CHANTRE II
dans la direction du passage secret. Puis le vieillard reprit en s'adressant aux bergères :
— Songez à votre troupeau, mes filles, et laissez-moi le soin de conduire l'étranger à notre demeure... La rosée du soir est malsaine pour les brebis...
Estelle et Galatée obéirent d'un air de regret et retournèrent sur leurs pas, tandis que PUlémon , portant d'une main le sabre d'Armand et soutenant de l'autre bras la marche du blessé, prenait le chemin de l'habitation.
Le changement de guide n^était pas absolument du goût de Tofficier. En dépit des manières bienveillantes de Philémon, il y avait dans ce grand vieillard quelque chose de sec et d'étudié qui lui imposait.
Ils marchèrentunmoment en silence sousces frais ombrages, où frémissait la brise du soir.
— Jeune homme^ dit enfin Philémon d'un ton ferme , vous voilà donc devenu mon hôte... Je ne vous le dissimulerai pas, s'il
in'eùt été permis d*agir autrement, je n'eusse jamais risqué de perdre le fruit de mes longues et minutieuses précautions er admettant ici un étranger... Mais le zèle j^eut-étre excessif de mon serviteur fidèle, les devoirs de riiumanité et aussi des considérations particulières sur lesquelles je désire ne pas m'expliquer , m'ont déterminé à faire pour vous ce que je ne ferais volontiers pour nul autre. Je vous rappellerai cependant à quelles conditions cette hospitalité vous est accordée. Ceux qui habitent cette vallée ne forment tous qu'une famille ; inconnus au monde, ils ne savent rien du monde lui-même. Grâce à mes efforts, le souffle corrupteur du dehors n'est jamais arrivé jusqu'à ce fortuné coin de terre. On y vit dans l'innocence de l'âme, la simplicité du cœur , dans ces mœurs primitives qui ont dû être celles de l'humanité avant sa chute. Comme Adam et Eve dans le paradis terrestre , ceux que j'ai réunis ici sont calmes et heureux, parce qu'ils n'c
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pas mangé les fruits de Tarbre de la science du bien et du mal. Ne soyez pas le çerpent tentateur qui leur montre ces fruits maudits et les invite à en manger. Peut-être, malgré mes ordres , des questions vous seront-elles adressées ; respectez la candeur de ces âmes vierges, la douce ignorance de ces honnêtes
enfants. Si, par vos railleries ou vos imprudentes révélations , vous veniez à les faire rougir de Fétat où ils ont vécu, à éveiller de$ désirs, à exciter des regrets dans ces intelligences pures , vous auriez causé leur malheur; vous auriez commis une mauvaise action dont, maigre ma faiblesse apparente, je pourrais peut-être encore vous punir.
Le capitaine Verneuil se hâta de répéter la promesse qu'il avait déjà faite à Guillaume, et il assura monsieur Philémon de ses efforts sincères pour ne heurter en rien les idées et les habitudes de ses nouveaux amis.
— Appelez-moi simplement Philémon, dit
le vieillard avec plus de douceur, ces déno-
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minations de vaine politesse n'ont pas cours parmi nous... Eh bien, je vous crois, Armand de Verneuil , ajouta<-t-il d'un ton presque amical, car, je le sais, vous sortez d'une race noble et loyale. Devenez donc un de mes en«fants jusqu'à ce que votre blessure étant guérie, Il vous soit possible de rejoindre sans danger l'armée française ; prenez part à nos joies paisibles , à notre félicité modeste , et peut-être, quand vous devrez nous quitter, ne le fwez-vous pas sans regrets.
Pendant cette conversation, ils étaient arrivés à cette habitation que Philémon appe* lait une chaumière.* Si elle avait frappé de loin l'étranger par son élégance , cette impression se changea en admiration quand il put l'examiner de près. On n'eût pu trouver une position plus aérée, plus salubre, plus délicieuse, des bâtiments plus coquets et plus commodes. Une exquise propreté régnait au dehors comme sans doute au dedans, et rien de ce qui dépoétise les alentours des hat
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tions campagaardes ne venait offenser les yeux. Une cour plane et unie la séparait du jardin. Un côté de cette cour était occupé pat une vaste serre, remplie de plantes exotiquesi et par une magnifique volière ou mille es» pèces d'oiseaux des bois saluaient en ce mo* ment, par un faible ramage, les approches de la nuit. De l'autre côté, un petit édifice, avec deux fenêtres et une porle en ogive , était surmonté d'une' croix dorée indiquant une chapelle. Ce signe que le vallon était habité par des chrétiens n'était pas absolument inutile, car, sans lui, on eût pu croire, à la profusion des statues des dieux de la Fable, disséminées dans les jardins, que le paganisme, .oublié depuis dix-huit siècles, avait retrouvé des sectateurs au Val-Perdu.
Mais l'officier ne put donner qu'un coup d'œll à tous ces détails. Sur un banc de pierre, près de la porte de la maison, étaient assis deux jeunes gens qui se levèrent à leur arrivée. Dans le moins âgé des deux, Armand
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reconnut aussitôt Némorin , le batelier dont le costume un peu théâtral l'avait tant frappé une heure auparavant. L'autre, plus grand et plus robuste, était remarquable par sa belle et mâle physionomie ou se reflétaU une intelligence supérieure, ^éanmoin^ toute sa personne avait un caractère de itistesse et de contrainte; son regard était morne; ses mouvements trahissaient l'abattement. Son costume différait peu de celui de Némorin ; mais on n'y remarquait pas ces Jours, ces rubans qui faisaient ressembler son jeune frère à un marié de village; enfin son extérieur était austère et mélancoliqae Qorame son visage.
Tous les deux regardaient l'étranger avec une curiosité extrême; mais quand il fut proche, ils baissèrent les yeux.
— Mon père, dit Némorin avec respect en s'adressant au vieillard, je suis allé pécher dans rélang avec lés nouveaux filels tissés par Estelle, et la pèche a été abondante.