‹ Le val d'ArnoChapitre 5 sur 26 · DEUXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CONFERENCE

3i. — J'ai terminé ma dernière conférence par une affirmation sur laquelle je désirais vous donner le temps de réfléchir. Je disais que l'architecture chrétienne avait, comme principal caractère, la décoration des tombes et que sa plus fervente mission était d'honorer les morts.

Mais il est aussi une architecture éthique ou simplement didactique et instructive dont l'ornementation traduit, comme vous le verrez, des qualités communes aux Grecs et aux Chrétiens. C'est surtout dans les monuments civils que Ton a adopté d'instinct ce genre de décoration et qu'on Ta appliqué aux sujets qu'il comporte (i).

32. — Je dis: civil ou civique, opposé à militaire. Mais ici — notez-le — une nouvelle distinction s'impose. Il y a deux types d'édifices militaires : D'une part, le château ou le repaire du bandit d'où il sort pour piller ; de l'autre le château ou la forteresse de l'honnête homme, où il se met à l'abri des pillards. Ils se ressemblent beaucoup,

(i) Sagacius Gazata, cité par Sismondi, parlant du palais de Can Grande, s'exprime ainsi : « Les diverses salles étaient désignées par des symboles et des devises : La Victoire pour le soldat, l'Espoir pour l'exilé, les Muses pour le poète, Mercure pour l'artiste, le Paradis pour le prédicateur ». (Je me contente de traduire la citation de Sismondi).

quant à l'extérieur; — mais l'Injustice ou l'Iniquité est assise à la porte de l'un, à moitié cachée par les broussailles (voir la fresque de Giotto) (a), tandis que la Justice et l'Equité entre par la porte de l'autre, dont le seuil est jonché de branches.

Gomme exemple de ce second type, voyez ce que dit Carlyle des villes militaires, ou burgs, construits par Henri l'Oiseleur pour protéger ses serfs (i). Vous avez là l'idée exacte de ce qu'était, à l'origine, une ville emmuraillée : un lieu où les campagnards pacifiques pouvaient se retirer, pouvaient se réfugier, comme le firent les Athéniens, pendant la guerre du Péloponèse. Une telle forteresse est à la fois civile et religieuse, un burg défendu par des bûrgers exercés à la guerre défensive. N'oubliez pas ce caractère essentiel de toute ville fortifiée : ses murs sont un symbole de protection, ses portes un emblème d'hospitalité et de victoire. Ne dit-on pas, dans le langage qui vous est familier, à propos de la Ville des villes : « Ses murs seront le Salut et ses portes la Louange (b) » ? Souvenez-vous aussi de l'inscription gravée sur la porte nord de Sienne : Cor magis tibi Sena pandit — « Plus que ses portes, Sienne vous ouvre son cœur ».

33. — La prochaine fois que vous entrerez à Londres, par une des grandes lignes de chemin de fer, j'aimerais que vous considériez, en vous approchant de la ville, quels peuvent bien être les sentiments du cœur de Londres à votre égard, et à quelle place de la gare il siérait le mieux d'inscrire ce commentaire de son état d'âme.

(a) Dans la chapelle de l'Arena, à Padoue. (i) Frederick, vol. I.

[b) Isaye, LX, 18.

Vous comprendrez encore mieux la différence qui sépare l'esprit des architectures ancienne et moderne en prenant un cab jusqu'à 1' « Eléphant and Castle » et en vous rendant, de là, à pied (a) , au Pont de Londres, en pénétrant dans la ville par ce qui constitue effectivement sa principale entrée Sud. La seule porte qui vous accueillera est l'arche jetée au-dessus de la route, sur laquelle passe le « South Eastern Railway » ; et le seul témoignage de Salut ou de Louange que vous rencontrerez apparaît de chaque côté de la rue aux devantures des magasins de confection, et spécialement sous l'aspect d'une énorme mercerie, au-dessus de laquelle, à l'instar du château de Windsor, le drapeau britannique est hissé pour indiquer que le propriétaire de l'établissement est chez lui.

34. — Outre la protection qu'elle doit fournir à ses habitants contre les attaques venant du dehors, toute ville doit encore leur procurer des vivres et de l'eau ; — ce dernier service surtout doit être permanent. Il est possible d'emmagasiner des vivres et du fourrage, mais l'eau doit couler librement. C'est pourquoi la Fontaine et le Mercato deviennent les points centraux de l'architecture civile.

Ces préliminaires une fois posés, je vous demanderai d'examiner à nouveau ce Gampo Santo de Pise.

35. — Au premier abord, sa tranquillité, sa solennité, la perspective de ses ailes et la grâce et la précision frappantes de ses ornements contribuent à vous donner l'impression d'un vrai cloître gothique. Et si, après en avoir fait rapidement le tour, en jetant un coup d'œil à une ou deux fresques et à l'ensemble confus des tombes, vous

(a) Par Borough High Street.

retournez au libre soleil de la piazza, vous pouvez facilement emporter — et conserver dans la suite — l'impression que le Gampo Santo de Pise peut être vaguement assimilé au cloître de l'abbaye de Westminster.

36. — Je vous demanderai toutefois d'examiner plus attentivement l'édifice ainsi esquissé. « L'aile allongée » (a) est bien là, en effet — mais où est la « voûte sculptée? »

Un plafond de bois, simple comme celui d'une grange, et dont les poutres horizontales seules arrêtent l'œil, rattache un mur extérieur, complètement nu, à un mur intérieur, percé d'ouvertures cintrées, enrichies d'une décoration complexe, aussi étrangère à l'ensemble de l'édifice que si Y « armata » pisane, au lieu de se rendre en Crète, eût pillé l'Allemagne du Sud et eût enlevé ces motifs d'ornementation aux fenêtres de quelque église d'un style fantaisiste ultra-développé, à Nuremberg ou à Francfort.

37. — Si vous vous demandez quel était ce voleur italien, voleur de marbre ou de pensées, et que vous consultiez votre Vasari, vous trouverez que le monument est attribué à Jean le Pisan (1) ; — et vous supposerez que le fils dut être si enthousiaste des nouvelles formes gothiques, adoptées par son père, qu'il éprouva le besoin de les emprunter, telles quelles, aux Allemands, et de les introduire dans ses cintres et, si possible, partout ailleurs.

Nous examinerons encore quelques-unes de ses œuvres avant d'adopter ces conclusions.

38. — Au milieu des grandes places de Sienne et de Pérouse s'élèvent, dociles à l'art de l'ingénieur, deux fontaines perpétuelles. Les vallons qui entaillent les grès

(a) The long drawn aisle,\e bas-côté prolonge.

(1) Les ornements actuels sont des copies, d'après Giovanni, datant du xve siècle.

a6 LE YAL D'ARNO

de Sienne ne réclament l'aide d'aucun ingénieur pour regorger d'eau vive, et, s'il est encore un enfer pour les faussaires en Italie, ils doivent s'y souvenir de la douce grotte tapissée de verdure de la Fonte Branda (a). Mais c'est au sommet môme des collines, couronnées par les grandes forteresses civiques de ces deux villes, et au centre de l'enceinte de leurs murs que l'on conduisit l'eau de ces fontaines. Elles s'épanchent chacune dans un beau bassin de marbre sculpté, à Pérou se, par Jean de Pise, à Sienne, par Jacques delta Quercia.

3q. — Un des regrets les plus cuisants de ma vie (et j'en ai beaucoup que d'aucuns trouveraient difficiles à supporter) est de n'avoir jamais vu — si ce n'est avec les yeux bandés de la jeunesse — la fontaine de Jacopo délia Quercia (1). Les Siennois Font démolie, il n'y a pas bien longtemps, et l'ont remplacée par une reproduction faite par un sculpteur moderne. Peut-être, un jour, mettrezvous, de même, en pièces les marbres d'Elgin et chargerez-vous quelque académicien d'en faire des répliques. Les Siennois ont fait pis que cela. C'est comme si les Athéniens avaient brisé eux-mêmes l'œuvre de leur Phidias {!?) !

Mais la fontaine de Jean de Pise, quoique très détériorée et rejointoyée à l'aide d'asphalte, se trouve encore à sa place.

(a) Au pied de la colline Saint-Dominique, mentionnée dans l'Enfer de Dante, XXX, 76-78.

(1) Je remarque que Charles Dickens a eu cette bonne fortune qui m'a été refusée : « Le marché, ou la grande Piazza, est une grande place, au milieu de laquelle se trouve une grande fontaine dont le nez est cassé. » (Tableaux d'Italie) .

(b) Cette déplorable restauration date de 1868. Une partie des originaux se trouve dans le musée de l'Œuvre de la Cathédrale.

l\o. — Je vais maintenant vous lire ce que Vasari dit de l'auteur et de son œuvre (t. I, p. 67) :

ce Parmi les fils de Nicolas, il s'en trouvait un, nommé Jean, lequel accompagnant partout son père et se trouvant toujours sous sa direction, s'adonna (se plia, de toute sa volonté) à la sculpture et à l'architecture. Dans l'espace de quelques années, il parvint, non seulement à égaler son père, mais à le surpasser à plus d'un point de vue. C'est pourquoi, Nicolas, se faisant vieux, se retira à Pise pour y vivre dans le calme et se déchargea sur son fils de la direction de toutes ses affaires. Lorsque le pape Urbain IV mourut à Pérouse, c'est donc à Jean qu'on s'adressa et c'est lui qui édifia le tombeau de marbre de ce pape, lequel, de même que celui du pape Martin IV, fut, dans la suite, démoli par les Pérugins, lorsqu'ils agrandirent leur évêché; il n'en subsiste que quelques fragments, dispersés çà et là dans l'église. Dans lentretemps, les Pérugins étant parvenus, grâce à l'industrie d'un frère de l'ordre de Saint-Silvestre, à conduire dans leurs murs, à laide de tuyaux de plomb, l'eau d'une source abondante, située à deux milles de là, sur le flanc de la montagne de Pacciano, ce fut Jean de Pise qui fut chargé d'exécuter tous les ornements, tant de bronze que de marbre, de la nouvelle fontaine. Il y mit aussitôt la main et exécuta trois bassins, deux de marbre et un de bronze. Le premier repose sur un perron dodécagonal de douze marches ; le deuxième, sur quelques colonnes qui mettent sa base au niveau du premier » — qui l'entoure, bien entendu — « et le troisième, qui est de bronze, repose sur trois figures entourant des griffons, également de bronze, qui répandent l'eau de tout côté. »

4i. — H y a bien des choses à noter dans ce passage,

mais je commencerai par vous montrer la meilleure image possible de l'œuvre elle-même.

Je dis la meilleure possible, l'oeuvre étant à moitié détruite, et ce qui en reste d'une telle beauté que personne ne peut plus la dessiner parfaitement. Heureusement M. Arthur Severn (le fils du Mr Severn, l'ami de Keats), contemplant avec moi, l'été dernier, cette ruine vénérable, en a fait, avec l'aide du soleil, ce croquis aussi véridique et aussi bien réussi que notre époque le permet.

J'ai dit que la fontaine était plus qu'à moitié détruite ; le temps ayant fait son œuvre et l'homme la sienne, encore plus néfaste. Vasari vient de vous dire qu'elle se dressait sur un perron de douze marches dodécagonales. Celles-ci, usées sans doute jusqu'à ne plus présenter qu'une pente inégale, ont été remplacées par quatre marches circulaires et par une grille de fer (i) ; les basreliefs ont été enlevés des panneaux du second bassin dont les fissures ont été bouchées à l'aide d'asphalte. L'image que je vous présente vous fournit une représentation sommaire mais véridique de ce qui reste.

Vous n'y trouverez aucune trace de sentiment ou de conception gothique. Ni crochets, ni pinacles, ni feuilles, ni voûtes, ni ornements grotesques. Des panneaux entre des colonnes, des panneaux portés par des colonnes, encadrant des bas-reliefs, à l'instar des métopes du Parthénon; au milieu, un vase grec et quelques griffons. Voilà vos fonts — non les fonts baptismaux de Saint-Jean, mais la fontaine de Jean, l'ingénieur civil. Et voilà com-

(i) Dans le dessin de M. Severn la forme du perron original a été approximativement rétablie (a).

(a) Nous avons préféré reproduire l'œuvre sous sa forme actuelle, d'après une photographie. PI. V.

JEAN DE PISE ag

ment ce laïc baptise, à sa manière, la ville de Pérouse.

l\i. — Il semble donc, à première vue, que l'antagonisme qui séparera, dans la suite, le vieux gothique du profane style grec se déclare déjà ici. Il semble que vous puissiez déjà opposer à Pérouse, comme aujourd'hui à Londres, les fontaines de Trafalgar Square à la croix de la reine Eléonore [a] ; ou une gare ou un viaduc à quelque chapelle gothique qu'un grand industriel a fait construire auprès de sa fabrique, parce qu'il s'imagine que les pinacles et les crochets exercent une pieuse influence sur l'esprit de ses ouvriers et qu'ils les empêcheront de réclamer une diminution d'heures de travail ou une augmentation de salaire.

43. — Il semble seulement. L'antagonisme est d'une toute autre nature; ou plutôt, de beaucoup d'autres natures. Mais il n'en est pas moins complet. Notez, dès maintenant, combien cette fontaine grecque de Pérouse et les pleins cintres de Pise s'opposent à la tendance qui découpa un trèfle dans la chaire de Niccola et inspira les ornements du Campo Santo de Giovanni.

Je viens de dire que, pour être d'une autre nature que le nôtre, cet antagonisme n'en est pas moins profond. Pour l'expliquer, je dois aborder, pour un temps, un ordre d'idées, en apparence tout différent [b).

Si vous avez écouté avec suffisamment d'attention le passage de Vasari que je viens de vous lire, vous avez, je l'espère, été surpris d'entendre cette phrase incidente

(a) Devant le Charing Cross Hôtel, se dresse une reproduction moderne de la croix gothique érigée, en 1291, par Edouard Ier, à la place où fut déposé le cercueil de la reine Eléonore, lorsqu'on le transporta à l'abbaye de Westminster.

[b) Ici s'ouvre une longue digression sur la situation sociale de la Toscane au xnie siècle. Nous ne retrouverons la tombe du pape Urbain qu'au § 180.

3o LE VAL D'ARNO

relative à l'insolente destruction par les Pérugins des tombes des papes Urbain IV et Martin IV, au moment même où je venais de flétrir violemment la manière dont les Siennois ont brisé l'œuvre de délia Quercia.

On manda, comme vous le voyez, Jean de Pise, lorsque Urbain IV mourut à Pérouse. Il était chargé de sculpter sa tombe, la fontaine grecque n'étant qu'un travail secondaire. Mais cette tombe fut si bien détruite, dans la suite, qu'il n'en reste plus que quelques débris épars çà et là. Je n'en doute pas, ce monument devait être gothique; et on ne le mit pas en pièces pour le plaisir de le restaurer ensuite, ni pour qu'un architecte du temps puisse tirer profit de cette commande. Voici une pierre enlevée à l'un des plus charmants édifices gothiques de Pisano, que j'ai vue, de mes propres yeux, arracher de ses murs dans le seul but qu'un architecte moderne puisse la remplacer, pour son plus grand profit (a) . Mais ce n'est pas dans ce but que fut détruite la tombe du pape Urbain. Ce fut moins le souci du ventre que le souci de l'âme qui guida, sans doute, le marteau; ce fut, en tout cas, une hostilité plus profonde ou plus élevée que celle qu'engendrent les questions de goût ou d'intérêt.

44- — Vous avez remarqué que j'ai caractérisé la manière grecque, profane, de Pisano comme appartenant aux constructions civiles, par contraste, non seulement avec les édifices ecclésiastiques, mais aussi avec les édifices militaires.

La Justice, ou l'Equité, et la Véracité sont les attributs de l'art grec. On peut les opposer à la religion, quand celle-ci devient chimérique, mais on doit les opposer à

(a) C'est une des pierres de Santa-Maria délia Spina, à Pise. Ruskin raconte cette anecdote plus longuement dans Fors Clavigera § 14 et § 20.

la guerre, lorsque celle-ci devient injuste. Et si, par hasard, la chimère religieuse et l'injustice guerrière marchent la main dans la main, l'artiste grec usera vraisemblablement assez méchamment de son marteau contre elles.

45. — De son marteau ou de son feu grégeois. Écoutez cet exemple de l'ingéniosité d'ingénieur déployée dans sa jeunesse par notre papa Pisan (a) :

« Les Florentins ayant commencé, au temps de Niccola, à jeter bas un grand nombre des tours dont on avait hérissé inconsidérément toute la ville, dans le but, soit d'atténuer le caractère meurtrier des querelles des Guelfes et des Gibelins, soit de renforcer la sécurité de l'Etat, trouvèrent une grande difficulté à détruire la Tour des Agonisants, sur la place Saint-Jean, par suite de la solidité de ses murs dont les pierres ne cédaient pas à la pioche et à cause de sa grande hauteur. Mais, Niccola, ayant fait entailler la tour, à la base, tout le long d'un de ses côtés et ayant fermé la brèche, au fur et à mesure qu'elle s'élargissait, à l'aide de courts étais (de bois), d'environ un mètre de long, y fit mettre le feu. Dès que les étais furent brûlés, la tour s'abattit d'ellemême, et fut presque entièrement réduite en miettes. Ce procédé fut considéré comme si ingénieux et si utile pour ce genre d'affaires qu'il a depuis passé dans l'usage, de sorte que Ton peut détruire aussi aisément n'importe quel édifice lorsqu'on le juge utile [b). »

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