Lorsqu'on le juge utile. » Oui, mais quand est-ce
Si au lieu de détruire les Tours des Agonisants, dans
(a) The engineering ingenuities of our Pisan papa..
(b) Vasari, vol. I.
la ville, on pouvait détruire les Tours des Agonisants du mauvais orgueil et de la mauvaise convoitise, dans le cœur des hommes, un tel travail serait aussi impérieusement nécessaire à Londres qu'à Florence. Mais les murs de ces tours spirituelles sont encore plus « solides » et sont rudement bien à l'épreuve du feu.
Le mura me parean che ferro fosse, ... Ed ei mi disse : il fuoco eterno Ch'entro FafFoca, le dimostra rosse... (a)
Inf. Gant. 8.
Mais ces tours de Florence, que cet ingénieux ingénieur réduisit en miettes, et ces tombes de Pérouse que son fils va sculpter — et qui seront également si bien détruites que l'on n'en trouvera plus que quelques restes épars, çà et là, dans l'église — sont-elles aussi les tours de fer et les tombes brûlantes de la cité de Dis (b) ?
Voyons :
47. — Afin de faire comprendre les rapports rattachant les marchands et les artisans — ceux-ci comprenant, en premier lieu, les artistes — à la vie générale du xme siècle, je dois vous soumettre les cartes élémentaires les plus claires possible, figurant le cours des destinées actuelles de l'Italie.
Ma première carte doit être géographique. Je voudrais que vous possédiez une notion parfaitement claire et détaillée des fonctions naturelles des différents Etats qu'elle renferme, et des relations de chacun d'eux avec ses voisins.
(a) Le feu éternel qui les embrase en dedans les fait paraître rouges (ïrad. Fiorentino). Description des murs de la cité de Dis.
(b) Allusion à la destruction des tombes d'Urbain IV et de Martin IV, (voir § 43).
Chaire de Niccola Pisano.
(Baptistère de Pise.)
Pages 15, 18
(l'Iioto Alinari.)
Fixez, avant tout, cette image des deux vallées du Pô et de l'Arno, coulant dans des directions opposées — l'un débouchant à l'est, l'autre à l'ouest — l'un aboutissant à Venise, l'autre à Pise.
48. — Ces deux vallées — cœur de la Lombardie et de l'Etrurie — renferment virtuellement toute la vie de l'Italie. Elles diffèrent entièrement de caractère : la Lombardie voluptueuse et mondaine, ne possédant encore, à cette époque, qu'un art fruste mais plein d'activité ; l'Etrurie religieuse, d'une imagination intense, ayant hérité des formes d'art raffinées d'une époque antérieure à Porsenna (a).
4g. — Au sud de ces deux régions, dans l'Italie centrale, vous rencontrerez la Romagne — la vallée du Tibre; et, dans cette vallée, Rome décadente, avec son insatiable désir de domination — n'ayant hérité d'aucun art imaginatif, n'ayant pas la puissance d'en créer un (6), traînant sans cesse ses propres ruines vers une ruine de plus en plus décevante, violant sans cesse sa foi par des crimes de plus en plus insensés.
Au sud de la Romagne, se trouvent les royaumes de Galabre et de Sicile — la Grande Grèce et Syracuse, en décadence — ; l'étrange flamme spirituelle de l'orient arabe éclaire encore ce pays volcanique, couché sous ses cendres.
(a) II peut être utile de rappeler que la critique moderne conteste à lart étrusque son caractère d'originalité autochtone.
(b) C'est pourtant à Rome que l'on trouve, à Saint-Clément, à Sainte- Marie-Majeure, à Saint-Urbain, etc.. les traces d'une école populaire nationale, conservant son indépendance, en dépit des influences byzantines, du vme au xme siècle. C'est probablement à l'école romaine de Cavallini qu'il faut attribuer les fresques du xme siècle de l'église supérieure d'Assise. Et c'est sans doute par leur influence que la tradition nationale s'est perpétuée dans les écoles de Giotto et de Duccio.
50. — Représentez-vous donc toujours l'italie comme composée de ces quatre blocs : Lombardie, Etrurie, Romagne, Calabre.
Elle se trouve en rapport avec trois grandes puissances extérieures : à l'ouest, la France ; au nord, l'Allemagne ; et, à l'est, l'Arabie. A sa droite, le Franc, à sa gauche, le Sarrasin, au-dessus d'elle, le Teuton. Généralement parlant, le Français incarne la chevalerie religieuse, l'Allemand, la chevalerie profane, et le Sarrasin, la chevalerie infidèle. L'Italie profite de ce qu'il y a de meilleur dans chacun d'eux, mais elle pâtit aussi de ce qu'il y a de pire. Et, à l'époque dont nous parlons, tous trois l'affligent.
Ce n'est que par l'examen le plus attentif que vous pouvez discerner ce que Charlemagne, Barberousse et Saladin ont fait pour instruire l'Italie. Mais, dès ce xme siècle, ces trois puissances lui sont hostiles ; elles le sont aussi entre elles. Dressez comme suit la carte de leur hostilité :
5 1 . — L'Allemagne (la chevalerie profane) est mortellement hostile aux Papes ; elle s'efforce de lui opposer sa puissance impériale et chevaleresque. Elle convoite violemment, mais franchement, de nouveaux territoires. Elle saisit tout ce qu'elle peut de la Lombardie et de la Calabre et, avec l'aide qu'elle parvient à obtenir, soit des pillards chrétiens, soit des pillards sarrasins, elle tente maladroitement de s'emparer, de vive force, de Rome et de toute l'Italie.
52. — La France, bouillonnante et débordante de piété chevaleresque, est soulevée alternativement par des accès de dévotion, d'avarice et d'orgueil. C'est l'alliée naturelle de l'Eglise ; ses moines deviennent les plus
orgueilleux des papes. Elle élève Avignon au rang d'une autre Rome ; elle ne se lasse ni de piller, ni de prier ; elle siffle tantôt une innocente pastorale, tantôt imagine de nouvelles formes de crimes, grotesques et fantasques ; elle adoucit la rudesse anglaise et envenime la ruse italienne. C'est une chimère, parmi les nations, et l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer en elle, la valeur de Guiscard, la vertu de saint Louis ou la fourberie de son frère (a).
53. — Les puissances orientales —grecque, israélite, sarrasine — sont à la fois les ennemies, les proies et les éducatrices des puissances occidentales.
Elles leur fournissent de nouvelles méthodes de décoration et de négoce, et excitent en elles leurs pires penchants de combativité, de bigoterie et de rapine.
Tel est, en somme, le plan général, géographique et politique, des relations des races entre elles. Il vous faut maintenant considérer les conditions de temps.
54. — Je vous ai dit, au cours de ma seconde leçon, sur la gravure (1) , qu'avant le xne siècle les peuples étaient trop brutaux et, après le xve siècle, trop sensuels, pour être vraiment Chrétiens.
La délicatesse de sensation et le raffinement d'imagination indispensables à la compréhension du Christianisme appartiennent à une époque intermédiaire, où les hommes, sortis d'une vie de brutale privation, ne sont pas encore tombés dans une vie de brutale volupté. Vous ne pouvez pas davantage pénétrer le caractère du Christ si vous taillez des outils de silex, en rongeant des os crus,
(a) Charles d'Anjou qui dirigea la deuxième croisade de saint Louis contre Tunis pour sauvegarder ses propres intérêts, à Naples. (1) Ariadne Fiorentina, § 66.
pour toute nourriture, que si vous avez cessé de faire usage de vos outils ou de vos mains et que vous vous faites servir des chapons dorés pour votre dîner. Dans ce passage de Dante commençant ainsi :
« ...Je vis cheminer Bellincion Berti, Ceint de cuir avec une agrafe d'os... (a) »
vous pouvez lire ce qu'il pense des progrès du luxe, de son temps, qui menaçaient déjà sa foi. Mais, lorsque Bellincion Berti cheminait vêtu de peaux de bêtes, non encore transformées en cuir, et lorsque les os de son dîner, au lieu d'être taillés en agrafes de ceinture, restaient simplement entassés devant sa porte, il était tout aussi loin de réunir les capacités nécessaires pour être un vrai Chrétien.
55. — La page suivante, extraite du (c Chartisme » de Carlyle exprime mieux qu'on ne l'a jamais fait, ou qu'on ne sera probablement jamais capable de le faire, le caractère de cette ère chrétienne (s'étendant du xne au xvie siècle) en Angleterre — ce caractère était exactement le même ailleurs :
« Dans ces siècles silencieux, parmi ces foules silencieuses, il s'était passé bien des choses. On n'avait pas seulement préservé et braconné le chevreuil de la New Forest et des autres forêts ; les trahisons de Simon de Montfort (i), les guerres des Deux Boses, les batailles de
(a) Paradis, XV. « Florence vivait en paix, sobre et pudique : elle n'avait pas de collier ni de couronne, ni de femmes parées, ni de ceinture plus belle à voir que celles qui les portaient... Il n'y avait pas de maison vide d'enfant. Sardanapale n'y était pas encore arrivé pour montrer ce qu'on peut faire dans une chambre, etc. . .
(i) Le terme n'est peut-être pas tout à fait exact, cher papa Carlyle, pas plus exact qu'au sujet d'Olivier. Nous aurons sans doute, quelque jour, à le lire lui aussi — autrement que la populace anglaise ne l'a lu jusqu'ici.
Crécy, de Bosworth et bien d'autres ne s'étaient pas seulement livrées et réglées, mais l'Angleterre tout entière, grâce au cruel labeur et aux courbatures de millions de pères et de millions de fils, durant dix-huit générations, avait été drainée et défrichée, s'était couverte de moissons dorées, et était devenue belle et riche. Les Caesters et Chesters (a) de boue et de bois étaient devenus des villes denses hérissées de clochers, couvertes de toits de tuiles. Sheffield avait commencé à fabriquer ses couteaux. Worstead avait appris à filer la laine, et à la tricoter et à la tisser ensuite, pour en faire des bas et des grègues. L'Angleterre avait acquis des biens de grande valeur aux yeux du commissaire-priseur; mais quel commissaire-priseur aurait pu évaluer la somme de talent économique, industriel ou commercial, accumulée dans l'entrepôt impalpable des mains et des tètes anglaises? « A peine aurait-on pu rencontrer un Anglais incapable de faire quelque chose — quelque chose de plus ingénieux que de fendre la tête de son semblable d'un coup de sa hache d'armes. Les sept métiers, constitués en corporations, avec leurs millions de compagnons, armés de leurs marteaux, de leurs navettes et de leurs autres outils, ne formaient-ils pas une armée — une armée capable de conquérir cette terre d'Angleterre, comme nous disons, et de la garder après l'avoir conquise ! Chose plus étrange encore, le peuple anglais avait acquis la faculté et l'habitude de penser — et même de croire ; la conscience individuelle s'était développée chez lui — la Conscience et l'Intelligence, sa servante (1). Toute espèce
(a) Du latin castra — camp retranché. Les « caesters » ou « chesters » étaient les villes fortifiées, d'où Chester, Rochester, Winchester, etc.
(1) Notez l'ordre de succession observé par Carlyle. La Raison Perceptive
d'idées circulaient parmi ces hommes ; témoin, un certain Shakspeare, cardeur de laine, braconnier ou tout ce que l'on voudra, à Stratford, dans le Warwickshire, qui, par hasard, écrivit quelques livres! — le plus beau type d'humanité qu'à mon avis, la nature ait, jusqu'à présent, été capable de former de la vaste couche de notre argile teutonique. Qu'elle soit Saxonne, Normande, Celte ou Sarmate, je ne rencontre aucune âme humaine aussi belle que celle-ci, durant l'histoire de ces quinze cents années — c'est le type le plus sublime de l'Européen moderne. L'Angleterre avait réussi à le produire ; était-elle sans idées ?
« Idées poétiques, idées puritaines aussi qui devaient se formuler de la manière la plus remarquable ! L'Angleterre possédait son Shakspeare, mais elle devait encore recevoir son Milton et son Olivier Gromwell. Nous appellerons ceci aussi une nouvelle expansion d'idées, si difficile qu'elle pût être à exprimer et à déterminer : un homme pouvait donc posséder une conscience pour son plus grand profit, non pour celui de son prêtre ; et son prêtre, quel qu'il fût, devait dorénavant compter avec ce fait. »
56. — Gomme vous le remarquez, ce passage se rapporte à deux ordres d'idées : A. au développement d'une classe puissante de commerçants et d'artistes, et B. au développement d'une conscience individuelle.
Aux époques barbares, vous n'aviez que le chasseur, le bêcheur et le voleur ; le fabricant et le marchand apparaissent aujourd'hui. Nous avons acquis la notion d'une plus grande dextérité manuelle, d'une plus grande pro-
est la Servante de la Conscience, et non la Conscience celle de la Raison. Si vous êtes décidé à agir bien, vous agirez bientôt sagement, mais si vous êtes seulement décidé à agir sagement, vous n'agirez jamais bien.
bité commerciale. Nous pouvons faire enfin œuvre de nos doigts aussi bien que de nos poings ; et, si nous convoitons les biens de notre voisin, nous ne nous contenterons pas de les emporter, comme avant, mais nous lui offrirons quelque chose en échange.
57. — H y a plus. Alors que jadis nous laissions nos prêtres agir de leur mieux, en notre faveur, par leurs momeries, leurs vêtements consacrés, leurs sacrifices, leurs roulements de tambour et leurs sonneries de trompette; alors que nous les laissions guider nos pas, dans le chemin de la vie, sans douter un instant qu'ils n'en possédassent une connaissance parfaite, il nous faudra dorénavant agir pour nous-mêmes, penser par nous-mêmes, et naviguer par des détroits de conscience qui ne mettront en péril ni notre vie, ni notre sagesse, aussi longtemps que nous nous y dirigerons avec droiture et honnêteté.
58. — Le centre de cette nouvelle liberté de pensée se trouve en Allemagne ; et sa puissance se révèle pour la première fois, comme je vous l'ai montré au cours de ma première conférence (§ 2), dans la grande lutte que se livrèrent Frédéric II et Rome. La liberté de pensée allemande avait certainement fait quelque progrès lorsqu'elle contraignit le Pape à se déguiser en soldat, à quitter Rome, au clair de lune, et à galoper ses trentequatre milles, jusqu'à la côte, avant l'aurore de ce jour d'été. Le Saint-Père de la Chrétienté dut clairement envisager l'avènement d'un nouvel ordre de choses, durant cette salutaire chevauchée (a).
{a) Allusion à la fuite d'Innocent IV de Rome à Civita-Vecchia, d'où il s'embarqua pour Lyon, se mettant sous la protection de saint Louis (1244) (voir Sismondi, chap. xvi).
4o LE VAL D ARNO
59. — Ce n'est pas tout. Les raffinements de l'art nouveau sont représentés par la France — surtout par saint Louis, avec sa Sainte-Chapelle.
Je suis heureux de pouvoir mettre sur votre table, aujourd'hui — je l'ai déjà placée, il y a trois ans, dans votre collection — , la feuille d'un psautier exécuté pour saint Louis lui-même. Le roi et ses artistes ont délaissé depuis si peu de temps leur vie barbare qu'ils ne trouvent pas de meilleurs motifs, pour décorer un psautier, que des grues au long cou, des lapins aux longues oreilles, des lions aux longues queues et des lutins rouges et blancs, tirant la langue (1). Mais, par leur légèreté de main, par la beauté de leurs couleurs, par leurs facultés d'ordre et de grâce, ils ont incontestablement dépassé, depuis longtemps, le stade du silex et de l'os — ils ont acquis assez de raffinement, assez de subtilité, pour comprendre ce qu'il peut y avoir de joli ou de pur en théologie ou en toute autre matière.
60. — Enfin, le nouveau principe d'Echange est si bien représenté par la Lombardie et par Venise que votre marchand juif de Venise et votre Lombard de Lombard- Street ont laissé une trace profonde dans votre esprit, jusqu'à présent (a).
Placée au centre de cette ère de transition, notre Etrurie, avec ses Pisans — avec ses Florentins — , reçoit toutes les influences, y résiste et les absorbe. Elle ravit aux Sarrasins leurs marbres, elle charge les évêques français
(1) Je ne puis faire les frais de faire graver cet exemple si compliqué, mais la planche XI (copie d'une lettre normande d'une Bible du British Muséum) illustre bien les dispositions les plus fréquentes de tempérament et d'imagination présidant aux travaux d'ornementation religieuse de l'époque.
(a) La comédie de Shakespeare et la rue qui est encore aujourd'hui, dans la Cité, la rue des Banques.
JEAN DE PISE 4i
de chaînes d'argent (a), elle réduit en miettes les tours de la tyrannie germanique, bâtissant à l'aide de joyaux étranges la tour du beffroi du nouveau christianisme (b) et atteignant, dans la peinture et dans le chant sacrés, parmi toutes les nations, les sommets les plus passionnés et les plus purs.
Je dois terminer cette conférence sans me permettre d'y ajouter aucun autre détail; en vous demandant seulement de fixer dans votre esprit ce plan général, avant notre prochaine réunion, afin que je puisse, dans la suite, indiquer les rapports qui lient l'art italien à ces principes religieux et politiques, sans craindre d'en brouiller les contours; afin que je puisse vous dire avec quelle sympathie intense et passionnée, ou avec quelle fidèle et humble résignation, ces deux artistes Pisan, le père et le fils, parvinrent à satisfaire la colère de Florence et la piété d'Orvieto (c).
(a) Le pape Grégoire IX ayant, en 1241, convoqué un concile, les Pisans, alliés de Frédéric II, capturèrent, deux cardinaux et plusieurs évêques qui s'y rendaient, les enfermèrent dans le chapitre de la cathédrale, et les chargèrent de chaînes d'argent « pour leur témoigner un certain respect, même dans leur captivité » (Sismondi, chap. xvi) . [Note de la Library Edition.]
(b) Allusion, sans doute, au Campanile de Florence.
( c) En démolissant les tours de l'une et en élevant la cathédrale de l'autre. Suivant l'attribution de Vasari, les bas-reliefs de la façade de la cathédrale d'Orvieto sont attribués aujourd'hui au siennois Lorenzo Maitani (i3ioi33o). Mais l'école siennoise était certainement influencée par l'école pisane.