TROISIEME CONFERENCE
61. — J'ai tracé devant vous, au cours de ma dernière conférence, les grandes lignes de la carte de l'histoire d'Italie, au xme siècle. J'espère la colorier et la compléter peu à peu jusqu'à ce qu'elle devienne assez parfaite pour vous servir utilement, à tout point de vue. Je vous ai dit que nous allions commencer par étudier plus spécialement le pouvoir naissant de la pensée libérale et de l'art libéral, s'exerçant aux dépens de la tradition morte et du métier grossier.
Je vous demanderai donc d'examiner aujourd'hui, de plus près, dans quelles relations cet art libéral se trouvait exactement avec les conditions illibérales qui l'entouraient [a).
62. — Vous ne m'entendrez pas souvent employer ce mot «Libéral » dans un sens favorable. Si je le fais maintenant, c'est que j'en use dans un sens très étroit et très précis. Je veux dire que le xme siècle est, dans l'année de l'histoire d'Italie, un autre 17 mars. C'est en ce jour consacré à son dieu Liber, qu'elle revêt sa toga virilis (b) .
(a) ... oj tkis libéral art to the illiberal conditions which surrounded it.
(b) Le 17 mars était la date de la fête des Liberalia. C'est ce jour que le jeune romain, âgé de 16 ans, revêtait la toge virile. (Note de la Library Ed.)
63. — A son dieu Liber, notez-le bien: non pas à Dionusos, encore moins à Bacchus, mais à cette divinité antique et familière. Et si vous avez lu, avec quelque attention, le compte rendu que je vous ai donné, avec l'aide de Çarlyle, des circonstances dans lesquelles s'est opéré ce passage de la barbarie à l'ingéniosité et de la grossièreté au raffinement des mœurs, c'est en y attachant une signification nouvelle que vous entendrez cette invocation si connue de la première Géorgique.
« Vos, o clarissima mundi Lumina, labentem cœlo quœ ducitis annum, Liber, et aima Ceres ; vestro si munere tellus Chaoniam pingui glandem mutavit arista, Poculaqu' inventis Acheloia miscuit uvis, Mimera vestro cano ».
Dans la série des types figura la puissance des dieux grecs, réunie dans votre collection (a), j'ai cru ne pouvoir choisir pour vous un meilleur symbole de ces dons innocents, abondants et pleins de vie, — d'une beauté exquise dans leur loi et leur grâce de croissance — que la fleur du fraisier sauvage. Sortant du triple bouquet de ses feuilles trilobées — aussi belle qu'une rose blanche, isolée sur sa tige comme un épi de blé, ayant pourtant, à côté d'elle, un bouton qui lui succédera et un fruit dont les graines sont aussi apparentes que sur un épi, et qui, de toutes les choses préparées par la nature pour nourrir les hommes, est la plus exquise à goûter (i) — cette fleur
(à) Ruskin avait constitué à Oxford un musée d'histoire naturelle d'iconographie et de copies d'oeuvres caractéristiques des divers styles et des diverses tendances. Le Ruskin Muséum de Sheffield a conservé pieusement cet admirable recueil de documents historiques, artistiques et scientifiques.
(i) Je regrette de devoir entasser mes phrases d'une manière aussi con-
symbolise et évoque fidèlement les conditions dans lesquelles se sont développés cette pensée et cet art libéraux, auxquels leur grâce n'enlève rien de leur modestie et de leur sage méthode.
64- — Vous trouverez exposés, dans ma quatrième leçon inaugurale, paragraphe 98, cette idée — très controversée par les auteurs modernes, mais néanmoins parfaitement exacte — que Fart a pour but & exposer une chose vraie ou d'orner une chose utile, et que toute sa vie dépend de cette mission.
Dans cette période complètement libérale et verdoyante de l'histoire d'Italie, les deux fonctions de l'art — nous pourrions l'appeler virginal en prenant les mots virga et virgo dans leur sens le plus littéral (a) — ces deux fonctions étaient donc de rendre manifestes les doctrines d'une religion qu'alors, pour la première fois, les hommes avaient assez de sensibilité pour comprendre, et d'orner les édifices et les vêtements, à l'aide desquels on parait l'élégance de la vie quotidienne, on augmentait son bienêtre et l'on satisfaisait son besoin de décors et de noble fierté.
65. — Cette fierté, les hommes qui ont imprimé au siècle son caractère la mettaient dans l'honorabilité de leur vie privée et dans la splendeur utile de leur art public, — et non dans celle de leur art domestique et privé, notez bien cette différence.
« Telle était dans ce siècle, la simplicité des mœurs privées » — (je cite Sismondi mais, autant que mes con-
fuse. Mais j'ai beaucoup à dire et je n'ai pas toujours le temps de m'arrêter pour polir ou pour équilibrer mon style comme j'avais coutume de le faire jadis.
(a) De vireo, verdir.
naissances me permettent de le faire, je ratifie entièrement son jugement) — « et l'économie des plus riches citoyens, qu'il suffisait qu'une ville jouisse de quelques années de repos pour voir doubler ses revenus et pour se trouver, en quelque sorte, encombrée de richesses. Les Pisans ne connaissaient ni le luxe de la table, ni celui de l'ameublement, ni celui d'un nombreux personnel domestique; ils possédaient pourtant toute la Sardaigne, la Corse et l'île d'Elbe, ils avaient des colonies à Constantinople et à Saint-Jean d'Acre et leurs marchands, dans ces deux villes, exerçaient le commerce le plus étendu avec les Sarrasins et les Grecs (i) ».
66. — « Et, dans ce temps, » (je vous donne maintenant ma propre traduction de Giovanni Villani), « les citoyens de Florence vivaient sobrement et se nourrissaient, à peu de frais, de mets grossiers; ils avaient maintes coutumes et réjouissances rudes et primitives; et ils se vêtaient, ainsi que leurs femmes, de drap grossier; beaucoup d'entre eux ne portaient que des peaux, sans doublure, et tous ne portaient que des chaussures de cuir (2) ; et les dames florentines ne portaient que de simples souliers et des bas, sans autre ornement. Les
(ij Sismondi, traduction française, Bruxelles, i838, vol. II, p. 27$. (2) Je trouve cette note en marge de ma leçon, mais je n'ai pas le temps de la développer : « Le peuple devrait aller nu-pieds ou avoir de bons souliers
— socques de bois bons aussi. De jolis sabots de Boulogne avec des bas violets .
« Dans Waterloo Road. Rencontré une petite fille, ses cheveux dans des papillottes, un collier de corail au cou, le cou nu. Ses bottines d'étoffe mince, trouées, laissaient passer les orteils et traînaient en lambeaux à ses talons
— un vrai type de la vie nationale et politique de l'Angleterre : Vos cheveux dans des papillottes, empruntant des fers à toutes les nations étrangères pour vous friser aux belles manières — les riches portent, avec ostentation, du corail autour du cou nu — et les pauvres sont froids comme les pierres
— et indécents. »
premières d'entre elles se contentaient d'une robe collante faite d'une grossière écarlate de Chypre, ou de camelot, retenue par une ceinture et une agrafe anciennes ; elles se couvraient d'un manteau doublé de vaire, avec un capuchon qu'elles rabattaient sur leur tête. Les femmes du peuple étaient vêtues de la même manière, d'un grossier drap vert de Cambrai. La dot ordinaire d'une fiancée s'élevait à i 200 francs, et une dot de 2 000 ou 3 000 francs eût passé pour très brillante, « isfolgorata », éblouissante — dans le sens de prodigue extravagante. La plupart des jeunes filles avaient dépassé la vingtaine avant de se marier. Telles étaient alors les mœurs frustes des Florentins, mais ils restaient sincères et loyaux dans la vie privée comme dans la vie publique, et ils accomplissaient plus de grandes et nobles choses, à cette époque rustique et pauvre, qu'ils n'en accomplissent à notre époque de raffinement et de richesse. »
67. — Je vous arrête un instant sur ces mots « écarlate de Chypre ou camelot ».
Notez que le camelot (camelet), de xa^Wni, peau de chameau, est une étoffe tissée, à l'origine, de soie et de poil de chameau, ensuite de soie et de laine. Or, à Florence, le poil de chameau doit toujours évoquer, à nos yeux, l'image du Baptiste qui porte, comme vous le savez, dans le tableau de Lippi, une peau de chameau façonnée en un de ces vêtements florentins que Villani vient de nous décrire; « col tassello sopra », avec un capuchon (a). Voyez-vous quelle importance le mot « Capulet » prend pour nous dans son sens primordial ? (b).
(a) Dans le couronnement de la Vierge, à l'Académie de Florence. {b) Voir § 3.
68. — Je vous le répète, ce n'est pas dans leur art privé ou domestique, mais bien dans la splendeur utile de leur art public que ces citoyens exprimèrent leur orgueil. Cet art public se divise en deux branches : Fart civil, appliquant la peinture et la sculpture à des sujets moraux — et l'art religieux, traitant des récits de l'Ecriture sainte ou de la tradition. L'interprétation donnée à ceux-ci décèle néanmoins la puissance naissante et la liberté de la pensée : non seulement l'artiste amplifie constamment, par sa propre invention, les épisodes de l'Ecriture qu'il illustre, mais encore il accueille la mythologie profane, comme partie inhérente du livre ou de la tradition issue de l'inspiration divine.
69. — Cependant, à côté des artistes créateurs, exerçant ces plus nobles fonctions, il se développa, pour la production des choses nécessaires à la vie domestique, un vaste corps de métiers, composé de //i^mwfacturiers — au sens littéral du mot — , de travailleurs manuels. Ceux-ci s'associèrent selon ce qu'imposèrent le hasard, la tradition, ou l'accessibilité des matières premières, dans certaines villes qui exercèrent, dès lors, une certaine suprématie commerciale, comme productrices de denrées de première qualité — peut-être inimitables.
La toile ou la batiste de Cambrai, la dentelle de Malines, la laine de Worstead et l'acier de Milan réclamaient le paisible talent héréditaire de peuples vivant, humbles et dignes, des fruits dune industrie prospère.
70. — Parmi ces artisans, le tisserand, le forgeron, et l'orfèvre, le charpentier et le maçon occupaient nécessairement le premier rang. Les arts plus raffinés trouvaient une saine base dans leurs travaux ; on peut donc désigner plus complètement les cinq métiers comme suit :
Le tisserand et le brodeur;
Le forgeron et l'armurier ;
L'orfèvre et le bijoutier;
Le charpentier et l'ingénieur ;
Le tailleur de pierre et le peintre.
Pour voir les liens qui rattachent le charpentier à l'ingénieur, vous n'avez qu'à feuilleter l'album de croquis de Leonardo, dans la bibliothèque Ambrosienne. L'architecte était toujours tailleur de pierre, et ce dernier n'était encore que rarement séparé du peintre, dans la pratique, et ne Tétait jamais quanta la conception générale de son travail.
Quoiqu'elle date d'une période beaucoup plus récente, je dois vous rappeler la description que Kent fait de l'intendant du duc de Gornouailles :
Kent. — Lâche coquin ! la nature te renie, c'est un tailleur qui t'a fait (a).
Gornouailles. — Tues un étrange garçon — un tailleur faire un homme !
Kent. — Oui, seigneur, un tailleur de pierre ou un peintre ne pourraient l'avoir fait si mal, même s'ils n'avaient été que deux heures au travail (b).
71. — Vous pouvez donc considérer ce groupe d'artisans comme formant, actuellement, avec les marchands, dans chaque ville, un important « Tiers Etat (c) ».
Ce troisième Etat travaillait au service, tout d'abord, des clercs, dont les congrégations monastiques habitaient
(a) A tailor made thee.
(b) A stone cutter or a painter could not hâve made him so M. (Le Roi Lear. Acte II, scène 2).
La citation émane d'une pure association d'idées.
(c) R. écrit : « Tiers Etat », or Third State.
les cloîtres, autour de chaque église; ensuite des chevaliers, dont chaque famille occupait, avec ses gens, son château fort, veillant avec eux à la défense des rues qui leur appartenaient.
72. — Un Tiers Etat, en vérité; mais adversaire des deux autres, des Montaigus comme des Capulets, chaque fois que ceux-ci troublaient la paix publique ; et ayant son orgueil à lui, toujours héréditaire, mais consistant dans l'hérédité du talent et du savoir, plutôt que dans celle du sang. Ce mode d'héritage se traduisait dans la coutume suivant laquelle l'élève prenait habituellement le nom de son maître, de préférence à celui de son père. Dans son antagonisme naturel contre les dignités acquises seulement par la violence, ou célébrées seulement par le blason, vous pouvez vous figurer, d'une manière générale, cette nouvelle lignée comme portant le tablier à la place du bouclier.
73. — Lorsque, cependant, ces deux, ou, pour mieux dire, ces trois groupes d'hommes vivent en harmonie, — les chevaliers restant fidèles à l'Etat, le clergé à sa foi et les artisans à leur métier, — nous assistons au développement de ces conditions de puissance nationale dans lesquelles furent réalisées toutes les grandes œuvres d'art du moyen âge. L'orgueil des chevaliers, l'avarice des prêtres, et l'abaissement progressif du caractère de l'artisan — transformant un citoyen apte à se servir ou d'outils en temps de paix, ou d'armes en temps de guerre, en un faible mercanti obligé de payer des troupes mercenaires pour défendre la porte de sa boutique — telles sont les causes évidentes de la décadence de l'Italie, vers la fin du xvie siècle.