire à la vie humaine. C'est la seule source de vraie gaieté, de vrai bon sens ; et que vous croyiez ou non à la Bible, au Koran ou aux Vedas, c'est elle seule qui vous permettra de croire en Dieu et de lui plaire et de participer, autant que votre nature le permet, àl'etjôoxia (b) universelle, sous Ses yeux, respectueusement fidèles à ceux qui sont au-dessus de vous et bienveillants à l'égard des créatures qui vous entourent.

223. — Je me permettrai, à ce propos, de vous lire encore un extrait de Carlyle, qui se rapporte, en plus d'un point, au sujet qui nous occupe :

« J'espère aussi qu'ils attaqueront énergiquement et qu'ils finiront par éteindre et déraciner cette vaine habitude d' « expliquer le sens moral », comme on dit. Singulière question ! Comme si la seule chose qui vous importe dans ce monde n'était pas d'appliquer chacune de vos pensées à acquérir plus et toujours plus de « sens moral », et de faire briller ainsi, toujours davantage, votre pauvre âme et toutes ses œuvres du reflet de la Divinité ! Une futile question, vraiment, mes amis, futile, vaine, et. ce qui est bien pire, vous conduisant à une ruine morale dont vous ne vous faites aucune idée ! Le « sens moral » est, Dieu merci, quelque chose que vous n'expliquerez jamais. C'est, si vous pouviez y songer, le miracle perpétuel de la vie humaine. Il relie visiblement, à toutes les époques, la triste humanité provisoire, sur cette terre

(a) Ep. aux Philip. IV, 7.

(b) Ou £u5oxiQffi,ç, satisfaction, approbation, harmonie.

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confuse, avec son Créateur qui règne éternellement dans le Ciel. Aucun principe de plus grand bonheur, aucun principe de plus grande noblesse, aucun principe, quel qu'il soit, ne vous permettra de rendre, le moins du monde, ce problème plus clair qu'il ne l'est. Arrêtez, vous dis-je, sous peine de l'obscurcir à jamais en vous !

— « Deux choses, dit l'illustre Kant », le plus profond et le plus logique des métaphysiciens, « deux choses me rendent muets : l'infini étoile du ciel et le sens du bien et du mal, chez l'homme. » — Vous les voyez, l'un et l'autre, mais n'en parlez pas, n'essayez pas de les « expliquer » car vous ne pourriez rien en dire de sage » .

226. — Je dois encore effleurer, très brièvement, un ou deux points relatifs à cette histoire naturelle de l'âme. Je vous ai prié d'adopter le mot métaphorique et clair, « xpwya », de préférence au terme direct mais obscur « piété » ; je l'ai fait surtout parce que le Maître de votre religion a choisi cette épithète métaphorique pour désigner, à tout jamais, Sa vie et Sa personne.

Mais, si vous voulez consacrer une heure ou deux à lire et à méditer l'écriture que lisaient les Grecs pieux, — non pas imprimée délicatement sur du papier, mais peinte délicatement sur l'argile — , si vous voulez examiner les écritures de la religion Athénienne, qu'ils inscrivirent, en leurs jours de fidélité, sur les vases Pan-athéniens, vous trouverez que le don matériel du ^pùrjjia, ou de l'huile sainte, fait au vainqueur de la lutte visible et royale de la vie, est toujours symbolisé par l'image de cet esprit ou déesse de Pair qui était la source de leur existence (a). Et, avant d'abandonner cette partie de

(a) Athéna, voir Queen of the Air .

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