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Vasari a-t-il donc tout à fait tort

Non, il n'a tort qu'à moitié, mais cette demi-erreur n'en est pas moins fatale. Il y a Grecs et Grecs (a) .

Cette tête, aux yeux noirs incrustés, — copiée sur les fonts de Saint-Jean — est d'une exécution aussi pure que celle de la Grèce antique, cent ans avant Phidias. Elle est si délicate qu'après avoir dessiné, avec le même soin, ce fragment et la meilleure œuvre des Lombardi, à Venise (dans l'église des Miracoli), je trouvai celui-ci d'une composition encore plus raffinée. Et pourtant, dans les cloîtres de Saint-Jean-de-Latran, à Rome, vous trouverez des œuvres grecques — sinon contemporaines de celles-ci, à Pise, occupant, du moins, une place correspondante dans l'histoire de l'architecture — qui sont abortives et monstrueuses au delà de toute expression. Vasari ne pouvait percevoir aucune différence entre ces deux genres d'œuvres grecques. Vos architectes modernes ne le

(a) A l'époque où furent faites ces conférences, on avait coutume d'attribuer au style byzantin ou grec, les œuvres que nous attribuons aujourd'hui au style roman, qu'il soit lombard, toscan ou romain. La part d'originalité nationale ne peut être contestée ni à la cathédrale de Pise, ni au cloître de Saint-Jean-de-Latran, mais l'influence byzantine se fait moins sentir dans ce dernier.

peuvent pas davantage. Pour discerner la différence entre la sculpture des fonts de Pise et celle des tympans du cloître du Latran, il faut posséder une éducation parfaite de la main, suivant les meilleures méthodes de dessin, et il faut avoir acquis, de plus, Fart de lire couramment la mythologie et l'éthique dune composition. Je me contente, pour l'instant, de vous affirmer ce fait ; si vous travaillez, vous pourrez le vérifier par vous-même.

i3. — H y a donc Grecs et Grecs, au xne siècle, différant les uns des autres autant que le vice, en tout temps, diffère de la vertu. Mais ils sont semblables aux yeux de Vasari, et ils doivent l'être également aux nôtres, pour autant qu'il s'agisse du but actuel de nos recherches. Comme membres d'une même école, on les range, en général, sous le nom de « Byzantins ». Dans son ensemble, leur travail est caractérisé par des formes particulièrement émaciées, rigides et, à plus d'un égard, franchement disgracieuses. Toutes les personnes éduquées suivant les principes modernes lui appliqueront tout naturellement les mêmes épithètes que leur applique Vasari : « goffa e sproporzionata. »

C'est donc sous la direction de maîtres appartenant à cette race byzantine que Niccola travaille à Pise.

i4- — Parmi les dépouilles rapportées de Grèce par les vaisseaux pisans, se trouvait un sarcophage sur lequel est sculptée la chasse de Méléagre. Ce bas-relief est travaillé, suivant l'expression de Vasari : con bellissima maniera [a).

Ceux d'entre vous qui iront à Pise pourront voir ce

(a) On n'est pas d'accord sur le sujet représenté par ce sarcophage, conservé aujourd'hui dans le Campo Santo. La plupart des critiques préfèrent y voir le mythe de Phèdre et d'Hyppolite. Voir pi. II.

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sarcophage ; ils pourront le toucher — » car il est à portée de la main ; ils pourront l'étudier, comme Niccola l'a étudié, tant qu'il leur plaira. A une dizaine de mètres de là, se trouvent quelques œuvres de Niccola lui-même et de son fds, également accessibles. A une cinquantaine de mètres de là, se trouvent les fonts byzantins de la chapelle de Saint-Jean (a). Consacrez les heures favorables d'une seule journée à l'étude paisible de ces trois morceaux de marbre, et cette seule journée vous en apprendra davantage que tout un voyage en Italie n'en apprend, en général, à la plupart d'entre vous. Mais combien d'entre vous sont jamais entrés dans ce temple de Saint-Jean, sachant ce qu'il leur fallait aller y chercher? Combien d'entre vous ont passé autant de temps dans le Campo Santo de Pise que dans le magasin de M. Ryman^par un jour de pluie (b) ?

i5. — Ce sarcophage n'est pourtant pas, n'en déplaise à Vasari, d'une bellissima maniera. Mais il est simplement conçu dans le style grec classique, au lieu de l'être dans le style grec byzantin. Vous aurez à apprendre à les distinguer.

Je vous ai suffisamment expliqué, dans Aratra Pentelici, ce qu'est le style grec classique. On peut aisément le caractériser, quant à la forme et quant au fond, en disant qu'il traduit la vie dans ses aspects simples et naturels — le nu n'apparaissant que lorsque son usage est légitime et pur, pas autrement.

Pour Niccola, la différence qui sépare cette école

(à) Le Campo Santo renferme, en effet, une statuette de la Vierge et de l'enfant Jésus, attribuée à Giovanni. Je ne connais aucune œuvre de Niccoki, à proximité, si ce n'est à l'intérieur du Baptistère.

(b) Marchand de gravures et d'estampes, dans High Street, Oxford.

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grecque naturelle de l'école byzantine était aussi profonde que celle qui sépare le taureau de Thurium de celui de Delhi (Voir planche 19 de A rat ra Pentelici).

Il suivit, sans hésitation, le fait naturel et devint le Père de la Sculpture, en Italie.

16. — Développerons-nous aussi notre force en suivant le fait naturel?

Assurément. C'est là le commencement et la lin de tout mon enseignement. Mais le noble fait naturel, non pas l'ignoble. C'est l'homme qui fait l'objet de votre étude, non le pou ou l'entozoaire. Et c'est l'âme de l'homme qui vous intéresse, et non son corps seulement. Les dessins de Mulready, d'après le nu, sont plus avilis dans leur bestialité, que les pires grotesques des imagiers byzantins ou même indous (a). Et la cohue de vos touristes modernes, anglais et américains qui suivent un cicérone, à travers le Vatican, pourvoir projeter un rayon de lumière rose sur l'Appollon du Belvédère, sont plus loin de comprendre l'art grec que l'enfant du workhouse qui fabrique un spectre, à l'aide d'un navet et d'une bougie allumée.

17. — Niccola suivit donc les faits. Il est le Maître du Naturalisme en Italie. Pour vous en faire souvenir, j'ai dessiné sa lionne avec ses petits (b) . A côté d'elle, je place le lion de Saint-Marc afin que vous puissiez vous rendre compte exactement du changement accompli. Le lion de Saint-Marc (à l'exception de ses ailes qui ont été sculptées et attachées au xve siècle) est un beau morceau de travail

(a) Ces dessins sont exposés à Londres, au Victoria and Albert Muséum, (note empruntée à la Library Edition).

(b) Fragment du piédestal de la chaire de Sienne attribuée à Giovanni et à Niccola. Voir pi. IV.

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décoratif, d'un style byzantin accompli ; il descend en droite ligne du lion de Némée et c'est sa crinière qui recouvre la tête de l'Hercule de Gamarina. Il a toute la richesse du travail grec de Dédale ; il a même plus d'ardeur et plus de vie que beaucoup d'œuvres grecques, selon Dédale (a) ; mais, dans la mesure où il est non-naturel, symbolique, décoratif et différent d'un vrai lion, il devait être imparfait aux yeux de Niccola Pisano. Et, à la place de ce lion décoratif, évangélique et prédicateur, les yeux fixes et la patte sur le Livre, il vous sculpte une lionne brutale et maternelle, les yeux pleins de tendresse et la patte sur son petit.

18. — Fixez-vous donc cela bien dans l'esprit. Niccola Pisano est le Maître du Naturalisme en Italie — et, par conséquent, ailleurs — du Naturalisme et de tout ce qui s'ensuit : de la véracité, du bon sens, de la simplicité et de la vie qui l'accompagnent, en général, — et il possède toutes ces qualités au plus haut degré. C'est — n'est-ce pas ? — quelqu'un qui vaut la peine qu'on s'en occupe. Et ne vaut-il pas mieux qu'au cours de vos voyages en Italie, vous cherchiez à découvrir, dans ces rudes vieux marbres, cette fontaine de vie, plutôt que de leur jeter un coup d'œil distrait, parce que votre guide de Murray vous les signale comme de ce bizarres anticailles » (b).

19. — Il faut que nous consacrions encore un instant à. l'examen d'une de ces « bizarres anticailles » : le sarcophage qui fut l'initiateur de Niccola. Il est orné d'un bas-relief représentant la chasse de Méléagre ; et il était considéré — à tort ou à raison — comme ayant ren-

[a) Voir pi. VI.

(b) Odd old things.

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fermé les restes de la mère de la comtesse Mathilde (a) . Je ne puis vous laisser aller plus loin sans releverT dans ces circonstances, deux curieuses coïncidences. La première concerne le sujet grec que Niccola dut déchiffrer.

Souvenez-vous que le sanglier est l'ennemi de Diane. Il est envoyé sur les champs de Galydon pour punir les Galydoniens d'avoir refusé de sacrifier à cette déesse. « Vous m'avez repoussée, dit-elle, vous ne voulez pas qu'Artemis Laphria, Diane la Fourrageuse, rôde dans vos champs, vous aurez donc, à sa place, le Porc Fourrageur. »

Méléagre et Atalante sont les serviteurs de Diane, les serviteurs de tout ce qui est ordre, pureté, suite régulière des saisons et du temps. L'architecture cintrée de la Toscane, avec ses sculptures représentant la suite des travaux des mois, comparée aux voûtes grossières et aux conceptions monstrueuses du passé, symbolise une nouvelle victoire de Méléagre (b) .

20. — Considérez, en second lieu, la valeur que peut avoir la tradition suivant laquelle ce sarcophage devint la tombe de la mère de la comtesse Mathilde.

Si vous vous reportez au XIVe volume des Modem Painters vous y trouverez une explication assez complète du caractère mythique de la comtesse Mathilde, tel que

{a) Comtesse de Toscane, célèbre par la donation qu'elle fit d'une partie de ses États au pape Grégoire VII (io46-iii5).

(b) On sait que c'est grâce à l'intervention de la vierge chasseresse Atalante que Diane permit à Méléagre de vaincre le sanglier. Althaea, la mère du héros, qui sacrifie la vie de son fils à une vendetta de famille, symbolise les forces hostiles.

R. établit un parallèle entre la réforme réalisée par Pisano et la victoire d'Atalante. L'exemple des travaux des mois n'est guère concluant, car ce sujet était fréquemment traité par les sculpteurs dits « byzantins ».

Dante le concevait. Elle représente la Science Naturelle, opposée à la Science Théologique (a) .

21. — Ce sont là des coïncidences purement fortuites, mais elles seront, pour nous, remplies d'enseignement, si nous les considérons dans le recul du passé.

Pour Niccola, ce morceau de marbre fut principalement, et peut-être exclusivement, un exemple d'exécution libre et de conception humaine et vivante. Ce qu'il fut encore pour lui, ce que les esprits d'Atalante et de Mathilde purent lui inspirer, dépend de ce qu'il était lui-même. Vasari ne nous en dit rien. Etait-il gentilhomme ou paysan, riche ou pauvre, soldat ou marin ? A-t-il jamais navigué sur ces flottes qui rapportèrent les marbres enlevés aux îles dévastées delà Grèce? N'a-t-il été, d'abord, qu'un manœuvre évoluant parmi les échafaudages de l'abside de Pise, le tablier couvert de poussière, sans que personne prêtât attention à ses propos ? Il était certainement rude, probablement pauvre, remarquablement impétueux et énergique, même pour un Pisan, équitable et bienveillant, plus qu'on ne l'était d'habitude de son temps, connaissant la Justice et l'Amour de Dieu — un artisan travaillant, chaque jour, de toute son âme et de toutes ses forces.

22. — Vous ne connaissez de sa renommée que celle du sculpteur. Et c'est avec raison ; car tout grand architecte doit être sculpteur, et être apprécié, comme tel, plus que comme constructeur. Mais Niccola Pisano exerça plus d'influence, en Italie, comme constructeur que comme sculpteur.

L'Italie, à cette époque, avait plus besoin d'édifices

(a) Voir Purg. XVIII, 40.

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que d'ornements, et il se produisait dans sa vie une transformation qui devait nécessairement se traduire par l'érection de nouveaux monuments.

Je vous ai reproché tantôt de ne jamais regarder les fonts byzantins du temple de Saint-Jean. 11 est vrai qu'en général le sacristain ne vous en laisse pas le loisir. Il vous mène à un point particulier du baptistère et chante un accord musical. L'accord est répercuté par le toit, comme si le monument n'était qu'une cloche sonore.

11 l'est en effet. Et les voyageurs se divertissent beaucoup à le faire sonner, mais il ne leur vient jamais à l'esprit de se demander comment il se fait qu'il sonne ainsi ; en quoi ce toit tintinnabulant diffère de celui du Panthéon, comment il se développe dans le dôme de Florence et décline ensuite dans les tribunes pleines d'échos de Saint-Paul (a) .

2.3. — Lorsque vous aurez épuisé le plaisir que ce toit tintinnabulant peut vous procurer, le sacristain et Murray vous conduiront devant la chaire de Niccola Pisano. Si vous disposez d'un instant de loisir, vous constaterez qu'elle a six côtés, décorés de bas-reliefs, comme les faces du sarcophage, et qu'elle est supportée par sept colonnes dont trois reposent sur le dos de trois animaux [b) .

Toute cette disposition avait été adoptée et souvent reproduite avant l'époque de Niccola. Mais, voyez : entre les chapiteaux des colonnes et les bas-reliefs, se trouvent intercalés cinq arcs trilobés ; le vide, en dessous de la chaire, se découpe en noir à travers leurs lobes. Vous

(a) En quoi le dôme roman du xne siècle diffère, d'une part, du dôme antique (Panthéon) et, d'autre part, du dôme renaissance, représenté par la cathédrale de Florence (xve siècle) et par Saint-Paul de Londres (xvne s.).

(b) PI. III.

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vous dites, sans doute, que ce n'est pas la première fois que vous rencontrez cet arc.

Oui, messieurs, il n'est pas nouveau pour vous, mais il Tétait pour les Pisans. Et cette bande ornementale ajoutée aux chaires, indique, en somme, pour toute l'Europe, le changement qui se produisit de Page du Parthénon à celui de la cathédrale d'Amiens. Pour l'Italie, elle annonce l'avènement de sa dynastie gothique, la substitution de la cathédrale de Milan au temple de Poestum.

24. — Je dis : la cathédrale de Milan, uniquement pour illustrer clairement ce changement à vos yeux, parce que vous connaissez tous parfaitement cet édifice. La cathédrale de Milan est d'un gothique barbare, mais elle vous frappe plus que tout autre monument, par la débauche de pinacles et d'ornements ajourés qui s'y étalent. C'est pourquoi elle caractérise si bien la transformation profonde de style qu'exprime cette chaire de Niccola Pisano.

Il n'y a en celle-ci aucune débauche de pinacles et d'ornements ajourés. Gomme vous le voyez, ses arêtes, au lieu d'être ornées de bosses, de boutons ou de crochets, sont formées de moulures du profil le plus sévère. Ni voûtes, ni faisceaux de colonnes, ni ornements, ni fantaisies, ni essor d'aspiration verticale ; de solides colonnes, formées chacune d'un seul bloc de marbre poli, d'utiles chapiteaux séparés par un arc trilobé ; au-dessus, les panneaux illustrant l'histoire du fondateur de la Chrétienté. Le tout repose sur des animaux; en eux réside, en effet, la base même de notre vie (Niccola le savait, bien mieux encore que M. Darwin). Un aigle est là pour porter le message de l'Evangile. — Vous croyez que ce devrait être une colombe? — C'est un aigle, dit Niccola, non pas seulement

O Cl.

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comme symbole de saint Jean TE vangéliste, mais — remarquez-le ! — tenant une proie entre ses serres. Car, suivant Niccola, l'Evangile ne nous annonce pas simplement que nous irons droit au Ciel, après avoir vécu selon notre bon plaisir (a). Enfin, une tablette de marbre légèrement creusée pour supporter le livre, un espace suffisant pour permettre au prédicateur de se mouvoir à Taise — et voici constituée la première architecture de la Chrétienté Gothique !

25. — Tonnerre de contradiction, de la part des érudits allemands, clameur d'indignation de la part des savants français : « Comment ! Et notre Trêves, et notre Strasbourg, et notre Poitiers, et notre Chartres ! »

— Oui, mes amis, français et allemands, tous ces édifices sont, en effet, admirables, et j'ose même prétendre que je les aime beaucoup mieux que vous ne le faites, car vous feriez passer, dès demain, une ligne de chemin de fer au travers de chacun d'eux, si vous pouviez y trouver le moindre profit. Je dois aussi vous remercier, vous, Allemands, au nom de Notre-Dame de Strasbourg, pour vos bombes incendiaires ; et vous, Français, au nom de Notre-Dame de Rouen, pour la récente installation de vos magasins de nouveauté, au cœur de la cité gothique. En attendant, patientez un instant, et permettez-moi de continuer.

26. — J'ai dit qu'aucun engoûment pour les ornements ajourés et pour les pinacles ne se manifeste dans cette chaire pisane. L'arc trilobé lui-même, tout agréable qu'il

(a) L'aigle est le symbole de saint Mathieu, l'homme celui de saint Jean. La proie qu'il tient entre ses serres est un motif traditionnel remontant aux premiers siècles. Elle symbolise très probablement la défaite du vice, comme le basilic et l'aspic sous les pieds du Christ.

soit, semble un peu forcé, pas entièrement en harmonie avec le reste (Voir planche III), peut-être même un peu affecté, pour Niccola?

Ce motif ne semble, en effet, pas du tout naturel chez lui; il ne lui serait jamais venu à l'esprit si quelqu'un ne le lui avait inspiré. Mais, une fois qu'il l'a en tête, il en fait son profit ; peut-être même laissera-t-il bientôt ce quelqu'un lui mettre en tête des pinacles et des crochets — sinon dans la sienne, tout au moins, un peu plus tard, dans celle de son fils. Des pinacles — des crochets — peut-être même des découpures. La galerie inférieure du baptistère est en plein-cintre et n'a pas de pinacles ; mais regardez sa galerie supérieure (a). La claire-voie (b) du dôme de Pise n'a pas de découpures, mais regardez le cloître de son Gampo Santo (c) .

27. — Je m'arrête à ces mots car ils éveillent un nouveau groupe d'idées qu'il nous importe de poursuivre maintenant.

Le Champ Sacré — le champ de sépulture. La « caverne de Machpelah qui est devant Mamré » (d) des Pisans. « C'est là qu'a été enseveli Abraham avec Sarah, sa femme ; c'est là qu'a été enseveli Isaac, avec Rébecca, sa femme; et c'est là que j'ai enseveli Léa. »

Comment pensez-vous qu'un pareil champ devienne sacré? En quoi diffère-t-il, comme lieu de repos d'une

(a) L'extérieur du baptistère présente un excellent exemple. L'édifice commencé au xne siècle (partie inférieure) a été achevé au xive. (Voir la couronne ornementale entourant la coupole. PI. VII.)

(6) Suite de fenêtres formant l'étage supérieur de la nef.

(c) Edifié suivant les plans de G. Pisano à la fin du xme siècle (nettement gothique). PL VI.

(d) Genèse, XIII, 19.

famille chérie, de cet autre champ de sang acheté pour la sépulture des étrangers (a) ?

Quand vous aurez enfin réussi, à l'aide de votre évangile de Mammon, à rendre tous les hommes de votre nation, non seulement étrangers, mais même hostiles les uns aux autres, et lorsque chaque cimetière sera devenu un « champ de l'étranger », c'est en vain qu'à l'intérieur de l'église, le hameau agenouillé s'abreuvera au calice de Dieu. Le champ sera profané. Jamais on ne pourra construire autour de lui de cloître vénérable.

28. — Mais, à Pise, comme vous le savez, la terre même de ce champ était sacrée. Cette « armata » ne rapporta pas seulement, dans la cité Toscane, le trésor de ses marbres et de ses ivoires, mais aussi de la terre — la cargaison d'une flotte — de la terre enlevée au lieu où se guérissait la lèpre de l'âme, et ce champ devint un champ de saintes tombes, préparé à cette destination avec la terre du pays qu'une seule tombe sanctifia. C'est pour la conquérir que tous les chevaliers de la Chrétienté ont versé leur sang (b) .

29. — Je viens de vous dire que cette sculpture de Niccola marquait le début de l'architecture chrétienne. Comment jugez-vous que cette architecture, dans sa signification la plus profonde, doive différer de toute autre ?

Toute autre grande architecture glorifie les dieux et les hommes vivants, mais celle-ci glorifie la mort, en Dieu et en l'homme. Cathédrale, cloître ou tombe, — châsse

(a) Mathieu, XXYII, 7.

(b) La construction du Campo Santo est due à l'initiative de l'archevêque Ubaldo (1 188-1200). Chassé de Palestine par Saladin, il rapporta à Pise plusieurs vaisseaux chargés de la Terre Sainte enlevée au Calvaire.

pour le corps du Christ ou pour les corps des Saints — symbolisent tous, de même, la mort à ce monde, une vie différente de celle de ce monde.

Notez-le bien, je ne prétends pas affirmer dans quelle mesure ce sentiment — qu'il provienne d'une foi ou d'une illusion — est vrai ou faux; je tiens seulement à vous faire remarquer que l'architecture chrétienne est sortie de la niche des catacombes et du fond des sarcophages et qu'on pourra, jusqu'à la fin de son règne, associer son caractère à celui du tombeau.

3o. — Il ne faudrait pourtant pas croire que celui qui triompha de la Mort sanctionne, sans restriction et en toutes circonstances, les honneurs rendus aux morts. Son commandement ne nous ordonne pas d'adorer chaque tombeau. Il peut y avoir des tombes trop mal conservées et, partant, profanes. « Vous êtes comme des tombeaux qui restent inaperçus et ceux qui les foulent aux pieds ignorent leur présence » (a) . Et il en est d'autres, trop bien conservés, et tout aussi profanes « qui semblent beaux extérieurement mais qui, à l'intérieur, sont pleins de souillures i> (b). D'autres encore sont nobles, par eux-mêmes, et pourtant il pourrait être criminel de notre part de les embellir : « Car on les a tués et vous construisez leurs sépulcres » (c).

Ce sont là des questions secondaires — ou qu'il conviendrait d'examiner en temps et lieu — ; pour le moment il nous suffit de savoir que toute architecture

(a) « Luc, XI, 44. Malheur à vous, parce que vous payez la dîme de la menthe et de la rue... et que vous négligez la justice et l'amour de Dieu... »

{b) Mathieu, XXIII, 27.

(c) « Luc, XI, 48. Malheur à vous qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et vos pères les ont tués. »

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chrétienne, comme telle, s'est consacrée jusqu'ici essentiellement à l'édification de tombeaux.

On a dit, messieurs, qu'il y a un bel exemple de renaissance gothique dans vos rues d'Oxford, parce qu'on a construit une porte gothique à votre Gounty Bank (a).

Souvenez-vous, en tout cas, que le trésor enseveli que le gothique de Niccola Pisano avait pour mission de préserver était d'une toute autre nature et rapportait d'autres intérêts (b).

[à) Aussi dans High Street, construite en 1868. (6) Bearing other interests.

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