‹ Le val d'ArnoChapitre 21 sur 26 · OF UNIVERSITY OF ILLINOIS · texte numérisé non relu

OF UNIVERSITY OF ILLINOIS

mon sujet, permettez-moi de vous donner un conseil qui pourra vous être utile. Si jamais vous parvenez à vous procurer de ce ^pur^a provenant du vrai apothicaire, ou [rjpoTCtoÀYjç, ne vous inquiétez pas, quand vous l'aurez mis de côté, d'y chercher des dragons ou des chiens morts. Mais cherchez-y les mouches mortes (a).

227. — Remarquez que je ne vous cite saint Paul que comme je vous cite Xénophon ; mais j'attends de vous que vous retiriez quelque bien de l'un et de l'autre. Gomme je désire que vous songiez à ce que Xénophon entend par « {juxvtsmc » (&), je désire aussi que vous songiez à ce que saint Paul entend par « rcpocpTiTeta ». Il vous dit d'éprouver toutes choses, de maintenir les bonnes et de ne pas mépriser les prophéties.

228. — Gomme ce monde s'est absolument refusé, depuis près de cinq cents ans, à agir suivant les commandements explicites de tout prophète qui parla jamais à aucune nation, comme il s'est réduit à l'état de Saùl qui ne recevait plus aucune réponse ni d'Urim, ni des prophètes, il se peut, dis-je, que tandis que vous êtes ici, il reçoive une consultation nécromancienne de la sorcière d'Endor (e). Mais c'est une éventualité dont vous n'avez pas à vous inquiéter. Il y a, en vos cœurs, une puissance prophétique connue des Grecs comme des Juifs, comme des Apôtres, et qu'il dépend de vous de connaître. Si elle se tait en vous, ne la méprisez pas en acceptant avec trop de quiétude cette privation ; si elle

(a) « Les mouches mortes empestent le parfum de l'apothicare. De même la moindre folie ternit la réputation du sage. » — Ecclésiaste, X, 1 .

Voir citation § 223, note (1).

(b) Divination.

(c) Allusion, sans doute, aux pratiques des spirites et des « palmistes ». Voir I Samuel, XXVIII, 6.

i62 LE VAL D'ARNO

vous parle, ne la méprisez pas en enfreignant ses ordres.

229. — Vous voyez que dans cette large définition que je donne du mot « pietas » — respect de la loi sentimentale — j'ai pour moi l'usage et toutes les autorités classiques. Pour ce qui est de la signification particulière du mot : « religion », dont je me servirai ensuite, il n'existe aucune autorité d'une portée aussi générale, et il ne peut en exister aucune, quant à sa signification restreinte et précise. Les meilleurs auteurs emploient le mot dans divers sens, et vous devez interpréter chacun d'eux suivant son propre contexte. Quant à moi, j'ai toujours donné à ce terme un sens vague. Je m'efforcerai désormais, de l'employer dans certaines limites que je me propose d'adopter dans l'avenir, et que je ne transgresserai que par négligence, ou en considération du sens particulier que d'autres lui donnent. La valeur du mot, sur laquelle je désire attirer à présent votre attention, consiste dans son emploi relativement aux divisions doctrinales. Vous ne dites pas qu'un homme est d'une piété et l'autre d'une autre, mais vous dites qu'un homme est d'une religion et l'autre d'une autre.

230. — La religion professée par tout homme doit donc être entendue comme le sentiment qui le lie, ir rationnellement, à l'accomplissement de certains devoirs ou à l'acceptation de certaines croyances, propres à une certaine communauté (à laquelle il appartient), distincte du reste du monde. J'ai dit « qui le lie irrationnellement » par un sentiment, en tout cas, indépendant de la raison, souvent supérieur à celle-ci, semblable à celui qui ramène l'abeille à la ruche et l'oiseau au nid.

La religion d'un homme est la forme de repos d'esprit, l'abri que ses pères ont, en partie, acquis ou construit

LA MER TYRRHÉNIENNE i63

pour lui, et qu'il s'est, en partie, érigé lui-même par son respect pour la coutume ancienne. Elle consiste dans la connaissance plus ou moins parfaite qui a pu lui être accordée, dans son pays natal, jusqu'à ce jour, du caractère, de la présence et des agissements de la Divinité, connaissance modifiée par les circonstances du milieu environnant.

Il se peut que l'acquisition imprévue d'une nouvelle connaissance, l'oblige à livrer ses anciennes idoles aux taupes et aux chauves-souris. Mais seule une intervention miraculeuse peut justifier un tel reniement de la religion de ses aïeux, et cette intervention est certainement insensée lorsqu'elle l'excite à l'insulter.

23 1. — D'autre part, la valeur des cérémonies religieuses et la vertu des vérités religieuses résident dans l'humble accomplissement des premières, comme l'usage révéré de la famille, et dans l'humble reconnaissance des autres, comme la science bornée d'un enfant. Les unes et les autres sont immédiatement anéanties, et le cérémonial et le préjugé doctrinal nous mènent droit au péché, du jour où ils nous remplissent de vanité pour notre sagesse et de violence dans nos méthodes de prosélytisme. Ceux qui parcourent là terre et la mer à la recherche d'un prosélyte portent trop souvent l'enfer en eux et l'insufflent encore davantage au cœur de leurs disciples.

232. — Je puis enfin vous dire, à l'aide de mots si clairement définis que vous ne pouvez plus les mécomprendre, que nous allons étudier les résultats, en Italie, de la victoire d'un chrétien impie, sur un pieux infidèle, au cours d'une lutte que, s'il fut jamais donné aux princes du mal de régner sur les ténèbres de ce

monde, ceux-ci ont entièrement provoquée et dont ils ont certainement décidé l'issue. La guerre ne se termina réellement qu'après la bataille de Tagliacozzo, livrée en 1268; mais il n'est pas nécessaire que vous reteniez cette date ; souvenez-vous seulement du fait comme ayant eu lieu trois ans après la grande bataille de Bienvenue (a), Benevento, qui fut décisive. Retenez donc bien :

i25o. Première révolte des Métiers à Florence. 1260. Bataille de l'Arbia.

1265. Bataille de Bienvenue.

Entre cette bataille de Bienvenue et celle de Tagliacozzo (que vous pourriez presque traduire : la bataille de la Mort du cerf — cozzo, coup de corne — le jeune Gonradin pouvant être assimilé à un jeune cerf des montagnes) — entre ces deux batailles, dis-je, se place la deuxième révolte des Métiers à Florence dont je vous parlerai dans ma prochaine conférence.

233. — Les deux princes allemands qui périrent au cours de ces deux batailles — Manfred de Tarente et son neveu et pupille Gonradin — sont l'un le fils naturel, l'autre le petit-fils légitime de Frédéric II. Ge sont les deux derniers champions, dans le sud de l'Italie, de la puissance infidèle allemande, hostile à l'Eglise et alliée aux Sarrasins, cette alliance ayant été loyalement maintenue depuis l'entrée triomphale et le couronnement de Frédéric II à Jérusalem. Manfred avait non seulement confié à des Sarrasins le commandement d'un grand nombre de ses forteresses, mais aussi la direction de ses tribunaux civils. Mon impression personnelle, à ce sujet,

(a) Welcome. Nous dirions Bénévent.

LA MER TYRRHÉNIENNE i65

c'est qu'il trouvait les Sarrasins plus équitables et dignes de plus de confiance que les Chrétiens. Il convient pourtant de rappeler ici les accusations portées par l'Eglise contre toute la famille de Souabe : Gomme quoi Manfred aurait étouffé son père Frédéric, sous des coussins, à Ferentino; comme quoi, parmi les fils de Frédéric, Conrad aurait empoisonné Henri, et Manfred, Conrad. Je crois pourtant que vous trouverez, après examen, le prince Manfred, l'un des plus nobles représentants de la chevalerie du Nord. Quant à son neveu, élevé en chevalier accompli par sa mère, Elisabeth de Bavière, ses ennemis même ne trouvèrent rien à lui reprocher, même lorsqu'ils décidèrent de le faire mourir, si ce n'est la splendeur de son esprit et l'éclat de sa jeunesse.

234. — Le seul doute qui pourra vous rester, après avoir étudié attentivement le caractère de leur adversaire, Charles d'Anjou, concernera le titre de Chrétien, que je lui donne, comme opposé à Infidèle. Mais il disparaîtra bientôt si vous pénétrez davantage l'esprit de cette chrétienté naissante du xnie siècle. Vous verrez que, si les hommes portés à la vertu considèrent celle-ci comme la mère de toutes les vertus, les hommes portés au crime l'adoptent parce qu'elle pardonne tous les crimes. Ce qui distingue la cruauté gibeline ou infidèle de la cruauté guelfe ou chrétienne, c'est que la première s'exerce dans la fureur des passions, tandis que la seconde s'exerce de sang-froid.

J'espère (au cours de prochaines conférences sur l'architecture de Pise) vous décrire l'opposition existant entre les Conti, les comtes, gibelins, et les guelfes Visconti , vicomtes ou « anti-contes », qui aboutit, entre autres choses, à la mort du comte Ugolino délia Ghe-

i66 LE VAL D'ARNO

rardesca, dont la préméditation fut partout flétrie (a). Le comte Ugolino était un traître et méritait la mort, mais un autre comte de Pise, absolument fidèle à la cause gibeline, fut mis à mort par Charles d'Anjou, non seulement de sang-froid, mais en lui infligeant délibérément le supplice d'Ugolino ; son fils fut tué devant ses yeux, non au fond d'un cachot, mais à la lumière du jour (è).

Parmi les symboles héraldiques les plus caractéristiques du moyen âge, vous devez vous souvenir de l'aspic qui figure sur l'écu de ces vicomtes guelfes ; il symbolise la cruauté impitoyable de cette religion mal entendue ; mal entendue, mais pas le moins du monde hypocrite. Elle est absolument sûre d'elle-même et peut répondre avec assurance de tous ses actes. Cette sérénité de cœur ne se montre jamais chez les Infidèles coupables : ils meurent dans le désespoir et dans les ténèbres pour la plus grande satisfaction des convictions religieuses de leurs adversaires.

235. — Le pape français avait donc appelé Charles d'Anjou. Celui-ci ne se serait pas rendu à son invitation, même suivi par toutes les forces d'Anjou et de Provence, si le Scylla de la mer Tyrrhénienne (c) ne s'était allié à lui. Pise surveillait et défendait la côte de Rome avec ses quatre-vingts galères (la flotte sicilienne étant venue s'ajouter à la sienne). Une tempête irrésistible força ses navires à chercher un refuge et les forces de Charles, sur un seul navire, parvinrent à débarquer à l'embouchure du

(a) Rivalité entre le parti populaire guelfe dirigé par Ugolino et les Visconti, et l'ancienne aristocratie gibeline. Voir Dante, Enfer, chant XXVIIII.

(b) Allusion au meurtre des comtes Gérard et Gavano Donoratico (Sismondi, chap. xxi).

(c) C'es-à-dire la tempête, symbolisée par le fameux écueil du détroit de Messine.

Tibre, et établirent leurs quartiers à Rome, dans le couvent de Saint-Paul. De son côté, sa femme consacrait son douaire à augmenter son armée, qu'elle conduisit ellemême à travers les Alpes.

Gomment il obtint cette femme et ce douaire, c'est ce que nous apprendra Villani, pour autant que je puisse traduire en anglais son vigoureux langage. Je remplacerai pourtant l'anglais « pilgrim » par l'italien « romeo », en partie pour plaire à toutes les Juliettes anglaises, en partie pour que vous puissiez mieux comprendre la fin du sixième chant du Paradis (a) .

236. — « Or le comte Raymond Béranger avait hérité de toute la Provence, de ce côté du Rhône ; et c'était un seigneur sage et courtois, de noble condition et vertueux ; et sous son règne s'accomplirent maints faits honorables. Et à cause de sa courtoisie et de sa noble condition, tous les gentilshommes de Provence, de France et de Catalogne avaient coutume de se rendre à sa cour; et ils y composaient plus d'un vers couplé et plus d'une chanson provençale sur de longues périodes ».

237. — Je dois m'arrêter pour vous dire que Ion entend par vers couplés, ou couplets (b), des vers rimes, comme opposés à la monotonie du vers latin ; car notre oreille s'est éduquée aux assonances et nous savons que voile rime avec étoile (c). Vous devez savoir aussi qu'une « chanson sur de longues périodes » désigne une chanson didactique, renfermant un vaste sujet en peu d'espace

(a) « Dans cette étoile brille la lumière de Romée dont la grande œuvre fut si méconnue » etc. Voir Villani, VI, 90.

(b) « Cobbled » ou « couplet » verses. Dans les chansons de geste on entend par couplet une série de vers sur la même rime.

(c) That dove rhymes with love,

(comme le fait la nouvelle peinture didactique chrétienne). L'exemple suivant (quoique d'une période plus moderne) vous en donnera une meilleure idée que ne le pourrait faire toute définition :

Vraye foi de nécessité,

Non tant seulement d'équité,

Nous fait de Dieu sept choses croire :

C'est sa douce nativité,

Son baptesme d'humilité,

Et sa mort, digne de mémoire ;

Son descens en la chartre noire;

Et sa résurrection, voire ;

L'ascension, d'auctorité,

Sa venue judicatoire

Ou ly bons seront mis en gloire

Et ly mais en adversité. » (a)

238. — ce Et tandis qu'ils composaient ces couplets et ces credos harmonieux un « romeo » arriva à la cour qui s'en revenait du sanctuaire de Saint-Jacques ».

Il faut encore que je m'arrête pour vous faire observer que Villani aurait dû l'appeler « pellegrino » et non « romeo ». Car il y a trois variétés de voyageurs pieux : Le paumier qui se rend en Terre Sainte, le pèlerin qui se rend en Espagne et le « romeo » qui se rend à Rome. Ce « romeo » a sans doute été à Rome aussi.

« Il s'arrêta à la cour du comte Raymond et se montra si sage et témoigna de tant de valeur (valoroso) qu'il obtint la faveur du comte qui en fit son maître et son guide en toute chose. Sans se départir d'une façon de vivre à la fois simple et pieuse, il parvint, au bout de peu

(a) Du Testament de Maître Jehan de Mung (49-60).

de temps, à force d'ingéniosité et de clairvoyance, à doubler, par trois fois, les revenus du comte tout en maintenant une cour nombreuse et renommée. Le comte avait quatre filles; il n'avait pas de fils. Et, grâce à la sagesse et à la prévoyance (a) du bon romeo — (je ne puis faire mieux que de rendre « procaccio » par prévoyance mais ce n'est qu'approximatif car le mot dérive de procax, le don de prudente audace, en avançant ; « assurance » (b) rend assez bien cette signification, en plus faible) — grâce, disais-je, à la sagesse et au don d'arriver (c) — si vous voulez — du bon pèlerin, il parvint à marier l'aînée, en lui donnant une riche dot, au bon roi Louis de France, disant au comte : ce Laissez-moi faire — « Lascia mi fare » — et ne vous inquiétez pas de la dépense, car si vous mariez la première si bien, je vous marierai les deux autres à meilleur compte, grâce à leur parenté ».

239. — « Et c'est ainsi qu'il advint. Car aussitôt le roi d'Angleterre (Henri III), étant parent du roi de France, prit la puînée Eléonore, avec une très faible dot; ensuite, son frère naturel, élu Roi des Romains, prit la troisième; la plus jeune restait à marier. « Pour celle-ci, dit le bon romeo, je désire vous donner un gendre puissant qui soit votre héritier » — aussitôt dit, aussitôt fait. Car, rencontrant Charles, comte d'Anjou, frère du roi Louis, il fit à Raymond cette prophétie : « Donne-la lui car son destin est de dominer le monde ». Ainsi fut fait. Et après tout ceci, il advint, par suite de l'envie qui ruine tout bien, que les barons de Provence devinrent jaloux du bon romeo

(a) Provision.

(b) Forwardness .

(c) Progressive faculty.

et l'accusèrent devant le Comte d'avoir mal géré les biens de l'État, et obtinrent de Raymond qu'il lui en demandât compte. Le bon romeo dit alors : « Comte, je t'ai servi longtemps et d'humble je t'ai fait puissant, et pour ceci, à cause des mauvais conseils de ton peuple, tu me témoignes peu de reconnaissance. Je suis arrivé à ta cour, comme un pauvre romeo, j'y ai vécu honnêtement grâce à tes secours ; fais-moi rendre aujourd'hui mon petit mulet, mon bourdon et ma besace, tout ce que j'avais en arrivant, et je te tiendrai quitte de tous mes services ». Le comte ne voulait pas le laisser partir maiSj rien ne put le retenir. Et il s'en alla tel qu'il était venu sans que personne ne sut jamais ni d'où il venait, ni où il alla. Beaucoup songèrent qu'il était, en vérité, un esprit saint ».

240. — C'est ce pèlerin, notez-le, que Dante place dans le cercle de la Justice, comme exemple du juste serviteur [a) ; l'empereur Justinien y représente le juste maître. La législation de Justinien a bien tourné pour l'Angleterre ; mais les mariages arrangés par le bon romeo ont mal tourné pour elle, et pour Rome, et pour Naples. Car Béatrice de Provence, ayant résolu d'être reine comme ses trois sœurs, poussa Charles à cette expédition d'Italie. Elle fut couronnée, avec lui, reine d'Apulie et de Sicile, le jour de l'Epiphanie de l'an 1265, et l'on peut dire que les offrandes qu'elle et son mari apportaient ce jour possédaient réellement un pouvoir magique. Aussitôt les fêtes du couronnement terminées, Charles partit pour livrer bataille à Manfred et à ses Sarrasins.

« Et ce Charles, dit Villani, était sage et de bon conseil, très vaillant sous les armes, farouche et redouté par

(a) Paradis, ch. VI.

LA MER TYRRHENIENNE 171

tous les rois de la terre, magnanime, ayant de hautes ambitions, sans peur dans l'exécution de ses grandes entreprises, ferme dans l'adversité, pesant chacune de ses paroles, parlant peu — agissant beaucoup. Il ne riait presque jamais et alors très peu, il était sincère catholique et fidèle impeccable, sévère dans la justice. Son regard était dur, sa taille haute et nerveuse, le visage olivâtre avec un grand nez ; il portait, mieux que tout autre, la majesté royale. Il veillait beaucoup et dormait peu et avait coutume de dire que le temps qu'on passait à dormir était du temps perdu ; il se montrait généreux vis-à-vis de ses hommes d'armes, mais avide de terre, de titres et d'argent, de quelque source qu'ils proviennent, pour soutenir ses expéditions guerrières ; il ne se plaisait ni parmi les courtisans, ni parmi les débauchés, ni parmi les bouffons ».

241. — C'est à ce roi résolu, nouvellement couronné, chevauchant au sud de Rome, que Manfred, retranché dans sa vallée de Nocera, sous le mont Saint-Angelo, envoya un messager pour offrir la paix. Jéhu, fils de Namsi n'est pas plus prompt dans sa réponse au messager d'Ochosias que n'est le fougueux roi Chrétien. Il répondit lui-même : « Qu'as-tu à faire de la paix ? Dis au Sultan de Nocera que je l'enverrai, aujourd'hui même, en enfer, ou qu'il m'enverra en paradis ».

i[\i. — N'allez pas croire que ce soit là le langage d'un hypocrite. Charles était aussi bien préparé à la mort, ce jour-là, que ne le fut jamais un covenantaire (a) écossais combattant pour la Sainte Ligue, et aussi certain que la mort ne l'atteindrait, si elle l'atteignait, que pour le glo-

(a) Signataire du covenant écossais de i638, dirigé contre Charles Ier et l'Eglise anglicane.

rifier et le bénir. Balfour de Burley, en combattant Claverhouse, n'est pas plus sincèrement convaincu que l'épée qu'il tire est celle du Seigneur et de Gédéon. Et tout l'orgueil chevaleresque d'un Glaverhouse s'allie, chez Charles, à la foi intrépide et au ressentiment religieux :

« Cette lie sarrasine conduite par un bâtard allemand, traître à sa foi, usurpateur du trône de sa race, ose-t-elle me regarder en face, moi, un chevalier Chrétien, un prince de la maison de France ? Va dire au sultan de Nocera que je l'enverrai aujourd'hui même en enfer ou qu'il m'enverra en paradis ».

Ces paroles ne sont pas plus passionnées qu'hypocrites. Elles sont mesurées, décisives et aussi concises que possible. Charles n'était pas prodigue de mots et ne dévoilait sa pensée que lorsqu'il voulait la faire connaître.

243. — Le messager rapporta cette réponse à son maître, et le roi français continua de chevaucher à la tête de ses troupes. Manfred le rencontra dans la plaine de Grandella, devant Benevento. J'ai traduit le nom de cette forteresse par <c Bienvenue ». C'est, comme vous pouvez vous en souvenir, l'ancien Maleventum dont le nom de mauvais présage fut ainsi transformé ; c'était peut-être simplement, à l'origine : jjuxXoaç — un roc plein de chèvres sauvages ? (a) — ce qui le rapprocherait de la signification de Tagliacozzo (b).

244- — Charles divisa son armée en quatre compagnies. Dans celle qu'il commandait en personne se trouvait un capitaine, notre anglais Guy de Monfort, sur lequel planait la destinée de son farouche aïeul qui poursuivit les ber-

(a) R. doit avoir songé à |j.aXo<; blanc (en parlant d'une chèvre) L'étymologie n'est pas claire.

(b) Voir § 23a.

LA MER TYRRHÉNIENNE i73

gers Vaudois dans leurs montagnes, comme des chèvres sauvages (a). La dernière et, dit-on, la meilleure compagnie était composée de guelfes exilés de Florence, sous le commandement de Guido Guerra, dont vous connaissez déjà le nom (b). « Ceux-là », dit Manfred, en les voyant se mettre en ligne « ne perdront pas aujourd'hui ». Il entendait par là que, s'il était vainqueur, il suspendrait leur exil. La trahison du comte de Gaserta, beau-frère de Manfred, décida de la bataille. A la fin de la journée, Manfred resta seul avec quelques chevaliers qu'il entraîna dans une dernière charge. Comme il se coiffait de son casque, le cimier en tomba. « Hoc est signum Dei », dit-il, acceptant ainsi ce qu'il reconnaissait être le dessein du maître de toutes choses ; n'invoquant pas Dieu comme son allié, ne demandant rien de lui, comme si Ses intentions pouvaient être changées ; ne le craignant pas non plus, comme un ennemi, mais acceptant simplement ce signe que le jour marqué pour sa mort était venu. Il se jeta dans la mêlée, armé comme un simple soldat, et resta gisant, inconnu, parmi les morts.

245. — Avec lui, périt tout le sud de l'Italie. Après ce jour de trahison, jamais sa noblesse ne se releva, jamais son peuple ne prospéra.

Vous pouvez lire, si vous le voulez, dans Dante, comment le corps de Manfred fut découvert, rejeté et maudit (c). Je me contenterai, aujourd'hui, de vous dire rapidement l'usage que Charles fit de cette victoire et comme il la consomma, trois ans plus tard, par la défaite de Conradin.

(a) Le comte de Monfort était le grand-père de Guy de Monfort comte de Leicester.

(b) Voir| 126.

(c) Purgatoire, III.

La ville de Benevento ne lui avait offert aucune résistance, il ne la livra pas moins au pillage et massacra ses habitants. Cette tuerie dura huit jours; les femmes et les enfants furent égorgés comme les hommes ; le sang sarrasin coulait également dans leurs veines (a). La femme de Manfred, Sybille d'Epire, ses enfants, tous les barons de sa suite moururent ou périrent, plus tard, dans les prisons de Provence. Tous les fidèles chevaliers gibelins de Pise périrent avec le jeune Conrad. Le fils de Frédéric d'Antioche, qui avait chassé les Guelfes de Florence, fut pendu, après qu'on lui eut arraché les yeux. C'était le dernier représentant de la maison de Souabe. Vingt-quatre barons de Calabre furent exécutés à Gallipoli et à Rome. Charles fit couper les pieds à ceux qui avaient combattu pour Conrad ; ensuite — craignant qu'on en eût pitié — il les enferma dans une maison de bois à laquelle il fit mettre le feu. Son lieutenant en Sicile, Guillaume de l'Etendard, après avoir assiégé la ville d'Augusta, qui se défendit courageusement, et l'avoir conquise par trahison, massacra de sang- froid tous les habitants (ils devaient être au moins trois mille, puisque un millier d'entre eux était en état de porter les armes) ; une fois les rues désertes, on arracha les derniers survivants de leurs refuges, on les traîna jusqu'au bord de la mer, où ils furent décapités, et leurs cadavres furent jetés à l'eau. Les juges chrétiens de Charles n'usèrent pas de plus de clémence, en Calabre, à l'égard de ses ennemis. Ainsi prit fin le pouvoir de l'Islam et de l'hérésie en Italie ; ainsi y fut rétablie, en toute sûreté, la foi catholique.

(a) Voir Sismondi, chap. xxi.

LA MER TYRRHÉNIENNE i75

246. — Mais non la domination française. Après quatorze ans de souffrance, la Sicile entonna ses vêpres ardentes et Charles vit sa flotte incendiée par un amiral Calabrais, à l'endroit où Scylla domine l'aboyant Salamis (a). Le roi français n'en mourut pas moins en paix, recevant pieusement le sacrement et prononçant de bonne foi ces dernières paroles, en faisant l'examen de sa vie passée : « Seigneur Dieu, comme je crois fermement que vous êtes mon Sauveur, je vous prie de prendre mon âme en votre miséricorde; et comme j'ai conquis la Sicile plus pour servir la Sainte Eglise que par convoitise personnelle, je vous prie de me pardonner mes péchés. »

247. — Notez les deux points de cette prière. Il demande entière miséricorde à cause de sa foi dans le Christ; mais il demande rémission du purgatoire proportionnellement aux bonnes œuvres qu'il a faites ou cru faire.

Vous vous croyez tellement plus sages, tellement meilleurs, aujourd'hui que vous ne croyez plus au purgatoire et que vous ne massacrez plus les femmes et les enfants. Mais nous ne devons pas être trop fiers de ne plus croire au purgatoire, si nous ne sommes pas absolument certains de notre sincère désir d'être purifiés ; et, quant à ne pas massacrer des enfants, il est vrai que, de nos jours, un gentleman anglais n'enfoncera pas volontiers un couteau dans la gorge d'un enfant ou d'un agneau, mais il exterminera, par la maladie, un grand nombre d'enfants, afin d'augmenter ses loyers, avec la même indifférence avec laquelle il mange un certain nombre de livres de mouton. Pour ce qui est du massacre proprement dit, je ne crois pas qu'un enfant souffre autant,

(a) En 1282, la Sicile se souleva contre les Français qui furent massacrés (vêpres siliciennes) . L'amiral calabrais est Roger de Loria.

x76 LE VAL D'ARNO

devant la mort, qu'un homme fait, et il tient moins à la vie. Aucune peine physique ou morale infligée à un petit enfant ne peut être comparée à celle qu'endurent un bon fils ou un amant sincère mourant lentement d'une blessure douloureuse loin d'une famille dont le sort dépend de lui, loin d'une amante qui s'est vouée à lui. Les victoires de Charles ajoutées à ses massacres ne pourraient fournir un état de plus de vingt mille morts, hommes, femmes et enfants.

Mais, depuis que j'ai commencé ces conférences sur les arts de la paix, plus de cinq cent mille hommes, dans la force de l'âge, sont tombés sur les plaines de France, massacrés par la folie et par l'insolence de deux empereurs chrétiens (a), et par ce mélange de mesquine rapacité et d'une vanité, plus mesquine encore, que les nations chrétiennes appellent aujourd'hui « patriotisme ».

248. — Je vous ai affirmé, à diverses reprises, que les Croisés (conduits par saint Louis ou par son frère), vivant habituellement du fruit de leurs rapines, se laissant aisément provoquer au meurtre, étaient encore trop violents pour comprendre l'esprit et le caractère de ce Christ dont ils portaient la Croix. Ce n'a pas été, j'imagine, sans provoquer quelque doute chez beaucoup d'entre vous qui ont acquis l'habitude de chercher, dans ces âges reculés, la doctrine — sinon la conduite — la plus parfaite. Nous commettons la même erreur, que nous les considérions plus nobles ou plus vils que nous-mêmes. Ils n'avaient pas encore atteint la connaissance que nous avons méprisée, ni chassé de leur foi les ombres dont nous avons, de nouveau, obscurci la nôtre.

(a) Ces leçons datent de 1873 mais R. professait à Oxford depuis plusieurs années.

ÔC

fc

ce

es

Page 1