‹ Le val d'ArnoChapitre 3 sur 26 · Avant la fin d'un de nos trimestres universitaires · texte numérisé non relu

Avant la fin d'un de nos trimestres universitaires

(a) La première conférence fut donnée à Oxford, le 20 octobre 1873. Voir introduction. — R. résume ici un passage de Villani. (Cronica, liv. VI, ch. xxxix.)

a LE VAL D'ARNO

à partir de ce jour, le i3 décembre de cette même année i25o, mourut à Ferentino, en Apulie, le second empereur d'Allemagne du nom de Frédéric, le second aussi des deux grands astres qui, de son vivant, régissaient le monde, selon l'astronomie de Dante. Lorsque sa lumière vint à s'éteindre « le pays qui était jadis le berceau de la valeur et de la courtoisie devint le rendezvous de tous ceux qui n'osent ni s'approcher des gens de bien ni leur parler ».

« In sul paese ch' Adice e Po riga solea valore e cortesia trovarsi prima che Federigo avesse briga; or puô sicuramente indi passarsi per qualunque lasciasse, per vergogna di ragionar co' buoni, d'appressarsi ».

Purgatoire. Chant 16.

3. — Le « Paese ch' Adice et Po riga » est naturellement la Lombardie ; et il eût suffi de la désigner par le nom de son fleuve principal. Mais Dante avait une raison spéciale pour mentionner l'Adige.

C'est toujours par la vallée de l'Adige que les forces des Césars allemands descendent en Italie; et ce pont crénelé jeté sur le fleuve, à Vérone (dont beaucoup d'entre vous se souviennent, sans doute), fut ainsi construit afin de permettre aux cavaliers allemands de pénétrer constamment, en toute sécurité, dans la ville. Vérone était la première place forte des empereurs en Italie ; ils y étaient soutenus par la puissante famille des Montecchi, Montacutes ou Mont-aigu-s (a), seigneurs des pics montagneux

(a) Le texte ajoute : or Montagues, mentionnant ainsi la forme anglaise du mot.

— en lutte avec la famille desCapelletti, des gens coiffés, ou mieux, coiffés d'écarlate.

Cette coïncidence étymologique et les notions familières que vous possédez sur les combats réels qui se livrent entre les sommets aigus et les bonnets plats des nuages — ou pétases (d'où le mont Pilate, Pileatus, tire son nom) (a) — jette un jour curieux sur la rivalité existant entre Frédéric II et Innocent IV et l'illustre en plus d'un point. Ce conflit symbolise pour tous les temps, dans ce qu'elle a de bon et de mauvais, la lutte de l'autorité solide, rationnelle et terrestre du Roi et de l'Etat, contre l'autorité plus ou moins fantomatique, encapuchonnée, imaginative et nubiforme du Pape et de l'Eglise.

4- — H serait également à souhaiter que vous fixiez nettement dans votre esprit les rapports existant entre les objets matériels — en tant qu'ils dominent ceux qui rattachent les concepts spirituels — entre les Alpes et leurs nuages, entre les plaines et leurs fleuves.

Remarquez surtout les relations existant, d'une part, entre l'Adige et le Pô, d'autre part, entre l'Arno et le Tibre. Parmi les sources et les eaux courantes, l'Adige est, en effet, le canal de la puissance impériale, comme le Tibre celui de la puissance papale et, de même que la force de la Couronne est fondée sur les pics neigeux qui dominent Habsbourg et Hohenzollern (£), de même celle

(a) Pileatus, coiffé du pileus, bonnet de laine de la forme du bonnet phrygien.

(b) L'expression anglaise : look down n'implique pas une proximité immédiate.

Les ruines de l'ancien château de Habsbourg sont situées dans la vallée de FAar (canton suisse d'Aargau). Quant à la colline de Zollern, elle s'élève près d'Hechingen, dans la principauté actuelle, enclavée dans le Wurtemberg. L'ancien château de Hohenstaufen est également situé dans le Wurtemberg à une grande distance, mais en vue des Alpes.

de la Calotte rouge réside dans les marais de la Campagne

ce quo tenuis in sicco aqua destituisset (a) ».

Vos connaissances de la politique et des arts des villes établies dans les deux grandes vallées de Lombardie et de Toscane — en tant qu'ils ont été influencés par leur sympathie pour l'Empereur ou pour l'Eglise — devront donc se classer, dans votre esprit, suivant une disposition symétrique qui éclairera, de manière sûre et suggestive, tout notre travail à venir.

5. — « Tenuis in sicco ». Ces mots s'appliquent aussi littéralement à l'origine des cours d'eau qu'aux conditions primitives et à la fondation des grandes villes du monde. Vous découvrirez, en effet, que l'activité de la Couronne, édifiant ses tours, l'activité du Capuchon, édifiant ses dômes et l'activité de la Tête nue, bâtissant ses chaumières — les trois principaux groupements d'énergie auxquels nous devons l'architecture de notre terre (en opposition avec ses antres et ses cavernes) — sont régies éternellement par des lois spirituelles correspondant aux lois physiques qui règlent la vie des rochers, des nuages et des fleuves.

La tour que beaucoup d'entre vous se souviennent d'avoir vue, chaque jour, dans votre enfance, dominant les « rives sinueuses » de la Tamise (b) (la Tour, sur la colline de Londres), le dôme qui émerge encore de la peste de ses nuages terrestres (<?), et les murs même de

(a) T. Livius I, 4, 5.

(b) Voir Pope, Windsor Forest :

« Oh, wouldst thou sing what heroes Windsor bore,

« What Kings first breath'd upon her winding shores. »

(c) Il s'agit de la Tour de Londres — dont la partie la plus ancienne (la Tour blanche) se dresse sur une légère élévation — et du dôme de la cathédrale de Saint-Paul.

cette cité qui fut « aima », qui put nourrir, comme une tendre mère, la jeune Angleterre, parce qu'elle était protégée, contre toute agression, par les cours d'eau de sa plaine, — tout cela peut être balayé, dans quelques années, comme un monceau de pierres inutiles, mais les rochers, les nuages et les fleuves de notre pays lui rendront pourtant, un jour, la gloire de la loi, de la religion et de la vie.

6. — Je vais vous demander de déchiffrer les hiéroglyphes inscrites sur l'architecture d'une nation morte, dont le caractère ressemblait beaucoup au nôtre, dont les lois et le commerce ont beaucoup influencé les nôtres et qui, du fond de son tombeau, est encore l'éducatrice de nos artistes modernes.

Je sais qu'on s'attendra à ce que je commente les qualités de son art, sans m'en rapporter à la sagesse de ses lois, et que j'expose les résultats obtenus par Tun et l'autre, sans chercher à pénétrer les sentiments qui les ont inspirés. C'est ce que je ne puis faire. Mais je vais terminer le développement de ces généralisations nécessairement vagues et peut-être prématurées. Je vous demanderai seulement d'étudier quelques traits de la vie et des œuvres de deux hommes, père et fils, citoyens de la ville dans laquelle se concentra d'abord l'énergie de ce grand peuple («), et de déduire de cette étude les conclusions qu'elle comporte, ou de poursuivre les recherches qu'elle pourrait vous suggérer.

7. — Il est de mode, aujourd'hui, de mépriser Vasari. Celui-ci est, en effet, méprisable et comme historien et comme critique d'art, surtout dans son admiration pour

(a) Au point de vue des arts plastiques, Pise peut être considérée comme l'éducatrice de Florence.

Michel-Ange. Il n'en relate pas moins les traditions et les idées de son temps ; et vous devez connaître celles-ci exactement avant de réussir à les rectifier. C'est pourquoi je me permettrai de vous rappeler une phrase de Vasari que beaucoup d'entre vous ont souvent entendue citer, mais dont, peut-être, un petit nombre ont suffisamment apprécié la valeur :

« Au moment où Niccola Pisano travaillait sous la direction de quelques artistes grecs qui sculptaient les figures et d'autres ornements en intaille de la cathédrale de Pise et du temple de Saint-Jean, il se trouvait, parmi les nombreux fragments de marbre rapportés par la flotte (i) pisane, quelques tombes antiques. L'une d'elles , sur laquelle était sculptée la Chasse de Méléagre, était spécialement remarquable par sa grande beauté » [a).

Pénétrez-vous bien des faits rapportés par ce passage et de leur signification. Ils sont, en somme, exacts et dignes de la plus grande attention.

8. — Vous vous trouvez vers le milieu du xine siècle, i2oo-i3oo. Le cœur de la nation grecque a cessé de battre depuis plus de mille ans ; sa religion est morte depuis six siècles. Mais, à travers la ruine de sa foi et l'ombre qui pèse sur son cœur, la dextérité de ses mains et l'ingéniosité de son instinct de composition se font encore sentir. Dans les centres de la puissance chrétienne, les Chrétiens ne sont encore capables de bâtir que sous

(i) « Armata », le terme exact pour une armée de terre est « esercito ».

(a) Traduit directement du texte de Ruskin. Ce texte diffère, en effet, légèrement de l'original italien et de la traduction anglaise de Mrs Foster (vol. I, p. 60) à laquelle s'en réfère l'auteur dans une note, dans laquelle il a soin de signaler le fait à l'attention du lecteur.

la direction de maîtres Grecs, et à laide de débris ravis au temples Grecs; et leur meilleur artisan n'est que l'apprenti de ces « Graeculi esurientes » (a) qui sculptent le temple de Saint-Jean.

9. — Pensez-y. Le Nouveau-Testament a été proclamé ici depuis 1200 ans, et le seul esprit de sagesse qui ait, jusqu'à présent, inspiré ses ouvriers est descendu de cette même colline de Mars, où saint Paul se tint, plein de mépris et de pitié (b). Aucun Bézaliel ne surgit pour élever de nouveaux tabernacles, sans avoir été, au préalable, instruit par Dédale (c).

10. — Il est donc nécessaire que vous connaissiez, tout d'abord, la manière des maîtres grecs de cette période décadente — le style dont parle Vasari dans la phrase précédente : « Ce vieux style grec, lourd, disproportionné » — « Goffa e sproporzionata » .

« Goffa » : la mêmeépithète que Michel-Ange appplique au Pérugin. Les Chrétiens méprisant ses ânes de Grecs, comme les Infidèles modernes méprisent ces ânes de Chrétiens l.

11. — J'ai esquissé, à votre intention, lors de mon dernier séjour à Pise, quelques arcs de l'abside du Dôme et un petit fragment des sculptures ornant les fonts baptis-

(a) Juvénal, III, 78.

(6) Allusion à l'arrivée de saint Paul à Athènes (voir Actes, XVII, 21).

(c) Bézaliel et Aholiab sont les artisans choisis pour travailler au tabernacle (voir Exode, XXI).

Dédale, père d'Icare, était considéré comme l'initiateur des Arts.

Cette affirmation ne peut être acceptée sans quelque restriction. Le type de la basilique, quoique fortement influencé par l'Orient, a conservé, à Rome et en Toscane, des caractères distinctifs. Tant au point de vue de l'architecture qu'à celui de la décoration murale, l'école nationale n'a jamais été entièrement absorbée par les influences byzantines (Voiries Mosaïques de Sainte- Marie-Majeure, les fresques de Saint-Urbain hors les murs, etc.)

(1) Voir Ariadne Florentina, § 46.

maux du temple de Saint-Jean. Je les ai fait figurer, parmi votre modeste collection, comme exemple de « quella vecchia maniera greca, goffa e sproporzionata ».

Mon jugement personnel, à cet égard, — jugement fondé sur des connaissances que vous pourrez, si vous le désirez, acquérir en travaillant avec moi — est qu'il n'existe nulle part d'architecture exécutée avec un talent aussi délicat, dans d'aussi grandes dimensions, et dont les proportions se trouvent distribuées avec autant de raffinement.

Page 1